‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 38 sur 92 · CONSTITUTION DYNAMIQUE DES SENTIMENTS III · texte numérisé non relu

CONSTITUTION DYNAMIQUE DES SENTIMENTS III

de notre infériorité devant la nature que nous verrions converger nos facultés disponibles. Alors se forme instantanément un drame intérieur où le sentiment d'une défaite prochaine et irrémédiable se traduirait par l'absence de protestation violente contre autrui, de récrimination contre les choses, par l'acceptation résignée et timide du destin. Interprétons ces difierents faits. Ils nous conduisent à distinguer entre le développement historique ou la mise en scène d'un sentiment et sa constitution dynamique profonde. A ce dernier point de vue, qui seul nous intéressera maintenant, le sentiment nous présente, à l'état de confusion primitive, des données qui seront dissociées par la suite. Il constitue une expérience indécomposable, globale, pourrait-on dire, où les éléments matériels seraient simultanément donnés, d'une tout autre nature que les expressions discontinues où elle se déroule quand elle se transpose dans la zone intellectuelle et pensante de la conscience. Car, à ce moment, ce qu'il y a en lui d'affectivité pure recourt à un traducteur subtil qui exécute une version ingénieuse, souvent bien éloignée de l'idiome primitif. Mais qu'est en lui-même, par delà ces artifices de traduction ou d'adaptation, ce sentiment pur qui se prête si com plaisamment à l'interprétation et qui en dirige parfois les essais convergents ? Quel est le thème dont nous venons de signaler la curieuse mise en œuvre ? C'est un courant de notre activité, se poursuivant en dehors de toute circonscription verbale et de toute description littéraire. Pour préciser, c'est une attitude de la conscience correspondant, par exemple, dans le cas de la surprise, à une espérance déçue ou à une interrogation muette ; dans la tristesse et la résignation, à un accablement de notre individualité prête à l'universelle acceptation ; dans l'espérance, la glaire, le courage, à une attitude assurée et conquérante qui se confond avec le mouvement expansif de notre activité, parfois même avec une sorte de mégalomanie physique. Le déroulement et l'histoire du sentiment durent tant que ces attitudes persistent, thèmes fondamentaux soumis à l'interprétation, mines bientôt épuisées où s'alimentent

nos conjectures. Une qualité dynamique de nos étais caractérisée par le relâchement ou la tension de l'activité : voilà ce que l'analyse découvre à l'extrême origine de nos sentiments et de leurs variations *.

Inversement, c'est une activité de qualité bien différente qui apparaîtrait dans les sentiments esthétiques. Ils sont contemplatifs. L'attitude que la sensibilité revêt en eux n'est plus cette disposition agressive motivée par l'attachement à la vie, c'est plutôt une disposition pacifique qui se manifeste par la dociHté de l'âme, son exercice souple et joyeux, par l'aptitude au rêve remplaçant la promptitude à agir. Le charme particulier à la jouissance esthétique ne tient donc pas simplement à la contemplation de la beauté ou des formes supérieures de la vie ; le contact que nous prenons avec une réalité quelquefois intense et qui peut exalter notre sensibilité, n'est pas davantage la cause dominante de notre joie. On y démêlerait plutôt cette suspension de tout besoin, cette docilité communiquée à des puissances d'abord rebelles qui se détendent peu à peu et qui se reforment dans une attitude pacifique. Notre moi sensible ne s'organise plus pour la résistance. Il a renoncé à la lutte. Les

I. On voit, après cela, que la classification des sentiments est absolument artificielle. Elle devrait se borner à indiquer quelques sentiments fondamentaux, quelques directions générales de la sensibilité, en se réservant plutôt pour Texamen des combinaisons de ces sortes de motifs sentimentaux qui traversent la conscience et qui s'y harmonisent, ou s'y orchestrent. Cela vaudrait mieux que de vouloir réaliser d'emblée, dans la zone de l'émotion, ces désignations littéraires ou ces circonscriptions physiques qui constituent des déterminations adventices, absolument extrinsèques, tenant d'un côté à l'élaboration ultérieure de nos facultés constructives, de l'autre à l'action du corps dans la spécification du sentiment considéré comme un courant primitif de la conscience. Autre remarque digne d'intérêt : C3tte configuration souvent arbitraire du sentiment et, en tout cas, purement explicative, construite après coup, donne lieu très souvent à un mécanisme indifférent, comme nous le verrons pour le caractère. Les termes qui composent cette sorte de langage n'offrent plus de signification en dehors de celle qui leur venait du feeling ou synthèse émotive primordiale. Ces notations se sont éloignées peu à peu de leur sens primitif, et elles n'en reprennent un nouveau, quand elles persistent, que si elles s'insèrent dans un nouveau feeling, d'où elles sortent, pour bien dire, ranimées et transformées.

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sentiments qui traduisaient au dehors son agitation intérieure ont fait place, sous l'influence de ces formes prévenantes, à des émotions douces qui expriment le détachement du moi à l'égard des circonstances hostiles, un moment de détente et d'harmonie. La nature contemplative des émotions esthétiques n'est donc pas due, simplement, à l'intervention de l'intelligence qui s'érigerait en traducteur habile de la subjectivité et de l'émotion; elle recouvre une position nouvelle de notre vie aflîective. Elle marque le transfert d'une sensibilité active, soucieuse de s'adapter aux choses, à une sensibilité qui vit en elle et pour elle ; elle correspond à la suppression des phénomènes d'eflbrt ou de résistance, et à l'organisation spontanée de nos facultés de jeu et de rêve. Elle implique un retour, non à la connaissance, mais au pur sentiment, c'est-à-dire, pour parler scientifiquement, la transition de l'aspect musculaire et moteur de la sensibilité à son aspect émotif . Si donc on parvenait à saisir le sentiment à Tétat pur, en dehors de la spécialisation incessante que notre organisation sensorielle ou motrice lui impose, on ne tarderait pas à y découvrir une activité dynamique relâchée ou tendue, se prêtant aux interprétations contemplatives ou aux applications pratiques, mais valant déjà en elle-même par l'individualité de ses attitudes : un même thème affectif se transposant tour à tour dans les registres de l'action ou de la pensée, et se prolongeant d'un mouvement continu sous la diversité de ces constructions. Nous verrions ainsi se reconstituer l'unité psychologique de la conscience, cette unité de sentiment qui l'enveloppe au fond tout entière et qui fait, quand on s'en est rendu compte, qu'il n'y a bien pour nous qu'un moi sensible, de Tenfance à la vieillesse, et que c'est le même homme qui agit, qui pense et qui parle dans des circonstances diverses, parce que c'est la même sensibilité, émoussée ou vive, tendue ou inquiète, qui se transporte dans des cercles difierents d'influence et d'action.

Pour résumer ce qui précède, nous dirons que le contenu de la conscience nous offre des traces non équivoques de Bazaillas. 8

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libres synthèses. Nos sentiments, même quand ils expriment la vie totale de Pâme, renferment un élément d'individualité : ce sont des commencements absolus que nous acceptons sans pouvoir les déduire ni les résoudre. Libre à nous, sans doute, de les ramener à des états composants et de noter les éléments communs qu'ils enveloppent par cela seul qu'ils sont nôtres ; mais cette synthèse dont ils font partie et qui leur donne un sens toujours renouvelé, nous ne pouvons, du moins dans sa forme, la réduire aux données communes de la conscience : jusque dans la déduction qu'on lui impose le nom particulier qui la désigne demeure comme l'image de son originalité. Nous avons donc été conduits à nous représenter la vie des sentiments et à noter en chacun d'eux un arrangement mobile, présentant déjà tous les traits de l'individualité. Unejoie, une tristesse, un mouvement d'amour ou de colère ne sont pas seulement des groupements instantanés, provoqués par une image centrale et correspondant à la loi, si inexacte, delà cristallisation mentale : ce sont autant d'organisations délicates et complètes, de produits viables, véritables puissances irréductibles, saisies non au repos, mais dans la réalité de leur impulsion intérieure. Gomme les vortex atoms auxquels ils nous font invinciblement songer, ces éléments indécomposables et changeants doivent leur individualité à leur mouvement. Chaque sentiment est donc, pour le temps plus ou moins long que dure ce mouvement, une véritable individualité. On pourrait écrire sa monographie, noter sa loi de formation, son organisation commençante, son déclin. En chacun d'eux, c'est une personnalité qui s'ébauche. Souvent, après des heurts suivis d'accords passagers, ces formes vivantes finissent par se composer; elles constituent alors une unité psychologique assez précaire, celle-là même que chacune ébauchait à sa façon et tendait à imposer aux autres avec persistance. La configuration morale de la personne, l'unité du caractère seraient au terme de tout cet effort, moyenne résumant les forces élémentaires qui se composent, épreuve nullement définitive résultant de tous ces essais. C'est donc à bon droit que nous avons parlé de la

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Vie des sentiments, de leur dynamique interne, de leur développement individuel. C'est à bon droit que nous avons dégagé ce fond mobile, toujours prêt à sentir et a vibrer, des interprétations laborieuses de l'entendement, et que nous l'avons nettement dissocié des facultés raisonneuses et constructives dont l'apparition signale le retour de l'activité sentimentale aux formes morbides de faiblesse ou d'atonie. Cette activité est déjà comme la personne : elle a une singulière aptitude à se recomposer d'elle-même et à reformer son unité, sur place en quelque sorte, par des évocations immédiates. Elle s'érige en synthèse : comme la vie, elle est d'autant plus normale qu'elle évoque mieux et raisonne moins.

Nous avons ainsi répondu à la question qui se posait au début de ce chapitre : il nous paraît clairement qu'un de nos sentiments, pour intense et profond qu'on le suppose, n'est point susceptible de définition nette. C'est donc qu'il résulte d'un mélange indéterminé de nos états, lequel recouvre à son tour une combinaison nouvelle de notre histoire intime ; c'est ensuite que les plus humains d'entre eux, comme la sympathie et l'amour, révèlent une synthèse originale. En tout cas, il nous a été donné d'y saisir une disposition dynamique et comme une attitude indécomposable de la conscience, phénomène imprévisible puisqu'il dépasse les données de l'expérience, indéfinissable, au sens strict du mot, puisqu'il mesure comme un degré nouveau de Têtre individuel. Dès lors, connût-on tous les éléments d'un état profond, eût-on développé ses mille aboutissants organiques, noté l'action des petites unités qui le provoquent, eût-on, par une analyse délicate, retrouvé les données mentales qui en composent la trame, après avoir saisi les mouvements qui en forment l'étoffe matérielle, la réalité même de cet état nous échapperait, car nous aurions traduit la spontanéité en mécanisme historique, et il resterait toujours à comprendre sa physionomie individuelle par delà les données universelles où l'on essaierait de le résoudre. Il resterait, en un mot, à restituer les façons personnelles de sentir et le développement libre des états intérieurs. L'erreur du mécanisme naturaliste

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est d'avoir justement supposé des données extérieures identiques, capables de produire les sentiments personnels, comme l'erreur du mécanisme idéaliste de Stuart Mill sera d'admettre que les volontés soient déterminées par les convenances impersonnelles des motifs. Mais si l'on maintient les droits de la généralité logique au détriment de ceux de l'individualité, c'est par une idolâtrie de l'entendement qui incline à représenter notre être comme composé de données universelles. Au regard de la conscience, les faits intérieurs sont, au contraire, singuliers, et, en nous permettant de découvrir en elle des traces d'individualité commençante, elle nous invite à dépasser les positions d'un mécanisme logique, selon qui la forme impersonnelle du mouvement et des idées serait la mesure de l'être.

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