CHAPITRE IV
C'est d'une manière contingente que le sentiment se produit en l'homme, et c'est un pur artifice si l'on assigne à son développement une loi impersonnelle. Pourtant la personnalité sera-t-ellc construite avec des éléments empruntés à la seule sensibilité affective? Le sentiment et l'émotion une fois posés, ne reste-t-il pour expliquer la vie personnelle qu'à en déduire les conséquences naturelles?
On remarquera d'abord que la vie de nos sentiments implique une secrète action qui les fait être et durer, en sorte qu'il serait permis de leur supposer des attaches avec une forme supérieure, plus persistante et plus profonde. Mais cette présomption se change en certitude, si vous songez qu'un de vos sentiments n'est point de ces états anonymes que rien n'aurait préparés et qui ne laissent aucune trace dans votre histoire, qu'il est l'expression momentanée d'une forme destinée à rester, que cette forme enfin ne saurait se résoudre en une impalpable poussière psychique, puisque, renaissante en tous vos états, elle apparaît en chacun comme le mode d'organisation qu'il revêt spontanément et la loi idéale qu'il tend à reproduire. Cet indice de votre action, cet instinct individuel, essentiellement pratique et producteur, est le caractère. Nous n'aurons aucune peine à en convenir avec Schopenhauer : ce qui est caché derrière la plupart des phénomènes conscients, ce que nous soupçonnons dans toute
Il8 LE CARACTÈRE
organisation réfléchie, et ce qni se révèle nettement à nous dans toute action spontanée, c'est bien « ce qui ne sait autre chose que vouloir ou ne pas vouloir, être satisfait ou mécontent, avec les modifications désignées par les mots de sensation, émotion, passion ; c'est là notre propre moi, le noyau de notre être. C'est celui-ci qui produit l'autre, qui ne dort pas quand l'autre dort, et qui reste intact quand l'autre est anéanti par la morl^ ». Mais n'avons-nous pas là précisément l'expression immédiate de la personnalité, saisie dans la loi même de son action.^ Oui, si la réflexion atteint en effet à ces profondeurs où naît la vie. Non, si ses représentations ne sont qu'un mirage qui essaierait de recouvrir, sans succès d'ailleurs, des combinaisons déterminées par la loi des causes eflicientes. On comprendrait même que nous portions la nécessité en nous, que nous obéissions à des lois spéciales qui ne laissent que peu de place à la liberté, et que l'ensemble de ces lois fût justement le caractère. Pourtant, dans cette seconde hypothèse, faudrait-il encore démasquer l'illusion, en montrant que l'expérience intérieure et l'explication logique tendent à coïncider, sans quoi notre hypothèse ne présenterait qu'une valeur relative. Or cette démonstration est encore à faire. En revanche il ne nous paraît pas impossible d'établir que toutes les difficultés du problème tiennent à l'introduction de Tcntendement abstrait dans l'interprétation des choses vivantes.
Cette intervention pourtant n'aurait pas à se produire, car le caractère est un fait aussi réel que nos pensées, et si son origine échappe en partie- à la conscience, on ne peut nier que son histoire ne se déroule au-dedans d'elle. C'est, à vrai dire, du témoignage intérieur que l'on part toutes les fois qu'une vue superficielle juge de la présence du caractère par la considération d'une vie fortement conduite et d'une manière d'être décidée, originale, qui révèle une puissance. On s'élève alors de la vue de l'enchaînement qui se marque dans les détails à une cause éminente de cet ordre, à quelque