CARA^CTÈRE ET AUTOMATISME
homme, et par conséquent la vérité de la représentation de la vie * ? »
On renverse, il est vrai, cette explication quand on donne l'automatisme comme le terme de démarches conscientes prêtes à se suspendre dès qu'il serait réalisé. C'est vraisemblablement parce que l'automate, en Phomme, est encore hésitant que la conscience est requise^. Le caractère gagnerait en vertu à mesure que la conscience perdrait en clarté, et le caractère parfait résulterait d'une systématisation complète où l'esprit calme, tranquille, tout en soi n'aurait plus à différencier ses états ni à les exclure. Mais quand se termine cette organisation dont l'achèvement correspondrait à Tamortissement de la conscience? Elle n'a pas de limite. L'automatisme de nos habitudes n'est jamais complet ; jamais ce système savant qui nous empêcherait de vouloir ne tient ses promesses. Dès lors, dans l'imperfection du mécanisme, la conscience est toujours requise, et toujours aussi la spontanéité. Au surplus, s'il est vrai que plus un groupe de mouvements est intégré, moins il soit requis que la conscience y préside et que le choix de la personne morale intervienne, il est tout aussi vrai que ces combinaisons sont autant d'excitations à vouloir ou à penser, puisqu'elles se transforment en des forces vivantes au contact desquelles le génie personnel s'anime. Ainsi, la conscience ne disparaît de ces synthèses que pour les mettre dans la dépendance de notre action et pour accroître notre autonomie. D'un autre côté, les âmes vouées au vice et qui s'y enfoncent de tout leur poids sont destinées à perdre de plus en plus le sentiment de leur être individuel ; c'est qu'elles ont étendu démesurément en elles le domaine des forces impersonnelles et qu'en l'absence de tout point d'appui intérieur elles assistent, sans pouvoir se ressaisir, au progressif évanouissement de leur volonté.
Nous venons de faire une part dans la conscience à l'élément de virtuaUté, de puissance, et cette remarque nous permet
I. Cf. Brunetière, Revue des Deux Mondes, 1891. a. Vue soutenue par M. Paulhan et par Spencer.
d'entendre qu'on ne puisse introduire dans l'interprétation d'un caractère donné une réelle nécessité. Mais n'y aurait-il pas ici une nécessité historique? Le caractère ne peut-il pas être regardé comme un système fini où se projettent, en rang marqué, des éléments indéterminables? Les combinaisons actuelles ne seraient vraisemblablement que la mise en œuvre de matériaux entassés. Elles sont imprévisibles, puisqu'elles ne se déduisent pas à priori des données logiques ; mais elles ne laissent pas d'être soumises à une nécessité rigoureuse, celle qui leur vient d'un passé capable de renaître en faisant violemment irruption dans le présent. Le développement des facultés natives expliquerait donc les accidents survenus dans notre histoire, et l'on comprendra toute la valeur de lobjection si l'on songe combien, dans les combinaisons chimiques, les plus étonnantes différences de propriétés se réduisent à de simples diflerences de quantité. Au surplus, on tend de toute part à rehausser l'importance de ce qui est, dans l'homme, naturel et donné. De même que la science recherche les antécédents les plus reculés des phénomènes, l'art aime à rattacher la volonté aux circonstances multiples où on la voit évoluer ; s'il imagine parfois des conflits entre cette volonté et la nature, c'est pour emprunter une couleur de vérité à l'analyse de ce qui fonde notre caractère personnel, tout en le dépassant et le débordant. La psychologie, de son coté, tend à se faire historique. Sans doute, elle s'est toujours efforcée d'écarter le local et l'artificiel pour dégager le fond de vérité contenu en un phénomène particulier; mais on peut dire qu'elle a un plus vif souci de retrouver en tout la nature humaine. 11 faut ajouter que cette idée de nature, abstraite au commencement du siècle, est devenue concrète et vivante. Au lieu d'exprimer simplement les convenances logiques qui servent de règle au développement de l'être humain, la nature comporte un réel pouvoir de conservation qui lui permet de fixer les perceptions fugitives de la race, de résumer en un seul homme ces diverses manières de penser et de sentir: c'est comme un type immortel que symbolisent d'éphémères apparitions. Dès lors, il y a dans les
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caractères Individuels quelque chose qui les dépasse infiniment, il y a de l'inconscient et de riiumain. Aussi, contrairement à l'ancienne psychologie qui reposait sur une théorie fermée de l'existence, on nous objectera que les êtres ont essentiellement des modes spécifiques d'agir et de pâtir et qu'ils évoluent à partir de leur nature.
Or, que penser de cette allégation? On verrait sans peine, croyons-nôus, que l'hypothèse d'un enveloppement de la nature dans tout caractère individuel n'en compromet pas la spontanéité. D'abord, la conception jJe la nature à laquelle on vient de recourir n'est pas celle d'un plan logique qui déterminerait rigoureusement l'évolution de l'individu : c'est plutôt une conception nominaliste de l'humanité qui ne s'entendrait pas en dehors des efforts humains qu'elle résume ou des expériences personnelles dont elle offre la moyenne. Par suite, nous en bannissons à l'origine toute fatalité logique : chacun de nous peut imprimer sa marque sur cette forme plastique, et s'il est vrai qu'elle soit inconcevable en dehors de ce singulier pouvoir de rajeunissement que l'expérience porte avec elle, il est tout aussi vrai qu'elle change dans les détails, sinon dans les grandes lignes, puisque, ployable en tous sens, elle se modifie au contact des volontés personnelles, loin de les déterminer a priori. Le même mouvement qui la conserve peut aussi la transformer, et l'on trouverait une réaction constante de la volonté sur la nature. Mais individuellement, alléguera- t-on, il sera difficile de noter l'indice de réfraction personnelle et, la différence étant comme insaisissable, l'on devra conclure que les états de conscience se distribuent, en fait, selon la loi d'un mécanisme impersonnel. Il n'en est rien. D'abord, tout ce qui est réellement possible, réellement enveloppé par la nature, n'est pas toujours réalisé dans l'individu : bien des choses auraient pu être qui ïie sont pas : il s'est donc agi le plus souvent de particulariser ad libitum les ressources naturelles, et ici, il n'y a pas de lois, pas de formules nécessaires dont on puisse user. Le caractère renferme à l'état latent des impulsions contradictoires dont l'équilibre infiniment instable peut se
rompre et se reformer au hasard des circonstances ; et comment les exprimer à priori, puisqu'elles se développent fortuitement dans notre histoire, comme en une projection fidèle et indéfinie? Par suite, chaque être n'est pas une simple transformation d'un mode de l'être préexistant; en réalité, comme en apparence, il s'en distingue. Par suite encore, le passage de la nature au caractère individuel ne s'explique pas par le procès logique delà nature, mais par l'action d'un principe distinct qui combine les détails en ensembles et qui dispose ces arrangements, petit à petit, grâce à la série ininterrompue de ses actes. Par suite, enfin, la doctrine de la nécessité n'est vraie que pour un système de la connaissance qui substitue les raisons logiques d'un acte à ses antécédents psychologiques; elle cesse de l'être si Ton suppose que les éléments qui forment la base d'une conscience vivante sont eux-mêmes aussi indéterminés que la vie, quitte à perdre cette indétermination aux regards d'un entendement abstrait, capable de les dépouiller de leurs circonstances historiques pour leur appliquer des lois générales. Dans l'individu comme déjà dans l'humanité, c'est donc la volonté qui donne un sens à la nature et qui logiquement la précède. Aussi, aura-t-elle un rôle légitime dans tout le cours de la vie personnelle et dans ces digressions qui, au dire de Pascal, en composent la variété, car à ce que renferme de possibilités latentes notre nature individuelle, ou à ce qui va s'y perdre d'habitudes et d'instincts s'applique, en un ineffable commerce, cette volonté vivante : ainsi, aux dons qui ne cessent de lui venir des profondeurs de la nature elle ne cessera de répondre par une acceptation efficace qui les établit dans l'être. Il ne dépend pas de nous d'être indistinctement ce que nous voudrions : mais, d'une certaine manière, il n'est rien en nous que nous n'ayons accepté ou voulu.
Il y a, il est vrai, dans le caractère d'autres ressorts. Il faut faire une part aux forces « mécanisantes » de l'esprit humain. Et poser le problème, c'est, semble-t-il, le résoudre, puisque l'habitude, l'association des idées, l'instinct ont une influence inévitable. « Pratiquez et vous croirez, disait Pascal ;