LE VERTIGE MENTAL I
pliez la machine. » Sans doute, ce n'est pas simplement ainsi que se forment les éléments essentiels de la nature humaine ; mais c'est bien ainsi qu'ils se déforment ou se corrompent. Ce ne sont pas là les sources de l'activité personnelle, mais ce sont bien là les forces d'altération et de grossissement ' : on verra bientôt comment elles se substituent à elle, l'émiettent et l'éliminent. Disons, pour le moment, que la solidarité morale est un fait réel, et qu'à côté de cette heureuse disposition à vivre et à produire, c'est une tendance opposée qui s'accuse maintenant : la tendance persistante aux réactions automatiques. « Nous sommes automates autant qu'esprit. » Ceci, savons-nous, n'aurait encore rien de déconcertant : ne peut-on pas diriger ce déterminisme dans le sens de nos tendances ? Et de l'application de notre liberté à ce monde d'habitudes organisées, n'avons-nous pas quelque profonde conscience ? Pourtant, nous ne tarderons pas à voir ce que la passion et l'automatisme peuvent faire pour égarer l'esprit. N'est-ce pas un point très finement remarqué et, en effet, très remarquable que la pensée s'exerce à découvrir des motifs de faire ce qu'on fait, d'assurer ce qu'on assure et de s'en persuader. Il y a là un entraînement, un vertige : la pensée est frappée d'abord, puis elle est gagnée, elle est séduite, elle est conquise. Ceci est très important, car ceci met en lumière le mode de séduction qu'exercent les forces mécanisantes sur les forces vives de l'homme. La liberté est soumise au même vertige. Mille engagements, mille compromissions l'assiègent, forcent le consentement. Les pratiques habituelles ont une part énorme. Vous avez été touché, vivement ému; les passions s'excitent, vous voici engagé dans une direction unique de l'action. Or, qu'est ceci? Un consentement? Oui, sans doute; mais aussi une faiblesse et une ivresse de la volonté qui se répète, éprise d'elle. Il y a là une source de désordre et, si le mécanisme égare ou pervertit nos tendances, une source d'impuissance. « Il suffit
I. Voir, dans la Certilnde morale de M. Ollé-Lapruno, la belle discussion de la théorie du vertige mental et de son rôle dans la croyance.
Bazaillas. 9
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de mentir une fois d'abord; on est de bonne foi plus tard. » C'est cette bonne foi tardive, cette sincérité qui ne provient pas de la droiture des desseins, mais de l'entraînement seul, c'est cette nécessité qui fait corps avec la liberté, venant de ses défaillances ou de ses méprises, qui sont maintenant un sujet d'effroi. Le mécanisme n'est plus extérieur à la liberté: il s'y insinue grâce au germe de maladie et de torpeur que celle-ci porte en elle. Et ce qui complique tout, c'est que la volonté aime à user de ces forces, alors que ces forces se tournent fatalement contre elle et absorbent peu à peu son énergie languissante ; c^est qu'il n'est pas de concession, pas d'abandon partiel de nos puissances individuelles qui ne soient suivis d'un sentiment de calme que ne présente jamais la résistance. Ainsi, nous écartons d'abord l'automatisme : mais, de degrés en degrés, nous revenons à un équivalent de l'automatisme. Au contact des forces mécanisantes l'activité personnelle se transforme ; elle perd de son énergie et de sa vertu. Le vertige moral est le signe de cette transformation. Nous ne prétendons pas nier cette influence contagieuse de l'imagination et de l'habitude sur la volonté de l'homme, et nous savons, d'autre part, que les idées, si elles ne résultent pas de l'activité mentale, la pervertissent et l'égarent. Mais de cet usage de la volonté, qui en est proprement l'abolition, il faut distinguer les états qui sont précédemment visés et dans lesquels, à la suite d'un progrès qui ramasse et assure cette volonté en elle-même, on ne remarquerait qu'une atténuation des forces résistantes de la personnalité. « Quand une fois l'esprit a vu où est la vérité, il faut, disait Pascal, nous abreuver et nous teindre de cette créance. » Il se forme alors de ces dispositions qui raffermissent notre être moral, parce qu'elles opèrent insensiblement en l'homme sans qu'il s'en doute. C'est une vraie transposition mentale grâce à laquelle ce qui était extérieur à nous, changeant, incertain, s'enfonce en nous, étend par degrés son occupation. La volonté est entourée, investie : est-ce à dire qu'elle soit supprimée ou même qu'elle languisse.^ iNon certes; en elle, autour d'elle, éparses partout, elle trouve ces idées vives qui
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forment, après de lentes acquisitions, son fond intellectuel et moral : c'est un langage muet qui ramène, malgré la variété des circonstances, les mêmes vivantes paroles, qui ne s'articule pas, mais auquel elle fournit les formules attendues. Et il y a plus, puisqu'elle sait plier tout ce mécanisme à son usage, en y déposant un magique secret de préservation. Ces habitudes fixes seront comme le contour précis, presque physique, qui délimite à nos propres regards notre être intime. Prêtes à s'exciter à l'improviste et, s'il le faut, à nous défendre contre nous-mêmes, elles se liguent comme des puissantes agissantes pour raidir la volonté*. Ce sont des forces de réserve qui s'ébranleront d'elles-mêmes et sur lesquelles nous pouvons compter au moment critique. Avonsnous là un exemple de torpeur produite par l'influence des forces mécanisantes? N'est-il pas constant, au contraire, que la volonté indéterminée et vague s'est convertie en une volonté figurée et animée, prête à l'action? que, si elle s'est inclinée sous le poids toujours croissant de l'habitude, il n'y a rien là pourtant qui corrompe ou qui déprime ? que le caractère vrai apparaît plutôt à cette facilité de réaction résultant d'une merveilleuse promptitude dans Taccord de la volonté, avec ses moyens d'expression ?
Ainsi, bien loin que les défaillances du vouloir résultent de l'exercice normal du vouloir ou d'un assentiment réitéré, elles proviennent simplement de l'empire d'une idée qui supprime tout assentiment parce que, dès le principe, elle réduit la volonté ou l'annule ; mais ni le mécanisme n'est de l'essence de l'être moral, ni la volonté ne tend à se transformer en mécanisme. Il arrive seulement que l'imagination se substitue à elle quand, à défaut d'idées spontanées, elle offre un centre où aboutissent encore, détournées de leur direction, nos préférences personnelles et nos répugnances instinctives. C'est encore une illusion, si nous supposons l'activité personnelle disparue à mesure que se sup-
I. Taine lui-même en convient, incidemment, mais très énergiquement (Revue des Deux Mondes, aimée 1892).
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prime la résistance. Nous imaginons alors que l'effort est le seul indice de cette activité et nous la figurons toute dans le choix et dans le labeur, comme incapable de se recomposer en un état habituel et profond. Il y a pourtant une organisation de notre volonté de laquelle ressortit justement ce qu'on nomme le caractère : mais un défaut d'attention nous cache la vie profonde qu'elle revêt dans la conscience, et nous prenons toujours pour elle les forces résistantes du moi. Or, loin d'exprimer ce qui fait le fond et l'âme de la volonté, la résistance signifie qu'en cette volonté les penchants premiers se raidissent, faute d'une organisation qui suffise. La volonté organisée n'admet pas la résistance : il y a facilité et promptitude dans l'action, parce, qu'il y a désormais pénétration de nos puissances, réconciliation totale des penchants profonds.
La double illusion que nous venons de signaler a eu précisément sa source dans une confusion produite entre des termes bien distincts : Vessence générale d'humanité et la nature individuelle. Elle disparaît dès qu'on rend à ces termes leur signification psychologique. La nature n'est pas simplement un possible, elle est l'unité dynamique de nos affections telles qu'on les atteindrait à l'état originel : aussi l'analyse n'a-t-elle pas de peine à retrouver en elle une organisation croissante, au lieu d'un système fixe, une unité de devenir, au lieu d'une notion. Pour la conscience, la nature est irréductible à l'essence, comme la vie est irréductible à la logique. Pourtant l'assimilation devait être bien tentante pour une pensée que gouverne l'idée de vérité scientifique. C'est donc l'application de cette idée qui nous paraît avoir causé les doctrines mécanistes que nous avons écartées, et nous les verrons se produire sous une autre forme, si, passant de l'ordre historique à l'ordre métaphysique, nous recourons avec les Kantiens au même moyen d'explication.
Une connaissance certaine n'implique pas seulement que les faits soient déterminés ; il faut encore qu'ils çoient mesurables. Il ne suffirait donc pas, au nom de la vérité scienti-
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fique, d'établir le déterminisme absolu des faits moraux : il faut, pour parler avec Malebranche, évaluer l'ordre des perfections en langage de grandeur. Dans cette nouvelle conception des choses, qui embrasse une nouvelle conception du caractère, on pourrait décider, la force des éléments composants une fois connue, quelle serait, dans un cas donné, la résultante possible ; et Kant a trouvé pour le problème une forme rigoureuse en affirmant que cette résultante pourrait être calculée avec la même rigueur qu'un phénomène astronomique. Il donnait ainsi satisfaction aux exigences d'une explication abstraite qui tend à substituer partout l'inertie à la force, la mort à la vie. Mais, par une contradiction singulière, tout en employant la méthode de la science qui exclut l'individuel, Kant a poursuivi plus obstinément que tout autre l'expression de l'individuel ; et plus il se rapprochait de l'explication scientifique, convertissant les systèmes en séries, déployant l'histoire personnelle selon les lois impersonnelles du mécanisme, plus il maintenait à des hauteurs où la science n'atteint pas la force individuelle, inconnaissable, qui est la source de la vie et qui s'objective dans les phénomènes*. Cette contradiction d'ailleurs s'explique: comment exprimer le caractère d'après les lois de la pensée, sans le soumettre à un mécanisme inflexible ? Kt il était impossible, d'un autre côté, de réserver le mystère de nos destinées sans recourir à un caractère intelligible qui échap perait par hypothèse à toute détermination de la pensée. Une telle conception entraînera pourtant des difficultés insurmontables ; on s'interrogera vainement sur le rapport de ces deux formes de l'.existence, et il sera toujours permis de se demander s'il n'y a point une impossibilité absolue, pour ce moi qui est tout entier dans ses symboles, à admettre que c'est bien son histoire qui se déroule. Mais de tels excès eussent été évités, si l'on se fut borné à exprimer les destinées parti-
I. Voir à ce sujet une intéressante étude de M. Lanson sur la Littérature et la Science (Revue Bleue, 1892). Cette tentation de la science nous y a paru très finenaent notée.
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ciilières telles qu'elles apparaissent à une conscience méditative, sans arrière-pensée d'explication scientifique, — bref, si Ton se fut mis résolument en face de l'existence individuelle en se refusant à l'immobiliser ou à la construire.
Il était d'ailleurs facile de dissiper ces confusions en soumettant à la critique cette construction elle-même. Supposer, avec les Kantiens, un caractère sensible dont tous les éléments se commandent à priori, c'est faire table rase des réactions qu'ils ont suscitées dans la conscience. On a ainsi traité ces dernières comme des symboles mécanistes de la réalité. On a donc extrait l'élément commun de tous les cas particuliers, et annulé les unes par les autres les différences accidentelles ; instinctivement, on déterminera les phases de la vie intérieure à la manière d'une trajectoire qu'on peut toujours reconstruire, si l'on connaît le point de départ et la vitesse du mobile ; mais c'est en vain qu'on chercherait, au sein de ce mécanisme, un vestige de la vie qu'il est censé traduire dans l'espace et dans la durée. Ou bien on procédera tout autrement. Dans l'impuissance de donner la formule de la transformation des faits de conscience en actes extérieurs, on éliminera du champ de l'expérience interne toute idée de variation. On se la représentera plus ou moins distinctement comme une existence pleine ou continue, ce qui signifie apparemment qu'après avoir vidé les faits et obtenu les individus à l'état d'abstraction, on suppose que c'est dans cette généralité, et sans rien y ajouter d'eux-mêmes, qu'ils puisent toute leur fécondité et tout leur art. Si l'on va au fond de cette conception, on voit qu'elle ne diffère pas sensiblement . de la première, puisqu'elle repose sur une élimination hypothétique de la spontanéité individuelle, et qu'elle n'arrive à une apparente prévision des actes futurs qu'en prolongeant et immobilisant le présent. Mais ici encore, ne donne-t-on pas comme solution scientifique une réponse vraiment trop simplifiée ? Ne se borne-ton pas à dire que le caractère a toujours été ce qu'il est, ou qu'il est actuellement tout cequ^ilsera? Et le principe causal, auquel on recourt pour donner à cette assertion une base plus solide, ne lui ajoute rien, sinon que
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la liberté est impossible et que les changements que la conscience perçoit doivent être tenus pour des fictions. Ainsi, dans tous les cas possibles, ce n'est pas au caractère qu'on se heurte, c'est à la projection de ce caractère dans les formes de l'entendement : la nature imparfaite de notre esprit le condamne à se servir de notions abstraites, de formules générales qui peuvent altérer ce qu'elles expriment, surtout quand elles ont pris l'apparence de cadres nécessaires préexistant à la perception intérieure. Mais convenons-en : le caractère transformé par cet artifice logique ne fait plus partie de nousmêmes, soit que les états qui le composent, en se réfléchissant dans nos souvenirs, finissent par s'y cristalliser, soit que, projetés dans l'espace et séparés désormais de toute activité vivante, ils se transforment peu à peu en réactions automatiques et tombent par là même sous la loi des nombres. Ces longues séries d'états anonymes ne font que nous présenter le tracé de notre vie morale, et c'est bien vainement que, soucieux de nous connaître, nous appliquerions une investigation attentive, à des actes qui résultent bien plus de l'univers que de nous-mêmes. Le caractère n'est susceptible de connaissance scientifique que s'il est replacé de Tordre de la vie, où il échappe à toute détermination, dans l'ordre de la mécanique, où il n'est plus qu'un fantôme et qu'une ombre.
Mais il nous sera facile de dénoncer, à l'aide d'un rapprochement, fillusion qui abuse alors la conscience. On a souvent supposé que le vouloir est un simple résultat d'opérations intellectuelles qui ne se fonde sur aucune impulsion instinctive, et c'est sous forme de jugements et d'enchaînement rigoureux d'idées, que l'on explique la marche de l'acte volontaire, assimilé à un instinct calculateur. Cette conception, dont nous montrerons plus tard la fausseté, se retrouve dans l'hypothèse d'un caractère mécaniquement défini. On le construit, lui aussi, inabslraclo, sous forme de représentations qui coexistent dans la conscience et qui s'enchaînent dans notre conduite ; et l'on fait profession d'ignorer cet instinct individuel qui est tout le caractère et qui renferme
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dans ses répulsions ou ses préférences primitives, à l'état de préformation, les attitudes variées, les résolutions et les crises successives dont on refait après coup, si péniblement, l'histoire. Pourtant, voilà la vue synthétique qu'il fallait opposer à une aussi pauvre construction ! Voilà ce que les peintres de la nature humaine, tels que Shakespeare et Racine, n'ont pas hésité à entreprendre, quand, au lieu de renouer le lien extérieur et généalogique des actions, ils nous ont replacé au centre des personnages, révélant d'un seul coup l'impulsion ou l'image, l'obsession ou le désir persistant qui donnent une signification à toute leur vie et qui font comprendre, comme en une projection lumineuse venue d'un foyer intérieur, toute leur histoire. Car, auparavant, on avait beau entasser les faits ; la vue synthétique, la compréhension totale faisaient défaut. On ne voyait que des détails qui se conditionnaient péniblement les uns les autres : l'ensemble échappait. C'est pourtant cette connaissance de l'intériorité des êtres que la révélation du caractère nous donnerait à la condition, bien entendu, de l'aborder non du dehors, dans l'interprétation approximative qu'en donnent les opérations intellectuelles, mais du dedans, dans la synthèse primitive et comme dans l'attitude familière qui le constitue. Le caractère n'est donc pas une pensée qui délibère ou qui calcule, un groupement d'instincts qui se seraient lentement juxtaposés. C'est une tendance unique et irrésistible, un instinct individuel qui n'arrive que plus tard à la connaissance de l'entendement et qui lui demeurera toujours étranger. Chaque volonté naît et meurt avec son caractère, c'est-à-dire avec sa structuie spéciale, avec son architecture psychologique, et c'est là ce qui commande ses attitudes et qui résume, comme en un groupement instantané, ces directions irréfléchies de la pensée et de l'action où elle s'engagera plus tard.
Le formalisme kantien cesserait toutefois d'avoir une valeur symbolique dans Thypothèse où il traduirait le rapport de la volonté personnelle avec l'ordre de l'univers. Le principe des causes efficientes exprimerait alors en partie la loi des personnes, puisqu'on pourrait concevoir la volonté comme se