I. Voir M. W. James, loc. cit
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supposez un état continu où viendraient s'absorber toutes vos forces, une émotion profonde qui accapare tous vos sentiments, il en sera fait de toute perception de la durée ; c'est que vous n'avez plus les moyens habituels de la réaliser : aussi, direz- vous que cette heure qui a pourtant rempli un état unique s'est écoulée aussi rapidement qu'une seconde, et même, en lui assignant cette mesure, vous tromperez- vous encore, car il n'y a pas eu, il ne saurait y avoir de jugement porté sur la durée, en l'absence des perceptions de différences qui la réalisent. Que si, même alors, il vous arrive d'avoir le vague sentiment d'un temps écoulé, c'est que vous comparez les deux états auxquels l'attention vous ramène et qu'à la vue du changement survenu en vous au moment où le second se produit, vous jugez qu'un temps a dû s'écouler qui a servi à le produire. 11 est donc faux de prétendre que la perception de la durée se réduise h celle de la vie continue de nos états dans la conscience, et que la continuité soit la loi de la vie individuelle. Si le temps est une vue de l'entendement et une forme originale, il faut savoir que cette idée trouve son accomplissement dans la vie et comme Vaction différenciée qui s'y projette, et c'est ce que nous avons supposé en introduisant dans la réalisation de la durée l'idée de relations vivantes et d'oppositions successives. En un mot, la continuité est la forme d'une pensée évanouie et dispersée dans son rêve ; l'unité de la vie intérieure est, comme on l'a dit, l'unité d'une multitude, et le moi qui veille, par opposition au moi qui rêve, paraît avoir pour loi de vouloir et de produire des différences.
C'est au fond une analyse du possible et du continu que nous venons d'esquisser. Entre le possible et l'être nous n'avons pu trouver de rapport analytique. L'état d'âme ne produit pas la résolution par voie de génération ; il ne fait pas le vouloir, ni sur un point précis, la volition ; il nous met simplement en mesure de vouloir : telles ces végétations de pensée qui, dans l'intelligence dont elles sont comme les dessous, rendent possible une idée claire. La résolution nous a montré la tendance du possible à se dépasser et son impuissance à y atteindre.
LE Moi PUR igS
Cette merveille que la nature n'accomplit pas, la liberté, plus puissante que la nature, l'accomplira. En fait, nous^dépassons le possible, nous sommes. Bien plus, à chaque instant, nous ajoutons au possible les qualifications précises de l'existence : nous ne cessons de passer du possible à l'être par un acte de volonté pure. Ce n'est ni la nature ni la logique qui expriment le sujet individuel : c'est la liberté.
11 résulte de ces considérations que la vraie individualité n'est pas le moi le plus profond, le plus personnel au sens ordinaire du mot ; c'est une personnalité épurée qui est, en même temps, au-dessus et au dehors de nous. De nos jours on parle volontiers de vie intime, de vie subjective : une psychologie s'est produite qui a pour tâche d'en noter les nuances, d'en saisir les complications, quand elle ne dit pas qu'elles sont insaisissables. Les subtiles résonances font illusion : on croit toucher en elles aux données premières de la conscience, alors qu'on s'arrête à ce qu'il y a dans la vie intérieure de nuances délicates et fugitives. Le fugitif n'est pas l'intime : une sensation qui ébranle délicieusement notre être, une émotion qui fait résonner des fibres secrètes, en soulevant un monde mobile de souvenirs, une pensée pénétrante et vive ne sont encore que des groupements de surface où ne se reflète que de loin l'absolu de la personne. Pourtant, nous les prenons pour nous-mêmes ; à les éprouver, nous croyons retrouver le sens perdu de notre existence naïve ; nous savons gré, à qui nous permet de nous découvrir sous ce jour, d'avoir su démêler dans son image de la vie les rapports changeants qui en font la complexité et la vérité. Nous nous trompons pourtant, car le monde mobile où il nous introduit, objet de la conscience empirique, est encore celui de nos rêves, et, si l'on a pu dire que la rêverie est un élément réel dans la composition de la vie, il faut encore ajouter qu'il reste à cette dernière de trouver dans un acte de liberté pure son achèvement et sa vérité. Mais nous corrigeons cette erreur à ces rares moments où la conscience morale a l'occasion de revendiquer ses droits sur toute l'âme : nous voyons alors, avec une netteté tragique et une clair-
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voyance soudaine, que l'individualité enveloppe un acte moral ; nous comprenons que s'il nous était donné de remonter au delà des complications réelles du sentiment, pour le saisir dans sa source, nous serions étonnés de nous trouver aussi simples \ La vraie idée du monde intérieur se forme alors en nous, (le qui nous paraît intime par excellence, c'est ce fond reculé de l'âme où n'atteignent ni les rêveries, ni les minuties du sentiment, et qui est pure action intellectuelle et morale. Ce moi est aussi distinct du moi concret que l'entendement l'est des sens. Il est pour nous-mêmes l'acte unique que la multiplicité de nos émotions symbolise : seules, les pensées toute simples d'obligation et de repentir l'expriment immédiatement.
Dans la vie intérieure, la seule unité possible est une unité morale; c'est la forme maîtresse qui transparaît dans le mouvement de la vie et qui se réalise dans son histoire. Ne cherchons pas l'individualité dans l'ordre de la nature ; par essence elle est extra-naturelle et extra-logique.
Nous venons de nous demander si l'essence de l'individualité réside dans une synthèse d'attributs aussi riche qu'on la suppose ; et nous avons dû, pour cela, rechercher les conditions d'un jugement d'attribution familier au sens commun. Mais, comme ce dernier nous incline à simplifier les conditions, nous en venons à éliminer de notre représentation de la vie tout élément différentiel, nous recourons spontanément à une image objective. 11 était donc permis de se demander si cette image d'un sujet abstrait s'accorde avec l'existence individuelle, ou si elle n'irait pas jusqu'à l'exclure. Car, c'est après avoir confondu le sujet réel avec son symbole, c'est après l'avoir supposé soumis aux lois d'un développement logique que la psychologie de l'empirisme a pu mettre ses adversaires en mesure d'opter entre une négation catégorique du moi et l'affirmation d'un principe
I. Voir, à ce propos, à titre de vérification psychologique, les analyses si directeb renfermées dans l'ouvrage de M. Strowski, Saint François de Sales (livre IV, chap. iv et v).