‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 7 sur 92 · I. Malebranche. Entretiens métaphysiques · texte numérisé non relu

I. Malebranche. Entretiens métaphysiques

LA lHADt'Ctlbîf DES ÉtATS DE CONSCIENCE IQ

cesse de se modifier à mesure que je l'éprouve : tour à tour vif, profond, douloureux, attendri, selon ces parties vives de l'âme qu'il intéresse plus directement, sa physionomie est essentiellement mobile*. Cependant le besoin de le convertir en une idée nette me fait recourir à la dénomination de tristesse qui l'immobilise au regard de ma pensée; et ce mot résume, plutôt qu'il n'embrasse les nuances variées dont il se compose et le processus des états simples qui en forment l'étoffe. Bref, ce sentiment, qui est un monde, nous l'exprimons par un signe verbal qui éveille à peine en celui qui l'entend et bientôt en nous qui le parlons une pâle image de la scène intérieure. Nous savons alors, ou nous croyons savoir ce qu'est la tristesse : cet état devient un fait. Mais pour le rendre connaissable, il a fallu le détacher de son milieu mental, le reproduire en pensée dans sa généralité la plus pauvre, réduire à quelques traits vagues une infinité, l'exprimer enfin dans un mot qui l'immobilise en lui retirant ce qu'il a de variable et de vivant. Quel artifice 1 De cet artifice on trouverait sans doute la raison dernière dans les alentours de Tétai individuel lui-même. « L'amour, dit Darwin, fait battre le cœur, accélérer la respiration, rougir le visage. » La tristesse ne va pas sans un

1 . La psychologie moderne insiste beaucoup sur cette complexité des états conscients ; mais Schopenhauer l'avait profondément signalée. « Le raisonnement produit la même confusion quand il s'agit de déchiffrer une physionomie : l'expression, la signification abstraite du visage se sentt comme on dit ; cela veut dire que ce n'est pas une affaire de notions générales. Tout homme a, immédiatement et par intuition, sa physiognomonie et sa pathognomonie propres : les uns reconnaissent plus nettement, et d'autres moins nettement, cette signatura rcrum. Mais il est impossible de réussir à composer une physiognomonie destinée à être apprise ou enseignée ; car ici les nuances sont tellement fines que les concepts ne peuvent pas descendre jusqu'à elles : aussi l'on peut dire que le savoir abstrait est à ces délicates teintes, ce qu'un tableau en mosaïque est à un Vander Werft ou à un Denner ; de même que dans la plus fine mosaïque, les limites des pierres restent toujours tranchées et qu'il ne peut s'y trouver de transitions insensibles d'une teinte à l'autre, de même les concepts sont incapables, quelque finement qu'on voudrait les subdiviser par une détermination plus précise, d'arriver, avec leur inflexibilité et leur délimitation tranchée, aux subtiles modifications de l'intuition. » Le Monde, etc., t. I, p. 92.

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serrement de cœur et une impression physique de malaise et d'écrasement. Ainsi, à la suite et comme autour d'une émotion initiale, accessible à la seule conscience, se disposent des mouvements corporels et des sensations périphériques au moyen desquels nous l'évaluons. Petit à petit, d'ailleurs, à mesure que l'émotion deviendra plus profonde, elle aura pour résultat d'évoquer les mêmes idées, les mêmes souvenirs, les mêmes états de conscience, et d'imprimer à cette foule mouvante une orientation déterminée. On voit comment une nuance fugitive peut être convertie en fait général et impersonnel. C'est qu'on peut lui trouver dans tous les esprits où elle naît un cortège constant de sentiments et d'images, c'est encore qu'elle a un équivalent dans cette combinaison persistante de sensations périphériques. Dire qu'un désir, qu'une joie, qu'une volition sont des faits, c'est dire que ces états sont saisis dans ce cortège d'éléments internes qui leur donne un contour perceptible, et mesurés par les mouvements corporels qui en forment la contre-partie. Mais la nuance ellemême, cet état si riche à la fois et si personnel, n'a d'histoire que dans le sentiment qui l'enveloppe et au plus profond de rindividualité qu'elle remue un instant.

Une telle conclusion n'était point inattendue. Le jeu d'un entendement abstrait, applicable seulement en logique et en mathématiques, ne saurait nous offrir qu'une expression symboliques des choses, et on le voit bien toutes les fois qu'on le rapproche des données réelles où sa vertu expressive ne tarde pas à s'évanouir. Il devait donc en résulter pour cette pensée une impossibilité radicale à saisir les synthèses de la conscience ; ou si l'on se résignait encore à les déterminer par elle, les explications fournies de ce point de vue tout formel devenaient, comme Kant l'a établi avec tant de sagacité, un principe de morcellement et d'altération. Mais il reste cependant qu'une telle impuissance n'est point faite pour surprendre. On a réduit au préalable l'idée de la généralité à n'être qu'un fantôme logique, on a rompu toute dépendance de l'intelligence avec l'être concret; ce serait merveille vraiment qu'en spéculant, a priori sur la composi-

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tion du moi, on pût retrouver les formes de la vie et du sentiment que, par hypothèse, l'entendement est incapable de saisir. Reste à savoir maintenant si cet entendement est possible par lui-même et si son développement s'explique en dehors d'une intervention nouvelle qui serait justement celle de la conscience.

Si l'on a pu prétendre qu'il n'y a nulle part d'être entièrement abstrait de soi puisque « il n'y a point d'être qui n'existe pas pour soi-même à quelque degré, qui n'ait pas sinon une conscience proprement dite, du moins un sentiment plus ou moins vague de son aclion* », combien ne sera-t-il pas plus vrai de dire qu'une intelligence abstraite qui n'existerait que par ses fonctions logiques est, en l'homme, un contre-sens et qu'elle tend à se transformer en une conscience concrète ? Retranchez des données de l'expérience tout ce qui implique une disposition rationnelle, vous faites bientôt de l'expérience elle-même un chaos ou un néant. Mais, si les déterminations de la raison sont nécessaires pour que l'existence soit intelligible, ce qui est tout aussi nécessaire aux démarches de l'intelligence, c'est la présence d'un principe d'activité qui l'affirme ou la réalise. L'erreur elle-même en fait foi ; nous cessons de disposer nos idées selon les lois d'un ordre logique ; et, en une impatience qui nous permet d'anticiper sur les conclusions, il nous arrive d'interrompre cette consultation trop lente à notre gré pour affirmer des rapports qui seront bientôt contredits : ce qui prouve du moins que notre intelligence a ses instincts et comme ses variations spontanées. Il en va de même, à tout prendre, dans la certitude. Comment se fait-il que l'idée restant numériquement identique, il y ait dans notre esprit quelque chose de nouveau, quelque chose qu'on ne saurait résoudre en la lumière de l'évidence ? C'est que nous ne faisons pas toujours usage des seuls principes et n'agissons pas toujours comme de purs esprits : nous avons pris parti pour une idée, nous avons compris que son évidence ou son excellence méritaient de notre

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