Nietzsche, Humain, trop humain, p. a^o
et simple matière des constructions de l'entendement. Sous la progression régulière et uniforme des types sociaux et des habitudes collectives, nous retrouvons l'évolution lente du moi, soumis à la loi du renouvellement perpétuel et, pour parler avec M. Tarde, à la nécessité éternelle du divers, du pittoresque, du désordonné. Il nous est donné de le suivre, à travers les états les plus diflerenciés qu'il produit, jusqu'à la différence suprême, jusqu'à l'état personnel oii sa nature s'exprimera et s'épuisera ; nous pouvons même le dégager dans sa pureté native, à condition d'écarter les obstacles qui nous empêchent de saisir cette attitude singulière de la conscience, le rythme varié qui la prépare et l'étrange intensité de la vie morale qui s'y reflète. C'est là que nous replaçons le centre potentiel des personnes : car chacune d'elles résulte d'une foule d'activités élémentaires qui se combinent et s'épanouissent; chacune est entreprenante et ambitieuse, portant avec elle son rêve et son univers. On dirait, par instant, un monde exclusif et étrange, monde fermé, fantasque, ne s'intéressant qu'à soi ou à sa vision, indifférent au fond à tous les engagements, impatient de secouer le joug, prêt à la révolte et à toute révolte, soucieux de mener une existence solitaire. Autour de ces forces souvent redoutables, difficiles à manier, aux effets imprévisibles, noiis avons beau multiplier les dogmes et les conventions; nous avons beau projeter sur elles le mécanisme de l'imitation, seul capable de les réduire ou de les niveler ; le fond demeure, malgré tout, original, un fond toujours inquiet et tendu, et qui ne demande qu'à vibrer. Nous nous plaisons quand même à le retrouver, malgré les craintes qu'il nous inspire, parce que nous y devinons la grâce fugitive des personnes, ce qu'elles ont de périssable et de brillant, cette tension intérieure qui fait d'elles des êtres singuliers et douloureux, qui les pousse à monter, à éclater, à s'épanouir en haut.
Ce fond inventif, toujours en travail, correspondant, on l'a vu, à un véritable romantisme de la conscience, est souvent négligé par les philosophes ; mais l'art et la poésie ont