‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 77 sur 92 · LA SINGULARITÉ DES ÉTATS CONSCIENTS · texte numérisé non relu

LA SINGULARITÉ DES ÉTATS CONSCIENTS

SU l'exciter, et en le faisant vibrer joyeusement parfois et parfois douloureusement, ils l'empêchent de s'abolir en nous et de se résoudre en mécanisme ; ils ont mieux fait que de trouver des accents pour nous charmer ou nous remuer. Aussi l'artiste a-t-il, plus que le philosophe, le sens de ce qu'il y a de périssable et d'attachant dans toute vie humaine. Comme celle-ci lui paraît essentiellement instable, vouée à la mort, il en recueille les moments avec une sympathie plus désireuse de jouir de ce qui ne dure qu'un instant : il a la piété de tout ce qui est mortel. De là ce besoin du nouveau, du jamais vu qui se marque dans ses recherches et qui éclate dans ses productions. L'immortalité disparaît ; l'intensité la remplace. L'art néglige le permanent pour les états d'exception, qui sont les plus riches et les plus exaltés : contrairement à ce qu'on pourrait croire, il ne cherche pas toujours l'éternel, mais l'éphémère. La musique, en sa fugacité, est l'art de ce qui va mourir. En tous cas, ce qu'il y a de meilleur dans les productions esthétiques vient sans doute de ce sentiment du changeant et du périssable que nous avons peine à saisir directement en nous sous la discipline contraignante des lois logiques et des lois sociales ; elles le font ressortir merveilleusement ; et, en lui prêtant une espèce de survivance, elles instituent une expérience profonde, mais bien douloureuse l'^car elles nous forcent à nous saisir nousmêmes au principe et comme au vif de notre être, dans ce qu'il a d'instable, de fébrile et d'irrémédiablement mortel. A tel point qu'on pourrait dire que le plus grand art doit son charme troublant à ce qu'il vient rejoindre, par delà notre conscience, la plus amère et la plus décevante des métaphysiques.

Mais une fois établie au principe même de la personne, l'évolution, accomplissant son œuvre d'insensible transformation, introduit partout une continuité féconde. Les différentes phases du développement du moi n'en troublent pas la suite régulière ; ils la garantissent plutôt, car ce ne sont pas des révolutions qui bouleversent un plan primitif, mais des ajustements qui le réalisent et au cours desquels une même per-

sonnaille se produit sous tous ses aspects, accroissant sa force d'expansion, élargissant son champ de compréhension. Autant dire que le moi s'actualise grâce à un travail latent, presque involontaire : il est le résultat, lent à se produire, d'une évolution tout interne au cours de laquelle nos états profonds, grâce à de libres et de mutuelles adaptations, se coordonnent en des systèmes complets et s'érigent, sans y être sollicités par des raisons extérieures, mais en vertu de leur spontanéité propre, en arrangements naturels, en ensembles organisés.

Cette disposition ne se produit pas d'ailleurs sans à-coups, et même on ne saurait prétendre qu'elle soit obtenue une fois pour toutes. L'individualité n'a pas de prix fait. Personne ne sait d'abord ni ce qu'elle est, ni ce qu'elle vaut. Ses commencements ne sont la mesure ni de sa puissance, ni de ses destinées. Sans doute, elle tend obscurément à rester pure et sans alliage, à se développer conformément à sa propre logique, mais sa finesse et son habileté natives la contraignent à se modifier sous l'influence des circonstances qui l'entourent. Son développement se fait avec promptitude ou lenteur; il peut être accéléré par des conditions favorables, retardé, mutilé, gêné par la violence extérieure. Le moi virtuel n'est donc pas impassible ; il est un centre d'espoir et d'effort ; il souflre et il mérite. En tous cas, rien n'est fatal dans sa victoire. Il peut être affaibli par le labeur qu'il fait pour se débarrasser de ses antagonistes ; il peut être paralysé ou absorbé par le conflit d'individualités victorieuses ; il peut être corrompu par l'invasion de principes étrangers, entravé par le développement de forces parasitaires ou vertigineuses, ou enfin ébranlé par le déploiement de quelque vice originel, inné en lui. Mais, en dépit de tous ces risques d'altération, la personne vivante tend à se maintenir dans l'originalité de son principe. Elle se livre d'instinct à un merveilleux travail d'adaptation : elle ne se déploie qu'en détruisant ou s'incorporant les modes déjà existant de penser ou d'agir ; et c'est miracle qu'elle y réussisse. Elle s'agite paisiblement dans ce milieu naturel que lui forment les opinions régnantes, les

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