‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 90 sur 92 · I. Schopenhauer, tome II · texte numérisé non relu

I. Schopenhauer, tome II

dualité qui se seront intérieurement transformés*. Dès que le moi exalté et douloureux a été pénétré par la connaissance universelle et qu'il a puisé dans cette connaissance l'apaisement absolu et la limitation de ses désirs, les motifs obsédants et vertigineux qui faisaient de la vie un rêve ininterrompu ou un cauchemar continuel, ont perdu tout leur empire, parce que cette espèce d'intelligence qui pouvait s'en laisser influencer a disparu et a été remplacée par une connaissance d'une autre nature. Il y a là, selon une expression que Schopenhauer aime à citer et dont le sens a été familier à tous ceux qui ont voulu dissiper les angoisses de l'homme naturel, depuis Luther jusqu'à Pascal et Spinoza, il y a une « métamorphose radicale et transcendantale ». Nous sommes en présence ici d'une compréhension progressive du moi, qui produit d'abord le sentiment de l'individualité et qui, minant ensuite son propre phénomène, provoque la limitation de l'homme naturel, la sublimation de ses puissances, la renonciation totale et joyeuse à soi^. Au terme de ces métamorphoses, l'animalité a disparu, l'humanité seule est restée.

11 ne faudrait donc pas croire que cette réduction progressive de la réalité sensible nous ait mis en présence d'un néant psychologique. Ou plutôt, ce qui nous apparaîtra désormais comme le néant, c'est non seulement la notion formelle des personnes que l'analyse a bien su dissoudre, mais le moi naturel avec ses vertiges et ses douleurs, l'égoïsme, le carac-

1 . Du même coup, l'esprit s'élève à cette parfaite conscience de la loi suprême du monde que l'illusion anthropomorphique lui cachait. Il fait retour à celte profonde sagesse intuitive qu'il méconnaissait. Il s'élève à l'idée de l'universelle souffrance ; il devient « conscient par pitié » (Durch Mitleid vorssend), et à force de compréhension. Ce que nous avons essayé de faire connaître, ce sont ces visions intérieures, ces révélations soudaines qui illuminent peu à peu la vie personnelle ; nous avons néglige les expressions obscures, les actions visibles, pour nous en tenir aux intuitions successives par lesquelles elle s'élève de degré en degré à la suprême sagesse. Les actions importent peu ; elles n'offrent d'intérêt que comme manifestation d'intuitions et comme signes d'un progrès tout intérieur. (Cf. Lichtemberger, Richard Wagner. Paris, F. Alcan).

2. Nous estimons que si une telle vérité n'a pas été admise par la psychologie classique, malgré les autobiographies et les analyses directes, c'est

tère empirique, tant de constructions laborieusement échafaudées, et qui s'écroulent. Et ce qui reste, ce qui est, c'est le remaniement, la reprise en sous-main de toutes nos puissances détournées de leur origine sensible et orientées désorniais vers la sérénité imperturbable, l'amour intellectuel de Dieu, et la délivrance. 11 faut ne pas avoir lu Spinoza, ni compris Pascal, ni scruté la réalité psychologique qui se cache derrière les théories symboliques de la grâce et de la conversion, pour ignorer cette perpétuelle renaissance de l'homme intérieur, quand le principe universel pénètre sa nature entière et s'y fond comme un attrait tout-puissant. A ce moment qui correspond à la suprême « différence » de la conscience et qui confine à la véritable autonomie, nous verrions se terminer la vie personnelle avec la profonde quiétude, le sentiment d'une existence pleine et calme où s'ali-

qu'elle a trop souvent pris la forme vague d'élévation religieuse ou d'exhortation morale, et qu'elle semblait par suite en opposition avec la réalité des faits étudiés par la science psychologique ou envisagés par la science sociale. Or, cette métamorphose de nos états profonds, ce passage d'un pôle de la vie mentale à l'autre, cette transposition, comme nous aimons à dire, se présente à nous comme un fait et se rattache à une loi indiscutable du développement psychologique. La formation de la personnalité dans Pascal, Luther, Spinoza, chez les solitaires de Port-Royal si bien analysés par Sainte-Beuve, l'atteste amplement. C'est uniquement à la suite de la confusion que nous avons signalée, que cette vérité psychologique de premier ordre a aflecté la forme d'un préjugé mystique, — postulat tout à fait conventionnel, ou artifice de la morale religieuse. Nous avons -dénoncé cette confusion. Nous avons examiné des cas positifs d'héroïsme, de sagesse, ou plus simplement, de conversion, en vue des phénomènes psychologiques qu'ils recouvrent et dont ils nous donnent une idée singulièrement précise ; nous nous sommes interdit toute déduction morale ou ])ratiquc. Dans cet essai purement spéculatif, les applications ne sont d'aucune importance directe : nous nous en détachons absolument, on le croira sans peine. Ce qui importe, c'est, par l'étude des phénomènes les plus variés et les plus caractéristiques, de trouver une expression de la vie mentale. Or la vérité psychologique que de tels faits paraissent manifester c'est : I" la relation, en nous, de l'existence individuelle à l'existence universelle, de la réalité à l'idéalité ; 2° la transformation qui se produit dans la conscience à la suite de l'apparilion et de l'affirmation de l'universel au sein des formes de la représentation intérieure. L'erreur psychologique du moi, de l'individualité, de l'imputation, des catégories pratiques ; — la vérité psychologique du désintéressement, de l'anonymat, pourrait-on dire, se trouvent, par là, simultanément établies ; mais ce à quoi nous tenons par un intérêt immédiat, c'est d'avoir indiqué la courbe de la vie personnelle en dehors de toute préoccupation morale et de tout souci d'application.

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mente sa joie, et qui la change heureusement de ces espérances toujours inassouvies et toujours renaissantes qui faisaient d'elle, auparavant, une suite ininterrompue de vertiges et d'illusions. L'apparence s'est dissipée, et avec elle tout ce qui était décevant : la réalité personnelle, faite de recueillement, de joie et de pensée pure, demeure. Le développement de la personne se produit entre ces deux extrémités. Elle résulte des alternatives et des indécisions auxquelles leur mélange donne lieu. Mais, au sein de ces variations dont nous avons rétabli l'histoire, elle suit une courbe qui s'ébauche invariablement dans toutes les consciences et que nous venons d'essayer de dégager. Sans doute, elle ne se fixe pas toujours et n'arrive que bien rarement à son terme. Mais la psychologie n'a pas à se préoccuper de ces obstacles adventices ; elle n'a qu'à signaler les altérations essentielles ou les empêchements intrinsèques qui seraient une limite à la production de la vie personnelle. Il doit lui suflBre d'en avoir dégagé le sens et indiqué la direction, s'en remettant à la volonté ou à l'habileté des hommes du soin de réaliser, dans un élan d'intrépidité et de confiance, ce qu'elle a su découvrir par un vigoureux effort d'analyse.

I. — L'Idée qui a dirigé notre interprétation des faits paraît être que la vie personnelle, confondue avec la force de tension particulière à une conscience individuelle, dépasse à chaque instant le moi considéré comme le signe variable et très inexact de la réalité. Par là, nous étions conduits à poursuivre deux séries de déterminations parallèles. Il impor^ tait de montrer, simultanément en quelque sorte, comment se construit cette image formelle qui nous renseigne si mal sur notre nature vraie, et comment se développe la vie personnelle à l'écart de ces jeux de surface et de ces décevantes constructions. Sans doute, nous tenions à retrouver le point où ces deux séries, de provenance si différente, se rejoignent et tendent à coïncider ; mais nous devions auparavant démêler les procédés nécessaires par lesquels, en chacun de nous, une dialectique naturelle, aux prises avec la réalité, s'efforce de l'interpréter, aboutissant invariablement à la représentation du moi, terme et résidu d'inévitables illusions. Mais, du même coup, il importait de suivre ces illusions dans les diverses régions où elles tentaient de se reformer, et d'en décomposer le mécanisme. Ce travail, effectué dans les premiers chapitres, devait nous conduire à opposer nettement aux transformations, hi nioi, donné comme le résultat d'une dialectique intérieure, les productions instantanées, les différentes unités de contrac- Bazaillâs. 19

tion que la conscience vivante ne cesse de dresser en elle et de nous présenter sous une forme toujours nouvelle. Celleci nous est donc apparue, dans les chapitres qui ont suivi, comme une suite de formes étagées, un système mobile d'éléments concrets et différentiels sur lesquels l'entendement fait planer, avec ses formalités logiques, le fantôme du moi. L'objet de la pcrceptioil intérieure, aussi vain que l'objet matériel qui se propose à nos sens, n'est que ce fantome solidifié. 11 devenait singulièrement facile, par suite, de retrouver un sens aux antinomies que l'existence de la personnalité paraît soulever. Ces antinomies n'impliquent pas pour elle une impossibilité d'être ; elles traduisent une opposition, qui devait forcément se produire, entre le moi réel et le moi construit, mais qui devait aussi forcément disparaître si l'on réussissait à les dissocier.

II. — Mais ce n'était là qu'une partie de notre tâche. Par un examen attentif des déformations de la personnalité, ainsi que des cas morbides que l'observation positive nous a signalés en elle, nous avons réussi à suivre l'antagonisme entre cette existence fictive constituée après coup, et la puissance de développement ou d'organisation spontanée, qui nous serait d'abord seule donnée. Nous avons été conduits, de la sorte, à trouver dans le champ de la perception intérieure la cause de ces conflits et de ces oppositions ; nous n'avons eu qu'à déterminer dans les régions sensorielles et motrices, d'une part, les symboles organiques qui leur prêtaient corps, dans l'entendement lui-même, de l'autre, les constructions formelles qui leur donnaient de la consistance. Par là, les cas morbides soumis à notre interprétation se sont trouvés réduits aux jeux d'une optique intérieure qui les multiplie à la surface de la conscience, sans les introduire bien profondément dans la réalité de ses états ; il nous a paru que s'ils en troublaient la disposition extérieure, ils n'en affectaient pas le fond. Bref, ils ne présentent de valeur qu'au regard d'une perception qui les suscite, et qui s'en donne ensuite le spectacle. En dehors de cette conclusion toute critique, l'examen de ces sortes de conflits nous per-

CONCLUSIO:?} Î291

mettait d'établir un défaut de coïncidence entre la conscience individuelle, donnée avec ses degrés variables de tension ou d'exaltation, et les symboles logiques qui servent à la construire du dehors. Ainsi se révélait peu à peu à nos yeux une opposition beaucoup plus profonde que celle d'où nous étions d'abord partis. Les antinomies ne nous servaient plus à manifester un défaut d'organisation au sein du moi concret ; elles faisaient éclater l'opposition entre ce moi, qui nous est seul donné d'abord, et ses moyens extérieurs de traduction et de réalisation. Par là, elles nous invitaient à le considérer en lui-même, dans le principe de son instabilité, de son devenir, dans ce qui constitue l'éclat et la grâce fugitive des personnes, et c'est cette vive image que nous avons essayé de susciter en la suivant dans ses diverses manifestations. Dans chacune des formes de la conscience, nous avons eu à dégager l'élément différentiel qu'elle recèle, mais qui s'y trouve le plus souvent mêlé aux formalités de l'entendement, quand ce n'est pas aux impuretés d'un symbolisme musculaire qui se propose trop souvent à nous comme moyen d'expression. Sous la diversité de ces interprétations nous avons pu saisir quelques arrangements tout construits, quelques unités de contraction spontanément dressées par la vie consciente. Il ne nous restait qu'à pénétrer plus avant dans ces systèmes fortement organisés, à les envisager comme autant de produits d'une architectonique intérieure, afin d'y retrouver l'ensemble formé par la vie personnelle et d'en dégager le modèle vivant que les formalités de la dialectique sont impuissantes à définir.

m. — Si nous demandions, non plus à l'analyse, dont nous avons exclusivement usé pour établir ces résultats, mais à la synthèse, de nous donner une idée d'ensemble des procédés de la vie personnelle, elle nous suggérerait tout d'aboTd un rapprochement avec le phénomène du rêve. Comme la vie personnelle, en effet, la pensée rêveuse, reprise par l'instinct calculateur, est soumise à des antinomies dont elle se fût jouée, si on l'avait abandonnée à elle-même. Mais nos facultés raisonneuses et verbales sont intervenues à la déro-

ii^l CONCLUSION

bée pour construire instantanément un songe formel, jouant vis-à-vis de la pensée du rêve le rôle d'un commentaire qui serait destiné à la rendre intelligible. Il arrive cependant qu'en disposant sa logique convenue à la surface du rêve, ce commentaire le fasse dévier, ou l'arrête brusquement. Et s'il parvenait à réaliser ses divisions, on aurait, au lieu d'un songe continu, comme celui qui circule probablement sous la diversité des songes d'une même nuit, des rêves brisés et impénétrables, des scènes discontinues et hétérogènes, incapables de se joindre et de se correspondre. Si bien que nous devrions, dans un second travail aussi artificiel que le premier, rétablir après coup des soudures et construire une explication que nous tiendrions pour fondée. Or, c'est un artifice tout semblable que nous avons soupçonné sous nos diverses manières d'interpréter la vie personnelle et d'en interrompre indiscrètement le cours. Déjà l'examen des conditions de l'individualité nous l'a montré : une anomalie de la personnalité est gratuitement provoquée par l'interprétation convenue que nous voulons à tout prix donner d'une attitude spontanée de la conscience, car cette interprétation la réalise sous la forme d'un moi figé et impénétrable, alors qu'elle s'ébauchait à peine. C'est donc notre explication seule qui a provoqué cette forme insolite d'existence. Mais l'embarras qui accompagne son apparition, les conflits qui en résultent, et qui sont pour la conscience ce qu'étaient pour les prétentions de la raison pure les antinomies de Kant, l'espèce de désarroi qui s'empare de l'âme obligée tout ensemble à suivre le courant habituel de ses pensées et à détruire en sous main les arrangements provisoires si arbitrairement surajoutés, tous ces désordres enfin qui se tournent en folie quand la dépression physique ou le vertige mental s'y joignent, ne se fussent point produits, si notre activité avait simplement suivi et épuisé sa veine, à la manière d'une pensée rêveuse qui va tranquillement jusqu'au bout de ses caprices, sans être contrariée par des interprétations étrangères. Mais la folie elle-même se résoudrait, croyons-nous, comme l'on voit se résoudre les incohérences des songes quand on a

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pris soin d'écarter les explications adventices qui les avaient rendu nécessaires et sous lesquelles notre activité, impuis^ santé presque à se reconnaître elle-même, était opprimée.

Ce rapprochement, pour inattendu qu'il paraisse, nous permettra de comprendre la disposition des faits dans la vie personnelle, car elle aussi est comparable à la pensée du rêve; elle aussi se meut d'un mouvement ininterrompu, s'accroît d'enrichissements successifs qui suffiraient, à défaut des révélations de l'expérience, à lui assurer un exercice régulier ; elle aussi enfin condense dans quelques idées, dans quelques états privilégiés tels que le caractère, la liberté, l'énergie morale, les qualités qui s'étaient fait jour en elle et qu'elle introduira ensuite, enrichies encore, dans de nouvelles combinaisons. Mais, comme si ce travail pacifique n'allait pas au gré de nos désirs ou retardait sur notre impatience, nous attendons bien rarement qu'il se soit produit pour lui imposer un sens. Nous multiplions les explications abstraites ; nous arrêtons le sentiment en voie de formation ; nous construisons le caractère ; nous fixons, avant qu'elle soit parvenue à son tournant décisif, l'individualité qui était faite de compréhension, de sympathie, d'intelligence vraie; nous l'érigeons en «moi». Déco moi, terme et résidu de toutes ces illusions, nous faisons un véritable atome spirituel, fermé aux influences même intérieures, noué avant sa période déformation, et nous réalisons ainsi ce scandale d'une réalité morale qui n'a pas connu de crise, d'une donnée psychologique intolérante et fermée, d'un état de la conscience qui se croit absolu et qui n'est que stationnaire. Mais, heureusement pour nous, il arrive souvent qu'en dépit des artifices qui le divisent, le vrai centre de notre personnalité tente de se reformer, ailleurs, parmi les images et les idées pures, dans la paix des sentiments très profonds ou dans le recueillement de la pensée méditative. Nous convenons alors que ce que nous prenions pour la vie personnelle n'était qu'une existence dramatisée à plaisir et artificiellement construite, sans rapport assignable avec notre existence véritable.

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