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LA SINGULARITE DES ETATS CONSCIENTS

su l'exciter, et en le faisant vibrer joyeusement parfois et parfois douloureusement, ils l'empêchent de s'abolir en nous et de se résoudre en mécanisme ; ils ont mieux fait que de trouver des accents pour nous charmer ou nous remuer. Aussi l'artiste a-t-il, plus que le philosophe, le sens de ce qu'il y a de périssable et d'attachant dans toute vie humaine. Comme celle-ci lui paraît essentiellement instable, vouée à la mort, il en recueille les moments avec une sympathie plus désireuse de jouir de ce qui ne dure qu'un instant : il a la piété de tout ce qui est mortel. De là ce besoin du nouveau, du jamais va qui se marque dans ses recherches et qui éclate clans ses productions. L'immortalité disparaît ; l'intensité la remplace. L'art néglige le permanent pour les états d'exception, qui sont les plus riches et les plus exaltés : contrairement à ce qu'on pourrait croire, il ne cherche pas toujours l'éternel, mais l'éphémère. La musique, en sa fugacité, est l'art de ce qui va mourir. En tous cas, ce qu'il y a de meilleur dans les productions esthétiques vient sans doute de ce sentiment du changeant et du périssable que nous avons peine à saisir directement en nous sous la discipline contraignante des lois logiques et des lois sociales ; elles le font ressortir merveilleusement; et, en lui prêtant une espèce de survivance, elles instituent une expérience profonde, mais bien douloureuse : car elles nous forcent à nous saisir nousmêmes au principe et comme au vif de notre être, dans ce qu'il a d'instable, de fébrile et d'irrémédiablement mortel. A lel point qu'on pourrait dire que le plus grand ail doit son charme troublant à ce qu'il vient rejoindre, par delà notre conscience, la plus amère et la plus décevante des métaphysiques.

Mais une fois établie au principe même de la personne, l'évo lution, accomplissant son œuvre d'insensible transformation, introduit partout une continuité féconde. Les différentes phases du développement du moi n'en troublent pas la suite régulière; ils la garantissent plutôt, car ce ne sont pas des révolutions quj bouleversent un plan primitif, mais des ajustements qui le réalisent el an cours desquels une même per

sonnalité se produit sous tous ses aspects, accroissant sa force d'expansion, élargissant son champ de compréhension. Autant dire que le moi s'actualise grâce à un travail latent, presque involontaire : il est le résultat, lent à se produire, d'une évolution tout interne au cours de laquelle nos états profonds, grâce à de libres et de mutuelles adaptations, se coor donnent en des systèmes complets et s'érigent, sans y être sollicités par des raisons extérieures, mais en vertu de leur spontanéité propre, en arrangements naturels, en ensembles organisés.

Cette disposition ne se produit pas d'ailleurs sans à-coups, et même on ne saurait prétendre qu'elle soit obtenue une fois pour toutes. L'individualité n'a pas de prix fait. Personne ne sait d'abord ni ce qu'elle est, ni ce qu'elle vaut. Ses commencements ne sont la mesure ni de sa puissance, ni de ses destinées. Sans doute, elle tend obscurément à rester pure et sans alliage, à se développer conformément à sa propre logique, mais sa finesse et son habileté natives la contraignent à se modifier sous l'influence des circonstances qui l'entourent. Son développement se fait avec promptitude ou lenteur; il peut être accéléré par des conditions favorables, retardé, mutilé, gêné par la violence extérieure. Le moi virtuel n'est donc pas impassible ; il est un centre d'espoir et d'effort ; il souffre et il mérite. En tous cas, rien n'est fatal clans sa victoire. 11 peut être affaibli par le labeur qu'il fait pour se débarrasser de ses antagonistes; il peut être paralysé ou absorbé par le conflit d'individualités victorieuses ; il peut être corrompu par l'invasion de principes étrangers, entravé par le développement de forces parasitaires ou vertigineuses, ou enfin ébranlé par le déploiement de quelque vice originel, inné en lui. Mais, en dépit de tous ces risques d'altération, la personne vivante tend à se maintenir dans l'originalité de son principe. Elle se livre d'instinct à un merveilleux travail d'adaptation : elle ne se déploie qu'en détruisant ou s'incorporant les modes déjà existant de penser ou d'agir; el c'est miracle qu'elle y réussisse. Elle s'agite paisiblement dans ce

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exemples proposés à son imitation, les principes, les croyances ; elle se développe en établissant des rapports entre eux et elle, en les maintenant dans sa sphère d'attraction, en se créant sur eux une sorte de juridiction. Et c'est là ce qui fait le côté turbulent et pittoresque de la conscience. C'est que chaque personne cherche inconsciemment, du moins dans cette première période, à obtenir la prépondérance; chacune est entreprenante et impérieuse, plus ou moins incompatible avec les autres, et elle rallie des adhérents ou se fait des ennemis, selon qu'elle réagit sur les idées, les préjugés ou les intérêts des autres individualités.

Gomment donc, au sein de tout ce mouvement, a pu s'accréditer l'illusion que l'essentiel dans la personne est la loi d'unité et de permanence affirmée dès l'origine, alors qu'il n'existe pas de personnalité en soi, c'est-à-dire de personnalité [tréexistant au labeur qui la rend possible? 11 \ a des spontanéités indépendantes qui ne sont pas données d'une seule pièce, mais qui se créent au jour le jour et que la conscience recueille et combine par le jeu naturel de son activité. Ce qui est, sinon avant toute chose, du moins incarné primitivement en toute chose, c'est cet ensemble d'énergies latentes que nous avons appelé le moi virtuel : il découvre, il ose, il organise, et de tout ce travail, qui le réalise et qui le déploie, se dégage lentement l'unité du caractère et de la personnalité. La vie personnelle ne débute donc pas par la contemplation d'un idéal immuable, ou par l'affirmation indéfectible d'un bien qui nous serait présent : par essence, elle est plutôt amorale. Elle procède par des suppositions pratiques qui sont des affirmations gratuites, souvent contestables, des vues suggérées par notre expérience de la vie et aotre réflexion sur elle. Elle fait des essais. A leur tour, ces essais pratiques sônl autant d'inventions par lesquelles se manifeste le génie personnel, soit qu'elles présentenl le caractère de ces trouvailles dans lesquelles se joue notre verve el qui sont du ressort de l'improvisation morale, soit que, longuement préparées par une conscience qui se recueille et qui contracte ses énergies dans une inspiration unique,

P. A/. Mil As !"

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elles se rattachent à une l'acuité d'intuition morale réfléchie. L'héroïsme et la sainteté correspondent à ces deux cas bien différents : ils montrent que la vie personnelle est comparable à une idée qui se développe, en vertu de sa qualité même, parla contemplation et l'effort. Et ils en révèlent en même temps la méthode, qui est — avec ce que le mot comporte de tâtonnement et de succès — l'expérimentation. Bossuet, parlant de « l'acte d'amour », nous dit que cet acte ne peut ni ne se veut expliquer à Dieu que par lui-même : « On ne lui dit qu'on l'aime, qu'en l'aimant. » Le cœur improvise tout ensemble son langage et son action. Les maîtres de la vie intérieure ont eu le sentiment profond de ce qu'il y a de spontané, d'original et d'unique dans nos résolutions : ils ont souvent donné à entendre que le dernier terme de toutes nos pensées, parfois nous ne le connaissions pas nous-mêmes, que notre esprit est loin d'être fixé, qu'il est en travail ; que ne le laisse-t-on en paix durant ce travail? Tous ceux qui ont voulu vivre leur vie, au lieu de la subir, ont compris la nécessité d'être d'abord des expérimentateurs dans l'ordre de l'action. Pour eux, vivre, c'est changer ; être parfait, c'est avoir changé bien souvent. Chacun de leurs actes a été une invention, et chacune de ces inventions une expérience instituée à leurs risques, et où nous percevons encore la vitalité d'âmes capables d'exciter la nôtre. Nous sommes de toutes parts invités à enlever la vie personnelle aux catégories logiques de l'identé pour la replacer dans la catégorie autrement positive de l'expérimentation morale ', et pour y voir une virtualité qui s'actualise en marchant de plus en plus vers la pensée.

Traduisons ces résultats en langage métaphysique. La personne est un principe inventif qui manifeste son action par une continuité apparente, mais qui se réalise par la production d'états successif- discontinus. Elle se ramène à une fonction métaphysique, la fonction du différentiel, qui n'est

i. Voir à ce sujet le livre de M. Hauli, Y Expérience morale ( l'ari-, F. A.lcan).

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autre que la faculté de produire ou de réaliser des « différences ». Elle n'est donc pas un fragment de la nature : s'il en était ainsi, elle se répéterait sans cesse, se bornant à dérouler une série d'actes dont chacun équivaudrait au précédent et pourrait s'en déduire. Tout en évoluant librement, et parce qu'elle évolue ainsi, elle crée à chaque instant des nouveautés : c'est donc en vain qu'on chercherait à rattacher ses produits aux procédés de l'imitation ou de la répétition universelles. Aussi, tandis que l'entendement, incapable de comprendre l'élément significatif de la vie personnelle, se borne à extraire de son cours et à retenir ce qui est indifférent ou bassement matériel, la conscience s'applique à recueillir ces nouveautés et à dégager ce qui est en elles original et vraiment unique.

C'est ce travail de la conscience, ainsi que le mode d'organisation spontanée qui en résulte, que nous voudrions maintenant analyser. Les états intérieurs, « différentiels», se disposent dans une zone psychologique où ils subissent une élaboration profonde : c'est là qu'ils s'organisent pour s'ériger en cette unité variable et complexe qui correspond au moi de l'individualité. Convenons-en tout d'abord : c'est à peine si nous avons le sentiment de ces démarches ; elles se produisent bien au delà de la réflexion, dans un « endroit reculé » où ne pénètrent guère les agitations de la surface : nous devinons pourtant un fond plus fixe et plus stable, un système d'états doué d'un mouvement insensible, capable d'évolution lente, et qui revêt la forme d'une vie sourde, d'une solidarité indestructible. C'est ce courant continu qui, sous la surface aux aspects variables et pittoresques, suit sa marche tranquille er uniforme sans se laisser gagner par les perturbations du dehors : il ne cesse de circuler au-dessous de nos résolutions passagères et de nos convictions raisonnées. Son influence silencieuse, en façonnant notre caractère et en commandant la diversité de nos attitudes, est la source où nous ne cessons de puiser. On l'appelle souvent le cœur, avec sa faculté d'inspiration ; on le désigne encore du nom d'énergie morale, et l'on \ voit un réservoir de forces toujours disponibles

auxquelles nos convictions les plus personnelles ne cessent d'adresser des appels de fond. Nous sommes tentés d'\ retrouver, pour notre part, le moi virtuel, non |>;is ce moi (|iii se contracte en des décisions formelles et en des reprises subites, mais celui qui se laisse vivre et qui se plail à rêver, celui qui ressemble au processus vital par lequel, hors des prises de la réflexion, l'instinct de conservation maintient les conditions de l'existence : ce sont, de part et d'autre, les mêmes invisibles démarches, les mêmes opérations sûres et imperceptibles, le même recueillement, et la même fécon dite.

C'est par là que cette disposition profonde des états conscients se distingue nettement du rêve avec lequel elle présente d'ailleurs de nombreuses analogies. Comme ces états, les images du rêve sont agiles et souples ; nous en jouissons immédiatement, nous nous complaisons en elles, nous nous y attardons volontiers. C'est cette répétition indéfinie d'un même thème émotionnel qui fait sans doute la continuité du rêve ; et si, à chaque nouvelle reprise, le thème offre un autre sens, c'est qu'il pénètre en nous plus profondément. (Jette profondeur et cette intimité du rêve se retrouvent dans la période primitive de la vie personnelle : on verrait s]\ déployer insensiblement le même sentiment de familiarité, les mêmes dispositions naïves, le même charme répandu dans notre nature entière, et la pénétrant. L'absence totale d'effort, la tendance ù l'effusion, la formation involontaire de nouveautés, voilà ce qu'il nous est permis de remarquer de part et d'autre. Mais la différence est grande. Le rêve n'est qu'un exercice indépendant et comme un divertissement de la conscience; il se présentée nous, même louchant ou terrible, avec un carat: 1ère de détachement inexpressif: il correspond à une sensi bilité de tête, à une promptitude Imaginative. La \ie personnelle s'alimente, au contraire, d'idées épurées et éprouvées : surtout, elle ne piétine pas sur place, elle ne revienl pas indé Uniment sur elle-même, comme le rêve qui oscille entre quelques thèmes ou quelques motifs toujours ressassés. Elle est donc essentiellement — cequen'esl pas la rêverit — un état

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progressif de l'âme. C'est un lève, si Ton entend désigner par là ce qu'elle a de profond et d'intime, mais c'est un rêve continu, capable de s'enrichir au cours de son développement, un rêve qui n'échappe plus aux inspirations de la pensée. Le rêve correspond à la région indistincte ou la réalité psychologique se renverse et se dilue ; la vie personnelle est plutôt le principe où cette réalité se redresse et où l'idéalité commence.

Quelle est donc la loi de cette organisation commençante ? Comment comprendre cette actualisation du moi en marche vers la pensée, qui explique l'unité de la vie personnelle et qui la différencie du rêve!» Un point est hors de cloute : ces états fugitifs ou différenciés, toul en exprimant le fond inquiet et mouvant de la conscience, ne suffiraient pas à composer, dans sa consistance et dans sa suite, la vie personnelle. Ce sont des agitations de pensée. On pourrait les comparer, avec Bossuet, à ces conversions d'une heure qui ressemblent à des émotions de théâtre', et qui restent étrangères à notre moi véritable. Selon Bossuet encore, profond interprèle de la vie intérieure, la pensée peut seule intervenir pour affermir nos actes, et pour les redoubler par la réflexion. Sans doute, les « actes directs.» ont quelque chose de plus simple, de plus naturel, qui vient plus du fond, mais la réflexion est nécessaire, ne fût-ce que pour éclairer, simplifier et ordonner. «C'est pourquoi la réflexion est appelée l'œil de l'âme, parce que l'acte direct n'étant le plus souvenl pas assez aperçu, la réflexion, en l'apercevant, l'affermit avec connaissance, et comme par un jugement confirmatif. Elle a aussi ses profon (leurs, lorsque nous faisons ces réflexions profondes qui (oui entrer bien avant nos résolutions dans notre cœur. » Ce redoublement de nos actes par la réflexion, l'unité de construction qui en résulte, l'espèce de redressemenl de nos états supérieurs ,111 lieu de la vague clViisioii el de l'affaissemenl «lu rêve, sonl autan! de faits d'expérience susceptibles d'une vérification immédiate. Certains de nos états personnels présentent, an bas

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