LES DF.UX FACES 1)1 MOI
habitudes de penser et de sentir. L'étrangeté et l'apparence forcée de ces explications tiennent à ce que, chez la plupart des hommes, la réaction salutaire ne s'est point produite et ne se produira sans doute jamais. Ils agissent empiriquement, ils vivent au jour le jour. Le moi idéal ne tressaille pas, ne souffre pas, ne réclame pas ses droits : il est recouvert par le moi naturel qui l'a pratiquement aboli, jusqu'au moment, toujours bien rare, où une émission soudaine de l'énergie intérieure, accidentellement produite quelquefois, vient renverser ces arrangements et manifester brusquement les forces de transformation qui sommeillaient en nous. Ce jour-là, la personne s'est révélée : mais que de fois elle demeure comprimée, dans l'ignorance irrémédiable d'elle-même. C'est une grande et belle idée, a-t-on remarqué à propos de la philosophie de Schopenhauer, que celle de la découverte que pourrait faire au cœur de l'être du monde s'il lui était donné d'y pénétrer, l'homme qui, clans l'aveuglement de sa condition terrestre, n'a cessé de travailler contre lui-même, contre son essence et son être propre, en travaillant contre l'être d'autrui, contre l'humanité1. Certes, la révélation que cet homme aurait ainsi du lien de la solidarité universelle n'est ni plus belle ni plus grande que la découverte qu'il pourrait faire à chaque instant au cœur de son être, quand Usent les puissances résistantes de son individualité se fondre insensiblement et le moi naturel se dissiper comme la dernière illusion de la conscience. L'idée lui vient alors qu'il n'a cessé de travailler contre Lui-même, de rechercher autre clinse que lui-même, en empêchant, autant qu'il était en lui, dans l'aveuglement de sa condition sensible, ce travail de recomposition des forces pensantes qui ne demandait qu'à se faire el qui eût porté sa vie, au lieu de tant d'agitations et de vanités, au plus haut degré possible de l'intensité morille. C'est cette illusion que nous poursuivons depuis le commencement de cet essai et qui, avant d'être dissipée,
i. Renouvier. Srhopenliuucr et la métaphysique <lu pessimisme. \.nnée philosophique, 1892.
empêchait, le moi de là pensée pure, de l'idéalité, d'entrer en jeu ; c'est encore celte illusion qui n'a cessé d'abuser l'homme, tant que ne s'est pas écroulé le système de fictions qui formait sa vie psychologique et sur lequel reposent vraisemblablement encore sa vie sociale et sa vie morale Nous n'avons fait que noter le jeu de ces oppositions. Nous avons cherché les lois de formation de ce mirage intérieur; nous venons de montrer comment il se résout pratiquement toutes les fois que le moi naturel est contraint de prendre conscience du germe d'orgueil et de sensualité qu'il renferme, el de se découvrir au principe de cet égoïsme et de celle impénétrabilité qui sont comme les traits distinctifs de l'homme, tant que la psychologie n'a pas dénoncé tous ces vices d'ajustement et révélé le caractère exceptionnel de cet être anormal.
Mais, à mesure que nous faisons converger la vie personnelle vers la pensée, nous la voyons reprendre — dégagés cette fois de l'illusion substantialiste — la plupart des carac tères que la critique lui avait d'abord contestés. Grâce à cet intermédiaire d'une énergie morale capable d'obtenir une influence croissante en s'aetualisant, chaque moi peut devenir le type d'une causalité idéale. Au lieu d'une conscience où tout s'équilibre, se compense et se neutralise, la conscience remuée par l'énergie personnelle est productrice de nouveautés, ce qui revient à dire qu'enfin rendue à elle-même, elle étale une à une, au regard de la matérialité, les ressources inaperçues jusque-là d'un esprit qui fait retour à son essence. La personnalité se confond avec ce redouble ment de l'activité spirituelle. Elle accuse donc la causalité de l'esprit, capable de se créer à chaque instant lui-même en se détachant des clioses et de commencer idéalement parles « inspirations », comme voulait Pascal. Il n'y a donc en elle rien de virtuel, rien que de vif et d'éveillé. Elle est plu^ qu'un état, elle est un acte, l'acte pur de la conscience. Si nous avons difficilement l'idée d'un tel acte, c'est que la percep tion intérieure nous offre bien rarement le spectacle d'une vraie causation : elle n'atteint que bien rarement à ce centre