CAUSALITE PERSONNELLE ET UNITE DE REFLEXION
de la méditation et de la pensée où se forme l'énergie morale ; c'est encore que la personnalité est, comme la connaissance vraie, une combinaison infiniment rare et précieuse, le point où il faut atteindre pour y parvenir étant unique, subtil, presque imperceptible1, et les éléments qu'elle utilise étant essentiellement divers, et quelquefois incompatibles. Aussi, n'est-elle pas donnée en une suite d'états également absolus ou de décisions incommunicables dont chacune serait l'effet à jamais unique d'une cause qui s'épuise dans sa production, car l'inspiration qui l'anime survit à chacun de ces actes. Il sera plus simple de voir dans la personnalité une combinaison très rare de volonté et d'intelligence, et clans la causalité personnelle, toutes les fois qu'elle s'exerce pleinement, une réussite résultant de ce que les conditions innombrables que requiert cette combinaison, sont réalisées. En un mot, la personnalité est le summum de la pensée ; elle est la pensée active élevée à sa plus haute puissance, et ayant contracté la dignité de la causalité. Dans la région profonde de la vie personnelle, il n'y a pas de différence assignable entre agir, produire, et penser.
C'est à ce moment précis qu'on verrait se reformer, en dehors de tout symbolisme logique, l'unité profonde du moi. Le moi naturel, voué à l'agitation, ne correspond pas, nous l'avons vu, à l'état définitif de la personnalité. Il n'est encore qu'un fragment de la nature, soumis à une évolution régulière qui le sépare peu à peu de la pensée et qui le maintient dans la sphère de gravitation des lois physiques. Mais nous pouvons toujours, au lieu de nous diluer dans les choses, nous dégager et nous réserver. Le point central delà vie personnelle réside justement dans cette rénovation de la personne, sorte de restauration spirituelle qui l'élève audessus des lois de l'anéantissement, auquel le moi naturel est voué, pour la maintenir dans une unité vivante, que notre intelligence n'eût pu concevoir, et que la nature n'eût pas réalisée ; car, dans la nature, tout est phénomène, tout se dilue
t. Y. chapitre \ . la liberté intérieure, ot la noto, p, 326.
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et est soumis à la loi de l'universelle transformation. Au contraire, on verrait se former ici une unité rie réflexion capable de s'ériger en principe d'initiative, et toujours prête à se convertir en un foyer moral intense. Nous n'avons plus dès lors à construire une personnalité diffuse, aux centres multiples, en cherchant au dehors les conditions d'une précaire identité: nous voyons plutôt se former et se dresser d'ellemême la synthèse qui constitue notre réalité. Sans doute, nous ne l'apercevons trop souvent que sous forme d'imagés motrices, c'est-à-dire déjà incarnée dans des sensations musculaires naissantes. Mais nous savons aussi que les idées pures qui signalent sa présence ne se créent pas à mesure que notre action les exige ou que notre conscience les accueille ; elles étaient donc déjà en quelque manière, et puisque la conscience ne les appréhendait pas, comment pouvaient-elles exister, sinon à l'état virtuel ? Nous serions tentés de comparer l'unité du moi à un réservoir de forces qui serait à notre disposition et auquel nous pourrions librement puiser. Mais, outre que cette explication tend à nous investir d'une causalité matérielle, on pourrait toujours se demander quelle est la nature de cette force et comment concevoir sa docilité aux appels de l'âme. En y regardant de près, on verrait qu'elle n'est pas le résidu de nos habitudes ni la forme assoupie où se repose notre action, mais que, toujours présente à nos décisions, elle est la synthèse actuelle de notre vie écoulée: elle en présente la survivance mentale, et comme le raccourci. Sous cette forme condensée, notre histoire personnelle existe même beaucoup plus pour nous que dans telle action isolée où elle prendrait pourtant le relief d'une individualité distincte, car elle se dissémine moins ; elle est plus simplifiée, et surtout plus expressive.
Nous espérons avoir réussi à montrer de quelle nature esl cette haute action qui donne à la vie personnelle l'objectivité en l'arrachant aux conditions d'une existence précaire et versatile'. Mais il convient d'ajouter que cet état de réflexion
i. Dans son ouvrage sur la Formation de la philosophie pratique de Kant
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pure se produit plus facilement lorsque la matière à laquelle elle s'applique vient la solliciter par la variété de ses formes, la richesse et l'originalité de leur contenu : or, c'est ce que présente le devenir conscient qui ne cesse, comme nous l'avons vu, de se renouveler en ramenant, soumises an même rythme, des attitudes mentales de mieux en mieux individualisées. Ce sont donc ces produits organisés de la conscience, ces formes significatives qui nous invitent à les contempler et dont la pensée méditative dégage insensiblement le sens. Ce qui est ou ce qui devient laisse percer peu à peu sa signification, qui irait se perdant au cours du pur devenir, si bien que la personnalité commence par la plénitude des formes de la réalité intérieure, pour s'achever dans l'acte de pensée qui en recueille et en éternise le sens; on la verrait donc, au terme, se confondre avec cette disposition infiniment tranquille et sereine d'un esprit qui s'absorbe dans la contemplation objective de ses états, et qui leur restitue la simplicité et la pureté d'un type. L'archétype, inconnu de nous, sur lequel, au dire de Malcbranche, devaient obscurément s'adapter les désirs secrets de notre cœur, se trouve par là nettement défini : il n'est pas au-dessus de nous, il est en nous, et il se réalise doublement, par la fécondité d'une action qui le produit en fait, et par le recueillement d'une pensée qui en contracte les détails. Dira-ton que la personne fait retour, de la sorte, à une histoire incapable de survivre à ses moments, ou à une unité formelle dont nulle détermination ne parvient à combler le vide? Que l'on tienne alors pour nulle la survivance du passé dans la mémoire intellectuelle, ou que Ion dénie à la pensée le droit de concentrer les données du réel, et celui de leur survivre. Contester la légitimité de cette survivance parce qu'elle est idéale, c'est oublier que l'esprit de l'homme n'a de valeur que dans la mesure où il
(Paris, F. Alcan), M. Delbos a fortement établi que, pour Kanl, la raison avait pour but immédiat d'établir la suite et la cohésion dans la conduite, la sécurité dans le caractère, en arrachant la vie morale à la versatilité, à l'incohérence et aux caprices toujours renaissants de la sensibilité. C'est exactement la même opinion que nos analyses nous ont conduit à soutenir.
s'épanouit en idées. Le moi sensible, le moi de l'action marque l'écrasement de la vie personnelle sous les symboles matériels ; le moi de la réflexion est le propre d'une pensée qui se conquiert sur le monde et qui se prend, à réaliser son essence1.
Hâtons-nous de l'ajouter : la question suprême sera de savoir si ce moi, privé de l'activité matérielle et converti en un sujet « de pure connaissance » est bien encore une personne, ou si la personnalité, dont la caractéristique serait ainsi la pensée de l'universel, ne viendrait pas se perdre en elle? Certes, l'habitude où nous sommes de rattacher la caractéristique personnelle à quelque symbole matériel donné dans notre organisme, est de nature à nous imposer une solution contre laquelle nous ne saurions assez nous mettre en garde. D'autre part, cette conscience intime du sujet connaissant s'applique infatigablement à la contemplation des formes expressives qui se produisent au cours de la vie; bien loin de les abolir en ce qu'elles ont de marquant et d'essentiel, elle en dégage l'élément de radicale diversité. Bref, elle tend à produire cette idea singularis dont parle si profondément Spinoza, qui n'est pas un concept ni un être de raison, mais qui se détermine par les enrichissements successifs de la conscience dont elle recueille et condense les essais. Et cette idée singulière, qui est l'aboutissant de toute l'activité psychique, n'est pas à son tour inféconde : le principe de singularité, qu'elle recèle peut imprimer sa marque, sinon sur les détails du caractère, du moins sur l'ensemble qui, épuré, dégagé des conditions et des fatalités sensibles, reprend désormais toute sa valeur. Faut-il d'ailleurs le rappeler ? Dans ce retour à l'idéalité se marquerait une sorte de repos, un
i. « Si dès maintenant la vie individuelle et égoïste n'est pas la seule qui existe en nous, si déjà nous sommes secrètement unis les uns aux autres par notre participation commune à la vie de l'esprit universel, il n'y a pas lieu d'établir une incompatibilité entre la vie individuelle et la vie universelle. Elles sont conciliâmes, puisqu'au fond, dans une certaine mesure, elles sont déjà conciliées. Il serait possible, en ce cas, de dépasser la nature sans sortir de la nature. » Boutroux, La psychologie du mysticisme, p. 22.