LA TRADUCTION DES ETATS DE CONSCIENCE I Q
cesse de se modifier à mesure que je l'éprouve : tour à tour vif, profond, douloureux, attendri, selon ces parties vives de l'âme qu'il intéresse plus directement, sa physionomie esl essentiellement mobile1. Cependant le besoin de le convertir en une idée nette me fait recourir à la dénomination de tristesse qui l'immobilise au regard de ma pensée; et ce mot résume, plutôt qu'il n'embrasse les nuances variées dont il se compose et le processus des états simples qui en forment l'étoffe. Bref, ce sentiment, qui est un monde, nous l'exprimons par un signe verbal qui éveille à peine en celui qui l'entend et bientôt en nous qui le parlons une pâle image de la scène intérieure. Nous savons alors, ou nous croyons savoir ce qu'est la tristesse : cet état devient un fait. Mais . pour le rendre connaissable, il a fallu le détacher de son milieu mental, le reproduire en pensée dans sa généralité la plus pauvre, réduire à quelques traits vagues une infinité, l'exprimer enfin dans un mot qui l'immobilise en lui retirant ce qu'il a de variable et de vivant. Quel artifice ! De cet artifice on trouverait sans doute la raison dernière dans les alentours de l'état individuel lui-même. « L'amour, dit Darwin, fait battre le cœur, accélérer la respiration, rougir le visage. » La tristesse ne va pas sans un
i . La psychologie moderne insiste beaucoup sur celle complexité des états conscients; mais Scliopenhauer l'avait profondément signalée. « Le raisonnement produit la même confusion quand il s'agit de déchiffrer une physionomie : lexpression, la signification abstraite du visage se senl, comme on dit ; cela veut dire que ce n'est pas une affaire de notions générales. Tout homme a, immédiatement et par intuition, sa physiognomonie et sa pathognomonie propres : les uns reconnaissent plus aettement, et d'autres moins nettement, cette signatura rerum. Mais il est impossible de réussir à composer une physiognomonie destinée à être apprise ou enseignée ; car ici les nuances sont tellement fines que les concepts ne peuvent pas descendre jusqu'à elles : aussi l'on peut dire que le savoir abstrait est à ces délicates teintes, ce qu'un tahleau en mosaïque est à un Vander \\ erft ou à un Denner ; de même que dans la plus fine mosaïque, les limites des pierres restent toujours tranchées et qu'il ne peut s'y trouver de transitions insensibles d'une teinte à l'autre, de même les concepts sont incapables, quelque finement qu'on voudrait les subdiviser par une détermination plus précise, d'arriver, avec leur inflexibilité et leur délimitation tranchée, aux subtiles modifications de l'intuition. » Le Monde, etc., t. 1, p. 92.
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serrement de cœur et une impression physique de malaise et d'écrasement. Ainsi, à la suite et comme autour d'une émo lion initiale, accessible à la seule conscience, se disposenl des mouvements corporels et des sensations périphériques au moyen desquels nous l'évaluons. Petit à petit, d'ailleurs, à mesure que l'émotion deviendra plus profonde, elle aura pour résultat d'évoquer les mêmes idées, les mêmes s<»u\enir-. limâmes états de conscience, et d'imprimer à cette foule mouvante une orientation déterminée. On voit comment une nuance fugitive peut être convertie en fait général et impersonnel. C'est qu'on peut lui trouver dans tous les esprits où elle naît un cortège constant de sentiments et d'images, c'est encore qu'elle a un équivalent dans cette combinaison persistante de sensations périphériques. Dire qu'un désir, qu'une joie, qu'une volition sont des faits, c'est dire que ces états sont saisis dans ce cortège d'éléments internes qui leur donne un contour perceptible, et mesurés par les mouvements corporels qui en forment la contre-partie. Mais la nuance ellemême, cet état si riche à la fois et si personnel, n'a d'histoire que dans le sentiment qui l'enveloppe et au plus profond de l'individualité qu'elle remue un instant.
Une telle conclusion n'était point inattendue. Lejeu d'un entendement abstrait, applicable seulement en logique el en mathématiques, ne saurait nous offrir qu'une expression symboliques des choses, el on le voit bien toutes les fois qu'on le rapproche des données réelle- où sa vertu expressive ne larde pas à s'évanouir. Il devait donc en résulter pour celte pensée une impossibilité radicale à saisir les synthèses de la conscience; ou si l'on se résignait encore à les déterminer par elle, les explications fournies de ce point de vue tout formel devenaient, comme Kanl l'a établi avec tant de sagacité, un principe de morcellement el d'altération. Mais i! reste cependant qu'une telle impuissance n'est point faite pour surprendre. On a réduit au préalable l'idée de la généralité à n'être qu'un fantôme logique, on a rompu toute dépendance de l'intelligence avec l'être concret: ce sérail merveille vraiment qu'en spéculant, a priori sur la composi-