‹ La vie personnelleChapitre 27 sur 155 · LE SYMBOLISME MOTEUR · texte numérisé non relu

LE SYMBOLISME MOTEUR

cun se saisit, se voit, se reconnaît comme cause. Ici point d'interprétation de texte qu'on ne serrerait pas d'assez près, point de version hâtive. Il y a une vision. C'est un fait. Et ce fait, d'un sens facile à saisir, est si simple, si répandu qu'il révèle sans détour la puissance d'une activité intérieure, la manifestant ainsi à tous les yeux. A ces traits, on reconnaît l'effort musculaire. Voulez-vous savoir si vous êtes une cause au vrai sens du mot, une cause agissante et dont l'action se traduit en des effets palpables? Considérez les mouvements survenus en vos organes à la suite d'une décision de votre volonté. Quoi de plus facile que ce langage ? La raideur des muscles, leur docilité à se mouvoir, la disposition heureuse de ces mouvements internes et externes sont comme autant de signes qui révèlent l'invisible moteur. Mais ce moteur n'est-il pas saisi mieux encore, sur le fait, sans interprétation d'aucune sorte ? De ces arrangements physiques dont le détail semble, pour chaque cas, prévu d'avance il y a exact ajustement à une fin voulue ; mais il y a plus : nous sentons l'effort qui précède et qui suit, âme invisible de l'action. Ce sentiment, joint à une disposition si parfaite, qu'exprime-t-il donc, sinon une action de l'àme qui marche à travers le corps et le mène vers un but ignoré de lui, voulu par elle:1 Et quel signe plus manifeste de notre causalité que cette résistance vaincue, que cet effort en qui nous nous mettons au point de nous y oublier, que cet épuisement final qui marque comme une dépense et une déperdition lente de notre être? Phénomène double, L'effort musculaire manifeste doublement aussi l'efficace de notre action: nous n'avons qu'à interpréter les mouvements des muscles pour comprendre que nous sommes cause ; et nous n'avons qu'à sentir l'effort dont ils procèdent pour nous y saisir comme tels.

L'analyse de ce l'ait privilégié nous présente dans une relation directe et même immédiate deux tenues qu'on pouvait croire séparés, la volition et le mouvement des muscles. \ les voir dans une correspondance si exacte, ne les saisit on pas dans leur rapport naturel, sans qu'on ail à demander comment Penchai nement se continue ? C'est pourtant une question <\r savoir si

Ba.ZAILLAS. -1

5o LA NOTION Dt MOI

la relation est aussi directe et aussi expresshe. Le sentiment de l'effort nous révèle, dit-on, quelque secrète énergie produite par la volonté et employée à nous mouvoir. Pure confusion de termes. A une volition correspond une certaine action motrice, voilà le vrai. De dire si cette action vient de la volonté même ou si elle est inhérente aux muscles dont elle formerait comme l'énergie spécifique, rien de moins aisé. Mais on sait bien qu'au cas où la volonté la produit, elle peut à son gré en diriger ou en suspendre l'exercice, et comment concilier avec cette plénitude de pouvoir les membres paralysés, les erreurs de localisation, l'incertitude des premiers mouvements, l'apprentissage ? Alléguer que nous sentons la volonté raidie et tendue dans notre corps, c'est l'estimer capable d'étranges avatars, puisque, en la donnant d'abord comme action mentale, ensuite comme action motrice, on la présente sous des aspects si différents qu'ils n'ont plus rien de commun. Il faudrait en tout cas expliquer ce passage de l'action mentale à l'action motrice ; et l'on ne peut le comprendre que par une métamorphose de la volonté parfaitement incompréhensible.

11 n'y a d'ailleurs nulle métamorphose, et une facile remarque préviendrait toute confusion. Si l'activité motrice était la volonté concrète, elle mesurerai! par se- degrés de tension les degrés de personnalité que nous mettons dans nos actes, et ce en quoi nous dépensons le plus d'effort serait conséquemment le plus nôtre. En est il ainsi ? La théorie de la vision semble le prouver. Pourquoi considérons-nous les couleurs comme les propriétés réelles des corps alors qu'il esl bien évident qu'elles se produisent en nous? C'est que, s'empresse-t-on de répondre, telle e-| la petitesse des muscles de l'oeil et la délicatesse de leurs mouvements que ces mouvements sont insaisissables et que la conscience n'arrive pas à apprécier l'énergie infinitésimale qui s'y dépense : si bien que n'ayant plus le sens de leur liaison avec nous-mêmes, nous laissons se dérouler nos couleurs comme un mirage qui nous sérail étranger. 11 ne suffit donc pas qu'une chose dérive de nous pour qu'on la dise nôtre :

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elle est nôtre par l'effort qui la produit el que nous sentons. Pourtant, rien de moins assuré qu'une telle conclusion, sil'on s'en lient du moins à l'exemple particulier qui nous occupe. Pour détacher de nous les couleurs et pour les disposer en un décor brillant qui flotterait devant nous, il ne suffit pas d'ignorer l'énergie qui les produit en nous. C'est bien plutôt que la couleur, toujours liée à notre représentation de l'espace et amalgamée avec de l'étendue qu'elle peint et qu'elle anime, se détache de nous à ce seul contact, emportant ainsi avec elle le signe de son extériorité. Sentirions-nous l'effort dépensé, nous ne la traiterions pas comme nos saveurs ou nos odeurs qui, par cela même qu'elles n'enveloppent pas l'étendue, se rangent à ce titre parmi nos états subjectifs ; nous la traiterions sans doute comme les qualités tactiles des corps, et l'on sait que ces qualités, quoique résultant de l'énergie motrice des muscles, n'en sont pas moins rapportées tout entières à des objets extérieurs, par cela seul qu'elles offrent à la main qui les recueille une sorte de continuité et de relief, forme particulière de l'étendue tactile et résistante. La présence de l'étendue, et non l'ignorance de l'effort, voilà ce qui détache de nous nos propres états. Que de l'expérience sensible on passe maintenant à l'expérience intérieure, que parmi les états qui s'y combinent on considère les plus intimes, les plus personnels, on verra de combien se réduit le privilège de l'effort. Y a-t-il chose plus notre que nos idées, et y a-t-il chose qui réclame moins d'effort ? Les émotions pures n'enveloppent point d'énergie motrice : on s'accorde néanmoins à trouver à ces émotions un caractère essentiellement personnel, et on respecte, comme émanant de nous plus directement que tout le reste, nos amours, nos croyances, nos états de cœur. En un sens, ce qui n'embrasse pas l'effort, étant possession et non labeur, est le plus nôtre. Signe manifeste que la volonté vraie, qui estaussi la personnalité véritable, n'esl même pas agissante et mouvante volonté, bien loin «le se confondre avec celle activité motrice et, pour ainsi dire, matérielle qui se dépense dans nos organes.

52 fcA NOTION DU MOI

On vient ainsi de disjoindre deux termes que la psychologie de Maine de Biran rapprochait par artifice. Entre la volonté pure et l'action motrice il n'est point de rapports de

filiation .Ce sont deux termes séparés: de l'un à l'autre, c •

saisit nulle métamorphose. Le sentiment de l'effort n'éclaire pas le mystère de notre origine : les muscles sont agis : i "esl pure confusion si nous en rattachons les mouvements à notre « efficace ». La volonté que nous sentons tendue et raidie dans les organes n'est point notre volonté essentielle ; ce n'en est que le symbole affectif. Si l'on veut à tout prix démontrer notre causalité par le sentiment de l'effort, cette causalité est illusoire. L'activité motrice produit les mouvements démuselés ; elle est cause. Le moi ne l'est pas.

Dans la nouvelle recherche où nous devons maintenant nous engager, une première indication sera fournie par cette remarque : les éléments compris dans le champ de la perception intérieure sont infiniment instables; nous tendon- à les rattacher à des signes variables, tels que l'innervation motrice et l'effort, qui puissent leur servir de régulateurs. Nous assistons ainsi à la formation d'un symbolisme moteur qui tend à s'insérer dans le symbolisme de la conscience, comme les impressions tactiles s'insèrent dans le groupe flottant des sensations visuelles pour les fixer et les régulariser. D'abord, rien n'est plus naturel que l'apparition de ce symbolisme, car dans l'impuissance à se tenir en cet ordre subtil de sentiments qui n'éveille aucune idée nette, chacun se cherche et croit se trouver dans cette partie du corps assezvoisine.de l'âme pour sembler en dépendre, mais assez éloignée du reste de la nature pour lui paraître étrangère. 11 associe donc son histoire aux mouvements de l'activité motrice qui devient ainsi, au lieu d'un symbole, la réalité vraie. Tout s'éclaire à la suite de celle confusion. Notre existence fuyante s'exprime désormais en quelques démarches précises. Elle devient palpable pour nous-mêmes, accessible à tous. Je me distingue de vous par mes tendances, je me constitue en moi -même par aies jouissances ou mes douleurs.

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