SYMBOLISME MOTEUR ET CAUSALITÉ
Révélé par mes goûts, exprimé par mes muscles, réalisé par mon effort, on me connaît à cette mesure nette : je forme un empire dans un empire. Mais, petit à petit, le centre de notre être se déplace ; il n1est plus situé dans les sentiments, au sein des combinaisons mouvantes de nos idées, mais lié aux sensations, transporté parmi les formes. Nous ne cesserions même de nous y mouvoir, en quête des vestiges de beauté qu'elles renferment, si la lassitude qui nous prend quand nous cherchons l'infini dans la sensation ne nous indiquait, en même temps que le caractère mensonger de ce symbolisme, une disproportion radicale entre ces formes sensibles et la volonté qui s'y oublie. Mais il demeure vrai que de cette première confusion procède, en même temps que l'opposition des sensibilités, Terreur psychologique de l'égoïsmè : car c'est de là que vient ce goût excessif pour ce qui nous touche ou nous remue, comme aussi cette estime inconsidérée de nous-mêmes qui nous pousse à priser pardessus tout les modifications d'une activité d'apparence individuelle, alors pourtant que cette activité, purement motrice, ne tient pas à l'intime de notre être comme la conscience abusée parait le croire.
Nous n'insisterions pas à ce point sur l'erreur captivante qui nous fait concevoir notre causalité, si elle ne devait éclairer singulièrement les démarches de l'esprit en quête d'une notion du moi. Fausse comme doctrine, la remarque de Maine de Biran est vraie comme expression d'un fait psychologique, et nous avons une tendance invincible à prendre L'activité motrice pour notre être vrai. En d'autres termes, nous nous croyons réels dans la mesure où nous nous sentons agir, et c'est dans la région de l'effort musculaire que la perception du moi semble naître et se développer. Les causes de cette illusion, comme nous allons maintenant le voir, sont profondes.
Disons auparavant que nous sommes, sur ce point essentiel, en complet désaccord avec les conclusions du spiritualisme. En vain allèguerait-on que, si la résistance s'évanouit, le principe de l'action, que rien ne rappelle à lui, se dissipe à son tour
et qu'ainsi la volonté se perd clans l'excès de sa liberté. Il serait même inutile d'ajouter que le sujet ne s'oppose à l'objectivité de l'étendue que dans Faction par laquelle il imprime le mouvement. Au terme des analyses de l'école anglaise, la disparition des données extensives suffît pour communiquer à nos états une attitude subjective ; au contraire, celles de nos sensations qu'on ne peut qualifier d'étendues, et qui sont par cela même subjectives, peuvent changer de nature et devenir objectives parle seul ajouté de l'élément musculaire1. S'ôbstinera-t on à voir, par suite, dans nos sensations motrices d'innervation et d'effort le signe de la personnalité, alors que la réaction de ces données sur des impressions subjectives les détache plutôt de nous et leur confère tous les caractères de l'objectivité!» Mais allons plus loin. Tandis que l'animal convertit immédiatement ses images en action, le privilège de l'homme est peut-être de ne pas agir, de suspendre l'application en apparence fatale des lois mécaniques, de penser sa vie au lieu de la vivre. Penser, a-ton dit, c'est s'empêcher de parler. Qui sait si la vie personnelle n'implique pas elle aussi une intervention inattendue de ce singulier pouvoir d'inhibition? Vivre, c'est en un sens s'empêcher d'agir, c'est imposer un arrêt au devenir mécanique dans lequel sont englobées nos pensées et nos volitiôns, afin de les dégager du courant matériel où elles se diluent et s'écoulent. L'animal agit, l'homme médite ; il médite sur son action, avant et après cette action. Bien loin de se confondre avec un attribut supérieur de la personne, la causalité, qui se révèle dans l'effort, se trouve simplement liée à un déploiement inférieur de l'activité. Elle résulte du transfert, à la conscience, de la force musculaire, et elle se borne à désigner l'espèce de réaction spontanée que nos appareils moteurs opposent aux excitations venues du dehors. Mais cette activité motrice ne spécule pas ; elle ne songe pas à la succession, encore moins à la succession nécessaire, et encore bien moins à la succession contingente, déterminée par une résolution libre : de tels rapports ne se dégageront que
i. Bain.