LES DEUX ASPECTS DE LA CONSCIENCE
fantasmagorie de perceptions se substituent des rapports fixes ; à un substratum inconnaissable succède l'unité physique de l'organisme.
Une telle explication marque un signalé progrès sur les doctrines simplement abstraites. Rattacher les états fugitifs du moi à des conditions physiques déterminées, c'est assurer la constance de leur succession autrement que par des expédients psychologiques ; et écarter du moi toute substance infra-phénoménale pour le ramener aux conditions intelligibles de l'existence, c'est le fonder en droit, l'établir dans la nature même des choses. Mais il est encore à craindre que le moi ainsi intelligiblement construit ne soit qu'un fragment d'un ordre total qui serait l'ordre même de la nature, et cette détermination, supprimant dès l'origine la possibilité de tout commencement absolu, réduirait à néant l'unité qualitative de la personne.
On devrait d'abord noter que la forme même de la personnalité, la conscience, ne peut être mise en cause. On la détruit, en effet, si on l'analyse, et les doctrines qui essaient de la construire avec des éléments hétérogènes l'introduisent malgré tout à la dérobée. Condillac a beau dévider la sensation : la conscience ne se trouverait point au terme, si elle ne s'était glissée au principe. Taine remonte le courant de nos états psychologiques pour découvrir à l'origine une conjonction de faits organiques : mais, puisque ces faits ne sont que les alentours physiques auxquels, en vertu de notre constitution même, un état mental est toujours rattaché, peut-on confondre la conscience avec ce qui en est ainsi condition obscure et base organique? D'ailleurs, le fait de conscience implique une telle distinction qu'une de ses modalités s'ajoute aux mouvements du cerveau sans en dépendre expressément, comme un nouveau degré d'être. C'est même ce que Descartes avait compris lorsque, distin -h, ml de l'ordre de la pensée l'ordre de l'étendue, il croyait trouver dans la seule pensée la condition première d'intelligibilité, même pour les objets réalisés en dehors d'elle. Réduire la conscience à ses éléments préparatoires, c'est
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donc supposer que la combinaison seule des forces en renferme le secret et que la conscience, ainsi réductible aux formes composantes, n'a en elle-même rien d'inédit. Et la raison de cette affirmation, quelle est-elle? La prétendue nécessité logique de maintenir, à travers la transformation des mouvements, l'unité ininterrompue de l'être. Mais ce qu'il s'agirait précisément de démontrer, c'est que l'être est ininterrompu, que le mouvement en forme la trame unique, et que rien ne se profile sur le canevas des forces qui ne puisse s'y ramener. L'idée de création ou de synthèse est condamnée d'avance comme préjugé anti-scientifique : la suppression de la conscience est décrétée.
Si la conscience considérée en elle-même est une synthèse irréductible, il peut en être autrement de son contenu. De nos jours on incline d'ailleurs à regarder la réflexion comme extérieure à ce contenu, et à chercher dans les puissances obscures de l'homme le secret de l'individualité. Désirs, sentiments, pensées formeraient l'étoffe vraie de notre être, puisque sans eux la réalité s'évanouit dans le vide d'une forme pure. La dissociation de la matière et de la forme de la conscience est un fait acquis. Sil en est ainsi, rien n'empêche que les éléments de la vie intérieure, suscités à l'occasion des actes réflexes, reproduisent dans leur unité de forme telle combinaison de mouvements d'où leur viendrait une détermination réelle; qu'à ce titre il soit possible d'établir des rapports d'équivalence entre les conditions physiques de la conscience et son contenu. La conséquence de cette hypothèse, si elle venait à se réaliser, serait l'altération profonde de l'idée de personnalité. A ce contenu réel correspond, en effet, un premier degré de la conscience, celui que Malebranche appelle] le sentiment intérieur. Par opposition à la conscience claire ou déployée, il est la conscience enveloppée et concrète, l'unité organique d'une variété radicale. C'est un moule vivant où viennent se métamorphoser les phénomènes, où le monde spiritualisé peut prendre plaie sans interrompre l'unité de ses relations foncières. Cette conscience toute spontanée, l'ébranlement du cerveau n'aurait pas le privilège d'en rendre