‹ La vie personnelleChapitre 34 sur 155 · LE CONTENU DE LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LE CONTENU DE LA CONSCIENCE

compte. Il se pourrait pourtant que le sentiment intérieur fût la traduction immédiate de ce qui affecte le corps : n'est-il pas lié à la sensation ? N'est-ce pas comme une cire molle où déposent une empreinte les moindres mouvements de nos tendances affectives ? Quoique intérieur, n'est-il pas inexprimable ? Et ce caractère ne lui vient-il pas de ce qu'il reproduit dans leur fugacité même les murmures infinis de l'organisme? Parler, avec Malebranche, de l'obscurité dont il enveloppe nos modalités, n'est-ce pas affirmer sa confusion possible avec l'action du corps ? Serait-il à ce point obscur, s'il dépendait de la conscience formelle ou de la pensée réfléchie, et cette obscurité ne résulte-t-elle pas de ce qu'il se détache à peine d'un canevas très obscur lui-même, nos sensations et nos modifications organiques ? Quant à son caractère d'intimité, on peut prétendre, avec M. Bain, qu'il le tire de la seule présence du plaisir ou de la peine : mais en quoi ces états eux-mêmes nous détachent-ils de notre nature physique? J\e peut-on dire, même, qu'ils en désignent les convenances contrariées ou satisfaites, et qu'à ce titre ce que la vie intérieure contient de plus personnel se réduit à ce que le corps renferme de plus délicat? Si la forme de la conscience résiste, le contenu de cette même conscience se convertit en « un champ de nature » : dans un cadre idéal, sous le stimulus des impressions organiques, une matière subtile circule. Il s'ensuit que les manifestations profondes de la conscience sont soumises aux lois naturelles. Et s'il faut voir en elle, avec de hauts spiritualistes, la forme éminente de la vie de l'âme, il faut reconnaître aussi que c'est dans de pures impressions et jusque dans nos viscères que celle vie soi-disant spirituelle plonge ses racines. Il faut ajouter, ces états étant soumis aux lois ordinaires de la propagation des forces, et l'étoffe de notre individualité ne comportant d'indétermination que celle qui résulte de la mobilité de ses matériaux, qu'elle ne renferme nul élément de vie personnelle, nulle trace d'organisation spontanée.

Le problème que nous posons, et qui consiste à rechercher les rapports entre la vie affective de la conscience et son

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organisation concrète, ne saurait se résoudre sans une orien tation de l'analyse vers des états qui ne nous sont plus famili< srs, qui ne participent pas aux procédés de construction habi tuels à la réflexion, cl qu'il nous sera par conséquent extrê mement difficile d'isoler. Disons-le une fois pour toutes: sous cette désignation convenue encore de sentiment, nous entendons une disposition profonde de notre activité qui ne construit pas, qui ne réfléchit pas, mais qui se laisse vivre, en manifestant ingénument ses qualités natives, sa force de réaction spontanée et comme sa logique interne. iNous nous transportons ainsi à l'opposé do cette notion du moi qui représente la part de construction mentale impliquée dans toute représentation parfaitement claire de notre être intime. Derrière cette idéologie dont l'entendement est la source nous devinons, avec Schopenhauer, « ce qui ne sait autre chose que vouloir ou ne pas vouloir, être satisfait ou mécontent », avec les modifications secondaires désignées par les termes de sensations, émotions, passions qui sont autant de dérivés de cet état fondamental. Voilà la synthèse primitive qui fait le fond de la conscience et qui constitue, selon une énergique expression, le noyau de notre être. C'est elle qui produit les cadres de la réflexion où elle se projette, qui ne dort pas quand celle-ci dort, et qui reste intacte quand celle-ci diminue ou s'altère.

Taine a admirablement compris et nettement situé ces opérations invisibles. « Les femmes, nous dit il dans sa psychologie imagée, laissent la géographie el le catéchisme couler sur leur esprit; rien n'entre; les formules sèches el disproportionnées glissent comme une averse sur une ombrelle de soie ; au-dessous de cette pluie officielle se forme leur être véritable, composé de pures sensations, de répugnances, de sympathies, d'images el de désirs vagues, qui ondulent et vibrent. Cela fait un accord imprévu, d'une déli catesse, d'une justesse étranges1, o <>n n'aurait qu'à généraliser celle vue: on comprendrai! l'existence, en chacun,

i. Notes sur Paris, p. 192.

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