‹ La vie personnelleChapitre 35 sur 155 · LE CONTENU DE LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LE CONTENU DE LA CONSCIENCE

d'un moi « sensitif » où les représentations intellectuelles ne pénètrent pas, d'un moi tout en profondeur, qui se profile en dégradé derrière nos états de premier plan, une vie libre et dégagée, plus ou moins riche selon la délicatesse et la subtilité des combinaisons où se joue notre sensibilité. Précisons encore. Quand nous nous livrons à quelque peintre hardi de la nature humaine, nous jugeons de son habileté et de sa profondeur à la manière dont il sait provoquer au dedans de nous les états émotifs qu'il est impuissant à analyser, ces vibrations incommunicables, ces données fuyantes et complexes, ces feelings qui courent en nous comme des frissons ou qui éclatent comme les explosions soudaines d'une conscience longtemps comprimée. En nous expliquant ses personnages, c'est donc à ce « personnage intérieur », fait d'émotion et d'instinct, qu'il nous a insensiblement conduits ; il nous a permis de démêler en nous, sous les constructionintellectuelles surajoutées, les impulsions irréductibles, les thèmes émotifs et sentimentaux que toute sensibilité d'homme se plaît à développer ou à combiner. L'entendement a disparu ; la spontanéité le remplace : le sentiment la révèle immédiatement.

Nous avons par là délimité le champ de ces analyses et nous les avons rattachées au problème général qui nous retient. Le sentiment ne nous intéressera que danslamesure où il sera justement cette expression concrète de la spontanéité, dans la mesure encore où il correspondra à la formation de la vie personnelle. Nous nous plairons à \ démêler, sous la mobilité des apparences, quelques directions foncières de l'activité, des dispositions profondes cl des altitudes irréductibles de la conscience, un fond dynamique donné par les degrés \;iriables de tension ou de relâchement d'une individualité qui se fait.

Quelle est donc l'origine du sentiment, contenu de la conscience? Est-ce, comme il semble et selon les termes de la psychologie anglaise, une agrégation des plaisirs des sens donl les créatures vivantes fournissenl l'occasion son* bien

LE SENTTMEXT

des rapports? Ou bien celle origine est-elle supérieure aux sensations proprement dites? Y aurait-il une synthèse affective ou sentimentale, comparable à la synthèse mentale que la psychologie retrouve dans les formes constituées de la conscience? Cette synthèse sensible ne serait-elle pas, elle aussi, une disposition ou une qualité irréductible de l'activité ?

On s'accorde à trouver quelque chose d'indéfinissable dans nos sentiments: il serait important de montrer que ce caractère tient à leur nature même. Définir un sentiment en le ramenant à des composants élémentaires précis, comme l'impression et la sensation, ce serait ne point donner pour vaine la doctrine qui lait d'un prolongement de la nature la matière même du moi. Et éliminer de sa forme tout élément local, individuel, de manière à l'exprimer par une formule, ce serait établir ce qui est en question, à savoir que l'étoffe du sentiment est tissée d'états simples et impersonnels, sensationnels.

Le rôle de l'élément physique ne saurait être mis en cloute depuis que des analyses récentes l'ont saisi à la racine de nos états les plus intimes. Il ne suffirait plus de dire que la passion ne se produit pas sans un stimulus organique déterminé, quand c'est d'une telle excitation qu'elle tire sa forme spécifique et originale. Ainsi, la pitié, si elle est suhie d'attendrissement, suppose un imperceptible langage des muscles de la gorge qui se contractent comme pour ébaucher un sanglot ; la tristesse n'irait pas sans un certain abattement qui traduit le ralentissement de nos fonctions et comme l'atonie du corps. Cette importance de l'élément physiologique, le désir la manifeste plus encore. C'est par un curieux renversement des termes que nous considérons le désir comme un commencement d'acte, alors qu'il est l'interprétation consciente de quelque vague inquiétude organique. Il enveloppe, il exprime des mouvements périphériques et il désigne, en même temps que leur avortement, le besoin d'achever l'action qu'ils ébauchaient d'eux menus et dont ils dessinaient vaguement les traits. On n'expliquerait pas autrement la persistance de ceux de nos désirs qui répondent à des mouvements du corps périodiquement reproduits : et le

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