II. SENTIMENT
songeons à ces sentiments propremenl affectifs, mais profonds
et prolongés, qui déterminent en nous un engourdissement passager, tels que le sentiment de la nature, le goût de la con templation, l'émotion musicale. La première impression que nous éprouvions est celle de quiétude, de passivité, comme à l'approche d'un sommeil paisible. Une observation attentive démêlerait dans une telle expérience une impression d'apaisement qui tient à la réduction de nos facultés pratiques et à l'inhibition des fonctions intellectuelles ou représentatives. A cet état qui est vraiment primitif et qui nous replonge dans les couches profondes de la sensibilité humaine, conviendrait absolument la formule que nous venons d'énoncer : « l'âme s'amollit et se perd en rêveries tendres et tristes. » Otez encore ces rêveries qui représentent même ici la part de l'évocation mélancolique, il restera cet amollissement du moi, celte langueur, cette lassitude ineffable, bref un thème émotif qui s'enfonce dans notre activité, pour se fondre en elle et la transformer insensiblement. Est-ce à dire qu'il n"\ ait là que destruction et action dissolvante :} Échappons-nous aux lois de la synthèse mentale pour retomber sous les lois de l'association ou de l'automatisme? Non certes. Les systèmes qui forment les résolutions, les perceptions et les jugements de la conscience réfléchie se désorganisent peu à peu, parce que l'activité qui leur servait de point d'appui a changé de nature ; mais cette activité de synthèse, qui vient de se relâcher ici, se reforme sur un autre point. Ce qui figure en nous l'élément moteur, ce qui forme un système de représentations actives, ce qui est en chacun le plus souvent adventice et construit, tout cela est sans résistance devant le pouvoir réducteur de l'émotion, car elle implique un retour à la nature. Mais elle survit à son œuvre dissolvante : elle se prolonge, elle jouit d'elle-même, elle prend conscience de sa passivité; elle est si réelle et si existante qu'elle détermine des évocations, souvent puériles, des rêves où elle se complaît, des systèmes infiniment souples, non plus d'actes ou d'idées, mais d'émotions et d'images pure- <»ù pas»e le même courant et que traverse, en s'y enrichissant, le même sen-
POUVOIR LIBERATEUR DE L EMOTION Iii.i
timent initial. La dissolution causée par lé sentiment est donc bien spéciale: la représentation y perd, l'activité profonde y gagne. Ce n'est pas forcément l'automatisme qui en profite. Le fond de notre être en est heureusement diversifié et enrichi. Le moi pratique, tout en représentation et comme en façade, disparaît momentanément. Le moi s'anéantit sous nos regards, et avec lui cette infatuation obsédante et fatigante1. Mais, en revanche, les puissances d'émotion et de rêverie qui sont en nous et que la réflexion n'utilisait pas toujours, qu'elle écartait systématiquement de ses synthèses étroites trop vile données comme l'expression intégrale de notre être, se recomposent à leur manière ; elles vont provoquer la vie affective de l'esprit; elles vont servir à former notre être véritable, composé de pures sensations, d'images, d'idées, de sympathies naturelles ; elles se disposent, en cet accord imprévu dont parle Taine, d'une délicatesse, d'une justesse étranges.
Pour résumer cette analyse, nous dirons qu'elle a démêlé deux classes d'émotions dans la trame de notre expérience sentimentale. Ce sont d'abord des émotions négatives dues à la force réductrice de tout sentiment profond, à son pouvoir envahissant; ces émotions, telles que la passivité, la lassitude, signalent la suspension momentanée des fonctions pratiques et représentatives. Elles se joignent à la dissolution des facultés motrices; elles en manifestent et en précipitent les effets. A cette expérience commençante, qui s'accompagne toujours en nous d'un charme insinuant, s'ajoutent bien lof des émotions positives confondues avec l'impression de jeu, de rêve, d'exercice paisible et libre. C'est bien la libération des puissances de rêverie et de sentiment qui se fait jour peu à peu, grâce à l'abolition des facultés de pensée ou d'action, et qui se révèle par un ravissement d'essence particulière. Ce mélange de langueur et de ravissement, de passi
i. On lira avec fruit, à ce sujet, le pénétranl ouvrage de M Maurice Barres, Dolori et amori sacrum. Cette réduction du moi, tendu ri douloureux, s') trouve indiquée en des analyses suggestives don! I < * psyi h générale pourrait tirer grand profit.
104 LE SENTIMENT
vite et de souplesse, cette promptitude à vibrer, cette superposition extraordinaire de l'extase et du naïf au réfléchi, ce caractère presque enfantin de candeur et d'ingénuité, sont les principaux traits de l'expérience affective quand elle va jusqu'au bout d'elle-même, c'est-à-dire quand elle se dégage des raffinements tout construits, comme des images mo trices qui pesaient sur elle. A vrai dire, cette épuration des puissances de sentir, méconnue par les psychologues, n'a pas échappé aux véritables peintres du cœur qui Tout décrite avec complaisance. Ceux qui ont dépeint le retour à la nature, le charme de l'innocence, l'éclat paisible des choses à l'état naissant ont eu l'intuition des lois qui président à la vie profonde des sentiments. Ces mythes du romantisme expriment une solide vérité : si l'on se reportait aux pointes extrêmes de la sensibilité, en recourant à l'action dissolvante que nous venons d'analyser, on retrouverait, pour nos émotions, un mode d'organisation très différent de celui qui résulte de notre désir de les utiliser ou de les décrire ; leur groupement présente la liberté du jeu et du rêve ; leur force évocatrice est prodigieuse et se renouvelle toujours, quand elle est abandonnée à elle-même : à l'activité de synthèse, qui se manifestait par la construction des systèmes de la conscience réfléchie, se substitue peu à peu une force inventive et combinatrice dont les produits, loin d'être frappés de caducité comme ceux de la réflexion, présentent la fécondité et l'éclat de l'état originel.
Si nous voulions d'ailleurs nous faire une idée exacte de cette vie affective autonome et la saisir dans les essais de recomposition qu'elle tente spontanément, nous n'aurions qu'à recourir à ces sentiments épurés que Fart excelle à susciter en nous. C'est qu'en effet la réalité nous présente des émotions mélangées; elle n'a pas toujours su les débarrasser de l'élément moteur qui pèse sur elles, ni des interprétations logiques qui réduisent leur pouvoir évocateur. Mais ce retour à la pureté de leur origine, cette restitution du sentiment dans sa forme essentielle sont assurés par les procédés d'expression particuliers à tous les arts, car il n'en est pas