‹ La vie personnelleChapitre 46 sur 155 · LES THEMES PRIMITIFS DE LA SENSIBILITE · texte numérisé non relu

LES THEMES PRIMITIFS DE LA SENSIBILITE

qui n'implique un effort pour amener la sensibilité à prendre conscience * de ses puissances méconnues de rêver et de sentir, et pour l'obtenir, en quelque sorte, à l'état pur. Nous l'avons montré ailleurs ' : sous l'action dissolvante des formes musicales, les forces résistantes du moi se fondent comme sous une invisible main ; la sensibilité libérée, redevenue par conséquent enfantine et innocente, retrouve ses thèmes constitutifs, émouvants et larges ; elle parle désormais avec la séduction de ce langage du cœur rendu enfin sensible à lui-même. Elle se joue dans la combinaison de formes légères et d'apparitions consolatrices. L'abondance de ces formes qui jaillissent à l'envi de tous les points de l'âme, leur souplesse, leur agilité révèlent mieux que toute analyse le mode d'action particulier au sentiment pur et nous permettent d'en rectifier le type. Le sentiment musical, entre autres, présente une révélation soudaine et une restitution complète de la sensibilité humaine : il nous paraît correspondre au moment précis où cette sensibilité se prenant à vivre de sa propre vie, jouit de ses puissances natives, prend conscience de la liberté de son rêve, poursuit son évocation d'après les lois d'une synthèse qui lui est propre et qui lui confère déjà une individualité bien marquée.

Il y aurait place, il est vrai, pour une hypothèse contradictoire. Les complications croissantes que nous venons de décrire se rattachent, après tout, à une complication croissante du plaisir et de la peine. Pourquoi ne pas voir en cha cune d'elles l'un des multiples effets d'une énergie affective, incapable de degrés, constante en son fond? Cette doctrine de l'identité à laquelle portait un démenti formel notre principe des libres synthèses, on la vérifierait scientifiquement par des lois mécaniques que nous avons implicitement écartées. Ne >;iit-on pas qu'il y a un balancement des affections analogue au balancement des organes, que la croissance deme-

i . /.'/ joie dans les symphonies 'If Beethoven, Revue d'histoire et de ci tique musicale, janvier 1902.

il -I NT1MEM

surée de tel penchant coïncide avec l'affaiblissement de tel autre, que l'énergie affective, comme l'énergie morale, est pour chacun en quantité limitée? La disposition synthétique que nous avons notée ne serait donc que superficielle; en nous, comme hors de nous, tout se transforme, rien ne se crée.

Il semblerait résulter de cette explication qu'une combinaison émotionnelle, quelle qu'en soit d'ailleurs la complexité, se réduit à une puissance accumulée dans quelque coin du cerveau prête à jaillir à la suite d'une rupture d'équilibre ou sous l'influence d'un stimulus organique; préformée dans nos centres nerveux, une synthèse mentale ne serait, à vrai dire, qu'une épisode de l'histoire qu'ils commencent. Celte conclusion, remarquons-le, n'aurait des chances de véritéque si l'on pouvait établir un rapport fixe entre la quantité d'éner gie cérébrale accumulée et la qualité de l'émotion survenue. Mais bien loin qu'un tel rapport puisse être établi, on estime au contraire qu'une énergie donnée peut être suivie d'effets émotionnels dont la nature varie selon les dispositions infiniment variables de la conscience: une excitation spéciale, répétée en des moments différents de la durée, donne lieu à des pensées joyeuses ou tristes selon l'état de l'esprit où elle fait irruption. Pourquoi même ne pas admettre que l'influence latente de l'idée naissante provoque le courant nerveux qui agira sur elle en retour et qu'ainsi toute émo tion se constitue en expérience affective déterminée, parce que, d'elle-même, elle tend à provoquer sinon à créer les conditions physiques qui lui permettront d'être.

Rien d'ailleurs n'est moins certain que le> lois de corré lation que l'on invoque. On trouverait des natures pour qui l'excès est de règle en tous génies d'activité el en qui le développement d'une passion ne nuit pas à l'épanouissement des autres. De même, un sentiment vif, quand i! s'excite dans le coeur, loin de produire une sorte de langueur clan- les états avoisinanls, les exalte comme si son être particulier devait s'en accroître : l'amour, tout en renfermant un élément marqué d'égoïsme, développe les tendances altruistes,

Page 1