SENTIMENT ET REFLEXION IOQ
et même naître de celles qui leur sont contraires ] »? Il n'est pas d'émotion profonde qui ne soit excitée en l'âme autrement2. C'est d'abord par l'intelligence que s'exerce cette action de l'âme. « Plus on a d'esprit, plus on trouve de gens originaux », disait Pascal. Une idée nouvelle, accroissement réel de l'âme, nous donne une vue plus nette, plus large sur le cœur. Réduits à nos sensations nous rapportons le centre de nos amours à ce qui nous touche le plus, à quelques passions très simples et finalement à la moins plastique de toutes, l'amour-propre. La réflexion produit un renversement de termes en substituant au plan la perspective, ot à la vue sans horizon de la vie sensible la vue en profondeur. Nous aimons alors davantage et mieux ; dans ces objets qui nous paraissaient indifférents, nous démêlons ce qu'il y a de délicat, comme une âme de vie toute nouvelle et qui nous charme : les émotions naissent, premiers ravissements de l'âme ; les passions douces s'excitent ; la sympathie, enfin éveillée, les multiplie encore: et la complication de nos sentiments par opposition à la simplicité des impressions animales, n'est qu'une suite de l'agilité de nos pensées promptes à se grouper et à produire des courants nombreux. Mais si nous expliquons par là la complexité croissante de nos sentiments et le pouvoir de produire des émotions en dehors de toute limite assignable, ce qui s'explique moins bien, à vrai dire, c'est le caractère d'obscurité profonde, le manque d'intelligibilité qui leur est propre. C'est que l'action de l'âme s'exerce encore d'une façon plus intime et plus personnelle. On sait que les raisons d'un sentiment nous échappent le plus souvent, et nous pourrions nous en étonner si nous ne
1. C'est ce que M. Bain appelle l'émotfon idéale. El il ajoute des paroles bien remarquables : « La fluidité de l'émotion se transforme en consistance et en permanence en passant par l'intelligence... Les jouissances d'une fête sont liées à des manifestations multiples, et si elles trouvent un écho dans l'avenir c'est grâce à ces manifestations adjointes très variées et facilement remémorées... La profondeur du sentiment manifesté dans un esprit artistique est au début un fait intellectuel. » Les émotions et la volonté.
•2. Descartes, Traité des fassions, art. 147.
IIO LE SENTIMENT
savions aussi que la plupart de nos émotions naissent de
rien, comme un monde, quelquefois | r les raisons mêmes
qui auraient dû lesdétruire : il y a de l'illogique dans l'amoui . Mais s'il est impossible, en ce sens, d'analyser le sentiment, c'est qu'il renferme des données irréductibles au pur mécanisme et aussi à la pensée pure; il est, mais aussi il devient, enveloppant une infinité de formes dans son être mobile, remplissant la conscience de ses variations. Dans «cite complication d'éléments et dans cette succession de for -.
à défaut de l'intelligence où l'on ne saurait les résoudre, qu'est-ce donc qui fait l'être? Lue singularité réelle, comme la pressentait Leibniz, sans doute la singularité du moi qui s'y reflète.
Nous avons expliqué l'incoordination ou la discontinuité des sentiments parla même loi qui nous permettra de comprendre le caractère convergent des représentations dans l'idéation normale des sentiments. On sait, pour fixer les idées, comment se développe la surprise. A la suite d'un choc qui détermine l'arrêt brusque de nos états habituels et qui résulte de la nouveauté de l'expérience où l'on nous en. se produit l'inhibition de certains centres vaso-moteurs dont la conscience plus ou moins confuse est à la base affective de ce sentiment. Un état mêlé d'attente et de curiosité se produit presque aussitôt, sorte de convergence spontanée 'le nos fonctions spéculatives qui s'orientent dans le sens de la recherche. Cette attitude interrogative de la eonscieno sera donc l'état central de la surprise qui ne fera que la développer ou l'interpréter. Même quand l'élément intellectuel l'emporte sur l'élément sensationnel, c'est encore ce dernier qui normalement détermine la marche du commentaire intelligible dont il est surchargé, à la manière de paroles d'un chant qui seraient suggérées par la mélodie, au lieu de les rejoindre artificiel lement. La même loi générale serait vérifiée par l'analyse des sentiments comme la tristesse, la résignation et l'humilité (lui se confondent à l'origine avec l'expérience immédiate de notre faiblesse. C'est dans le sen> de cette constatation