CONSTITUTION DYNAMIQUE DES SENTIMENTS III
de notre infériorité devant la nature que nous verrions convergernos facultés disponibles. Alors se forme instantanément un drame intérieur où le sentiment d'une défaite prochaine et irrémédiable se traduirait par l'absence de protestation violente contre autrui, de récrimination contre les choses, par l'acceptation résignée cl timide du destin. Interprétons ces différents faits. Ils^ nous conduisent à distinguer entre le développement historique ou la mise en scène d'un sentiment et sa constitution dynamique profonde. A ce dernier point de vue, qui seul nous intéressera maintenant, le sentiment nous présente, à l'état de confusion primitive, des données qui seront dissociées par la suite. Il constitue une expérience indécomposable, globale, pourrait-on dire, où les éléments matériels seraient simultanément donnés, d'une tout autre nature que les expressions discontinues où elle se déroule quand elle se transpose dans la zone intellectuelle et pensante de la conscience. Car, à ce moment, ce (|nil y a en lui d'affectivité pure recourt à un traducteur subtil qui exécute une version ingénieuse, souvent bien éloignée de l'idiome primitif. Mais qu'est en lui-même, par delà ces artifices de traduction ou d'adaptation, ce sentiment pur qui se prête si complaisamment à l'interprétation et qui en dirige parfois les essais convergents? Quel est le thème dont nous venons de signaler la curieuse mise en œuvre? C'est un courant de notre activité, se poursuivant en dehors de toute circonscription verbale et de toute des cription littéraire. Pour préciser, c'est une attitude de la conscience correspondant, par exemple, dans le cas de la surprise, à une espérance déçue ou à une interrogation muette; dans la tristesse et la résignation, à un accablement de notre individualité prête à l'universelle acceptation; dans l'espé rance, la gloire, le courage, à une attitude assurée el cou quérantequi se confond avec le mouvement expansif de notre activité, parfois même avec une sorte de mégalomanie ph) sit|iie. Le déroulement et l'histoire du sentiment durent tant que ces attitudes persistent, thèmes fondamentaux son mis à l'interprétation, mines bientôt épuisées où s'alimentent
LE SENTIMENT
nos conjectures. Une qualité dynamique de nos états carae térisée par le relâchement ou la tension de l'activité : voilà ce que l'analyse découvre à L'extrême origine de nos sentiments et de leurs variations '.
Inversement, c'est une activité de qualité bien différente qui apparaîtrait dans les sentiments esthétiques. Ils sont contemplatifs. L'attitude que la sensibilité revêt en eux n'est plus cette disposition agressive motivée par rattachement à la vie, c'est plutôt une disposition pacifique qui se manifeste pai la docilité de l'âme, son exercice souple et joyeux, par l'aptitude au rêve remplaçant la promptitude à agir. Le charme particulier à la jouissance esthétique ne tient donc pas simplement à la contemplation de la beauté ou des formes supérieures de la vie ; le contact que nous prenons avec une réalité quelquefois intense et qui peut exalter notre sensibilité, n'est pas davantage la cause dominante de notre joie. On y démêlerait plutôt cette suspension de tout besoin, cette docilité communiquée à des puissances d'abord rebelles qui se détendent peu à peu et qui se reforment dans une attitude pacifique. Notre moi sensible ne s'organise plus pour la résistance. Il a renoncé à la lutte. I ■ -
i. On voit, après cela, que la classification des sentiments est absolument artificielle. Elle devrait se borner à indiquer quelques sentiments fondamentaux, quelques directions générales de la sensibilité, en se réservant plutôt pour l'examen des combinaisons de ces sortes de motifs -- nt imentaux qui traversent la conscience et qui s'y barmonisent, ou s'y orebestrent. Cela vaudrait mieux que de vouloir réaliser d'emblée, dans la zone de l'émotion, ces désignations littéraires ou ces circonscriptionphysiques qui constituent des déterminations adventices, absolument extrinsèques, tenant d'un côté à l'élaboration ultérieure de nos facultés coustructives, de l'autre à l'action du corps dans la spécification du sentiment considéré comme un courant primitif de la conscience. Autre remarque digne d'intérêt : cette configuration souvent arbitraire du sentiment et. en tout cas. purement explicative, construite après coup, donne lieu très souvent à un mécanisme indifférent, comme nous le verrons pour le caractère. Les ternies qui composent cette sorte de langage n'offrent plus de signification en dehors de celle qui leur venait dufeeling ou synthèse émotive primordiale. Ces notations se sont éloignées peu à peu de leur sens primitif, et elles n'en reprennent un nouveau, quand elles persistent, que si elles s'insèrent dans un nouveau feeling, d'où elles sortent, pour bien dire, ranimées et transformée-.
ATTITUDES DÉ LA. CONSCIENCE ET SENTIMENTS PUftS II.')
sentiments qui traduisaient au dehors son agitation intérieure ont fait place, sous l'influence de ces formes prévenante-, à des émotions douces qui expriment le détachement du moi à Tégard des circonstances hostiles, un moment de détente et d'harmonie. La nature contemplative des émotions esthétiques n'est donc pas due, simplement, à l'intervention de l'intelligence qui s'érigerait en traducteur habile de la subjectivité et de l'émotion ; elle recouvre une position nouvelle de notre vie affective. Elle marque le transfert d'une sensibilité active, soucieuse de s'adapter aux choses, à une sensibilité qui vit en elle et pour elle ; elle correspond à la suppression des phénomènes d'effort ou de résistance, et à l'organisation spontanée de nos facultés de jeu et de rêve. Elle implique un retour, non à la connaissance, mais au pur sentiment, c'est-à-dire, pour parler scientifiquement, la transition de l'aspect musculaire et moteur de la sensibilité à son aspect émotif. Si donc on parvenait à saisir le sentiment à l'état pur, en dehors de la spécialisation incessante que notre organisation sensorielle ou motrice lui impose, on ne tarderait pas à y découvrir une activité dynamique relâchée ou tendue, se prêtant aux interprétations contemplative^ ou aux applications pratiques, mais valant déjà en elle-même par l'individualité de ses attitudes : un même thème affectif se transposant tour à tour dans les registres de l'action ou de la pensée, et se prolongeant d'un mouvement continu sous la diversité de ces constructions. Nous verrions ainsi se reconstituer l'unité psychologique delà conscience, cette unité de sentiment qui l'enveloppe au fond tout entière cl qui fait, quand on s'en est rendu compte, qu'il n'\ a bien pour nous
(jn'ui i sensible, de l'enfance à la vieillesse, et que c'est le
même homme qui agit, qui pense etqui parle dans des circon stances diverses, parce que c'est la même sensibilité, émousséeou vive, tendue ou inquiète, qui se transporte dans decercles différents d'influence et d'action.
Pour résumer ce qui précède, nous dirons que le contenu de la conscience nous offre île- lia..- non équivoques de