‹ La vie personnelleChapitre 55 sur 155 · ILLUSIONS DE L EXPLICATION SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

ILLUSIONS DE L EXPLICATION SCIENTIFIQUE

qu'une mécanique d'idées, ce n'est pas le caractère vivant. Le caractère défini par de telles lois est un être abstrait plutôt

qu'une forme réelle : il exprime un contour, il ne revêt pas de physionomie; il remplit une fonction,, il ne s'érige pas en une féconde unité. Cette construction simplifiée est aussi éloignée de la vérité que possible. Elle s'oppose à cette vision pénétrante et absorbante par laquelle Schopenhauer, fidèle interprète de la conscience, « aperçoit en un instant le corps, l'esprit, l'éducation, le naturel, le passé, le présent de son personnage, et cet innombrable écheveau de fils tortueux, nuancés, changeants, qui s'entremêlent pour le former ». C'est cette vue synthétique, infiniment complexe qu'il importe rie retrouver, au lieu des trompeuses clartés d'une analyse qui veut tout simplifier et tout réduire. Le tort est donc toujours de supposer un type qui ferait la vérité rationnelle de la vie personnelle, c'est de substituer une explication abstraite à des synthèses mentales. En un mot, le caractère est irréductible pendant qu'il se développe : mais dès qu'on le considère à l'état de fixité, on l'immobilise et on l'isole ; et c'est précisément pourquoi il apparaît alors exprimable en mécanisme. A vrai dire, c'est toujours le souci d'une explication scientifique qui nous invite à fixer ce mouvement, à morceler en unités numériques cette unité indivisible. La science se borne à considérer ces subdivisions, et elle reconstruit le phénomène total, en juxtaposant des éléments abstraits qui ne parviennent pas à égaler le caractère vivant. C'est la conclusion à laquelle nous avions abouti d'abord, en nous fondant sur ce que les procédés de l'explication abstraite renversent la marche des phénomènes concrets dans la conscience.

Or, si l'on accepte de iveau celle conception, on verra

qu'il n'\ a qu'un moyen exact de figurer l'activité vivante que le caractère révèle : c'est d'eu retrouver les aspects, en renonçant à le^ fixer, encore moins à les faire entrer «le force dans une forme établie d'avance. Mais cette question ramène un difficile problème de psychologie : celui de savoir comment il pourrait y avoir une réelle nécessité dans les plus

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vraisemblables interprétations : el puisque la conception mécaniste considère le caractère comme un système continu d'où serait bannie toute donnée virtuelle, il importe d'y découvrir des éléments contingents qui diversifient, par leur insertion, sa prétendue uniformité. C'est pourtant le problème qu'on suppose résolu en un sens défavorable à la psychologie de la personnalité, quand on considère les états psychiques intéressés à la composition du caractère, comme de simples symboles conscients, de purs signes des changements automatiques dont l'organisme est le lieu. Nous sommes alors des automates spirituels. Mais le dynamiste ne se laissera pas désarmer par cette affirmation ; il n'aura pas de peine à soupçonner sous cette construction artificielle une secrète action par où se révèle l'âme, et il remarquera que c'est pour n'en tenir nul compte que l'automaton-theory est parvenue à un semblant de vérité. Pourquoi donc cette doctrine ne serait-elle pas la vraie? Pourquoi le mécanisme interne, centralisé dan- ce qu'on nomme caractère, n'aurait-il pas pour office, simplement, de nous renseigner sur ce qui se passe dans notre organisme? 11 faudrait remarquer que la sensation a pour résultat de nous inviter à un choix entre une réaction automatique et d'autres mouvements possibles, et la sensation, comme on l'a dit, n'aurait plus de raison d'être, si la nature eût fait de nous des automates, et non des libertés. De plus, la forme intercalaire par l'intermédiaire de qui. dans les êtres supérieurs, tous les mouvements organisés doivent passer n'est pas identique en tous, puisqu'elle marque un écart entre les êtres et qu'elle frappe à son empreinte les actions émanées d'elle. Elle est donc bien une forme originale et irréductible. Car si elle ne Tétait pas, ou si elle était déterminée par les éléments moléculaires dont on parlait tout d'abord, comment comprendre la duperie de la nature qui oppose ainsi la forme et le fond ? Et si l'on maintient que ce n'esl là qu'une doublure des actes habituellement produits et esquissés dans l'organisme, « ne supprime-ton pas alors tout ce qui fait dans la réalité la diilérence d'un homme à un autre

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