L IDEE DE NATURE
caractères individuels quelque chose qui les dépasse infiniment, il y a de l'inconscient et de l'humain. Aussi, contrairement à l'ancienne psychologie qui reposait sur une théorie fermée de l'existence, on nous objectera que les êtres ont essentiellement des modes spécifiques d'agir et de pâlir et qu'ils évoluent à partir de leur nature.
Or, que penser de cette allégation? On verrait sans peine, croyons-nous, que l'hypothèse d'un enveloppement de la nature dans tout caractère individuel n'en compromet pas la spontanéité. D'abord, la conception de la nature à laquelle on vient de recourir n'est pas celle d'un plan logique qui déterminerait rigoureusement l'évolution de l'individu : c'est plutôt une conception nominaliste de l'humanité qui ne s'entendrait pas en dehors des efforts humains qu'elle résume ou des expériences personnelles dont elle offre la moyenne. Par suite, nous en bannissons à l'origine toute fatalité logique : chacun de nous peut imprimer sa marque sur cette forme plastique, et s'il est vrai qu'elle soit inconcevable en dehors de ce singulier pouvoir de rajeunissement que l'expérience porte avec elle, il est tout aussi vrai qu'elle change dans les détails, sinon dans les grandes lignes, puisque, ployable en Ions sens, elle se modifie au contact des volontés personnelles, loin de les déterminer à priori. Le même mouvement qui la conserve peut aussi la transformer, et l'on trouverait une réaction constante de la volonté sur la nature. Mais individuellement, alléguera-t-on, il sera difficile de noter l'indice de réfraction personnelle et, la différence étanl comme insaisissable, l'on devra conclure que les étais de conscience se distribuent, en l'ait, selon la loi d'un méca nisuie impersonnel, il n'eu esl rien. D'abord, tout ce qui es! réellement possible, réellement enveloppé par la nature, n'esl pas toujours réalisé dans l'individu: bien des choses auraient pu être qui ne sont pas: il s'est donc agi le plus souvent de particulariser ad libitum les ressources naturelles, et ici, il n'y a pas de lois, pas de formules nécessaires dont on puisse user. Le caractère renferme à l'étal latent des impulsions contradictoires dont l'équilibre infiniment instable peut se
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rompre et se reformer au hasard des circonstances ; et comment les exprimer à priori, puisqu'elles se développent fortuitement dans notre histoire, comme en une projection fidèle et indéfinie? Par suite, chaque être n'est pas une simple transformation d'un mode de l'être préexistant; en réalité, comme en apparence, il s'en distingue. Par suite encore, le passage de la nature au caractère individuel ne s'explique pas par le procès logique delà nature, mais par l'action d'un principe distinct qui combine les détails en ensembles et qui dispose ces arrangements, petit à petit, grâce à la série ininterrompue de ses actes. Par suite, enfin, la doctrine de la nécessité n'est vraie que pour un système de la connaissance qui substitue les raisons logiques d'un acte à ses antécédents psychologiques ; elle cesse de l'être si l'on suppose que les éléments qui forment la base d'une conscience vivante sont eux-mêmes aussi indéterminés que la vie, quitte à perche cette indétermination aux regards d'un entendement abstrait, capable de les dépouiller de leurs circonstances historiques pour leur appliquer des lois générales. Dans l'individu comme déjà dans l'humanité, c'est donc la volonté qui donne un sens à la nature et qui logiquement la précède. Aussi. aura-t-elle un rôle légitime dans tout le cours de la vie personnelle et dans ces digressions qui, au dire de Pascal, en composent la variété, car à ce que renferme de possibilités latentes notre nature individuelle, ou à ce qui va s'y perdre d'habitudes et d'instincts s'applique, en un ineffable commerce, cette volonté vivante: ainsi, aux dons qui ne cessent de lui venir des profondeurs de la nature elle ne cessera de répondre par une acceptation efficace qui les établit dans l'être. 11 ne dépend pas de nous d'être indistinctement ce que nous voudrions : mais, d'une certaine manière, il n'est rien en nous que nous n'ayons accepté ou voulu.
11 y a, il est vrai, dans le caractère d'autres ressorts. Il faut faire une part aux forces « mécanisantes » de l'esprit humain. Et poser le problème, c'est, semble-l-il, le résoudre, puisque l'habitude, l'association des idées, l'instinct ont une influence inévitable. « Pratiquezet vqus croirez, disait Pascal :
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pliez la machine. » Sans doute, ce n'est pas simplement ainsi que se forment les éléments essentiels de la nature humaine ; mais c'est bien ainsi qu'ils se déforment ou se corrompent. Ce ne sont pas là les sources de l'activité personnelle, mais ce sont bien là les forces d'altération et de grossissement1 : on verra bientôt comment elles se substituent à elle, Permettent ef l'éliminent. Disons, pour le moment, que la solidarité morale est un fait réel, et qu'à côté de cette heureuse disposition à vivre et à produire, c'est une tendance opposée qui s'accuse maintenant: la tendance persistante aux réactions automatiques. « Nous sommes automates autant qu'esprit. » Ceci, savons-nous, n'aurait encore rien de déconcertant : ne peut-on pas diriger ce déterminisme dans le sens de nos tendances ? Et de l'application de notre liberté à ce monde d'habitudes organisées, n'avons-nous pas quelque profonde conscience? Pourtant, nous ne tarderons pas à voir ce que la passion et l'automatisme peuvent faire pour égarer l'esprit. N'est-ce pas un point très finement remarqué et, en effet, très remarquable que la pensée s'exerce à découvrir des motifs de faire ce qu'on fait, d'assurer ce qu'on assure et de s'en persuader. Il y a là un entraînement, un vertige : la pensée est frappée d'abord, puis elle est gagnée, elle est séduite, elle est conquise. Ceci est très important, car ceci met en lumière le mode de séduction qu'exercent les forces mécanisantes sur les forces vives de l'homme. La liberté est soumise au même vertige. Mille engagements, mille compromissions l'assiègent, forcent le consentement. Les pratiques habituelles ont une part énorme. Vous avez été touché, vivement ému; les passions s'excitent, vous voici engagé dans une direction unique de l'action. Or, qu'est ceci? Un consentement? Oui, sans doute; mais aussi une faiblesse et une ivresse de la volonté qui se répète, éprise d'elle. Il y a là une source de désordre et, si le mécanisme égare ou pervertit nos tendances, une source d'impuissance. « Il suilil
i. Voir, «huis la Certitude morale de M. Ollé-Laprune, la belle discussion de la théorie du vertige mental et de son rôle dans la croyance.
Bazaillas. q
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de mentir une fois d'abord; on est de bonne foi plus tard. » C'est celte bonne foi tardive, cette sincérité qui ne provient l>as de la droiture des desseins, mais de l'entraînement seul, c'est cette nécessité qui fait corps avec la liberté, venant de ses défaillances ou de ses méprises, qui sont maintenaul un sujet d'effroi. Le mécanisme n'est plus extérieur à la liberté: il s'y insinue grâce an germe de maladie et de torpeur que celle-ci porte en elle. Et ce qui complique tout, c'est que la volonté aime à user de ces forces, alors que ces forces se tournent fatalement contre elle et absorbent peu à peu son énergie languissante ; c'est qu'il n'est pas de concession, pas d'abandon partiel de nos puissances individuelles qui ne soient suivis d'un sentiment de calme que ne présente jamais la résistance. Ainsi, nous écartons d'abord l'automatisme : mais, de degrés en degrés, nous revenons à un équivalent de l'automatisme. Au contact des forces mécanisantes l'activité personnelle se transforme ; elle perd de son énergie et de sa vertu. Le vertige moral est le signe de cette transformation. Nous ne prétendons pas nier cette influence contagieuse de l'imagination et de l'habitude sur la volonté de l'homme, et nous savons, d'autre part, que les idées, m elles ne résultent pas de l'activité mentale, la pervertissent et l'égarent. Mais de cet usage de la volonté, qui en est proprement l'abolition, il faut distinguer les états qui sont précédemment visés et dans lesquels, à la suite d'un progrès qui ramasse et assure cette volonté en elle-même, on ne remarquerait qu'une atténuation des forces résistantes de la personnalité. « Quand une fois l'esprit a vu où est la vérité, il faut, disait Pascal, nous abreuver et nous teindre île cette créance. >i II se forme alors de ces dispositions qui raffermissent notre être moral, parce qu'elles opèrent insensiblement en l'homme sans qu'il s'en doute. C'est une vraie transposition mentale grâce à laquelle ce qui était extérieur à nous, changeant, incertain, s'enfonce en nous, étend par degrés son occupation. La volonté est entourée, investie : est-ce à dire qu'elle soit supprimée ou même qu'elle languisse ? Non certes; en elle, autour d'elle, éparses partout, elle trouve ces idées \i\es qui