‹ La vie personnelleChapitre 59 sur 155 · LE CARACTÈRE EMPIRIQUE · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE EMPIRIQUE

fique, d'établir le déterminisme absolu des faits moraux : il faut, pour parler avec Malebranche, évaluer l'ordre des perfections en langage de grandeur. Dans cette nouvelle conception des choses, qui embrasse une nouvelle conception du caractère, on pourrait décider, la force des éléments composants une fois connue, quelle serait, dans un cas donné, la résultante possible ; et Kant a trouvé pour le problème une forme rigoureuse en affirmant que cette résultante pourrait être calculée avec la même rigueur qu'un phénomène astronomiqne. Il donnait ainsi satisfaction aux exigences d'une explication abstraite qui tend à substituer partout l'inertie à la force, la mort à la vie. Mais, par une contradiction singulière, tout en employant la méthode de la science qui exclut l'individuel, Kant a poursuivi plus obstinément que tout autre l'expression de l'individuel ; et plus il se rapprochait de l'explication scientifique, convertissant les systèmes en séries, déployant l'histoire personnelle selon les lois impersonnelles du mécanisme, plus il maintenait à des hauteurs où la science n'atteint pas la force individuelle, inconnaissable, qui est la source de la vie et qui s'objective dans les phénomènes1. Cette contradiction d'ailleurs s'explique: comment exprimer le caractère d'après les lois de la pensée, sans le soumettre à un mécanisme inflexible ? Et il était impossible, d'un autre côté, de réserver le mystère de nos destinées sans recourir à un caractère intelligible qui échap perait par hypothèse à toute détermination de la pensée. Une telle conception entraînera pourtant des difficultés insurmontables ; on s'interrogera vainement sur le rapport de ces deux formes de l'existence, et il sera toujours permis de se demander s'il n'y a point une impossibilité absolue, pour ce moi qui est tout entier dans ses symboles, à admettre que c'est bien son histoire qui se déroule. Mais de telsexc ;ès eussent été évités, si l'on se fût borné à exprimer les destinées parli-

i. Voir à ce sujet une intéressante étude rie M. Lanson sur la Littérature et /" Science {Revue Bleue, 1892). Cette tentation de la science nous y a paru très finement notée.

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culières telles qu'elles apparaissent à une conscience méditative, sans arrière-pensée d'explication scientifique, — bref, si Ton se fût mis résolument en face de l'existence individuelle en se refusant à l'immobiliser ou à la construire.

Il était d'ailleurs facile de dissiper ces confusions en soumettant à la critique cette construction elle-même. Supposer, avec les Kantiens, un caractère sensible donl tous les élé ments se commandent à priori, c'est faire tablé rase des réactions qu'ils ont suscitées dans la conscience. On a ainsi traité ces dernières comme des symboles mécanistes de la réalité. On a donc extrait l'élément commun de tous les cas parti culiers, et annulé les unes par les autres les différences accidentelles ; instinctivement, on déterminera les phases de la vie intérieure à la manière d'une trajectoire qu'on peut toujours reconstruire, si l'on connaît le point de départ et la vitesse du mobile ; mais c'est en vain qu'on chercherait, au sein de ce mécanisme, un vestige de la vie qu'il est censé traduire dans l'espace et dans la durée. Ou bien on procédera tout autrement. Dans l'impuissance de donner la formule de la transformation des faits de conscience en actes extérieurs, on éliminera du champ de l'expérience interne toute idée de variation. On se la représentera plus ou moins distinctement comme une existence pleine ou continue, ce qui signifie apparemment qu'après avoir vidé les faits et obtenu les individus à l'état d'abstraction, on suppose que c'est dans cette généralité, et sans rien y ajouter d'eux-mêmes, qu'ils puisent toute leur fécondité et tout leur art. Si l'on va au fond de cette conception, on voit qu'elle ne diffère pas sensiblement de la première, puisqu'elle repose sur une élimination hypothétique de la spontanéité individuelle, et qu'elle n'arrive à une apparente prévision des actes futurs qu'en prolongeant el immobilisant le présent. Mais ici encore, ne donne-Ion pas comme solution scientifique une réponse vraiment trop simplifiée ? Ne se borne-t-on pas à dire que le caractère a toujours été ce qu'il est, ou qu'il est actuellement tout ce qu'il sera? Et le principe causal, auquel on recourt [tour donner à cette assertion une base plus solide, ne lui ajoute rien, sinon que

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