LA RÉFRACTION MENTALE 1.1 LE CARACTERE
la liberté est impossible et que les changements que la con science perçoit doivent être tenus pour des fictions. Ainsi, dans tous les cas possibles, ce n'est pas au caractère qu'on se heurte, c'est à la projection de ce caractère dans les formes de l'entendement : la nature imparfaite de notre esprit le condamne à se servir de notions abstraites, de formules gêné raies qui peuvent altérer ce qu'elles expriment, surtout quand elles ont pris l'apparence de cadres nécessaires préexistanl à la perception intérieure. Mais convenons-en : le caractère transformé par cet artifice logique ne fait plus partie de nous mêmes, soit que les états qui le composent, en se réfléchissant dans nos souvenirs, finissent par s"\ cristalliser, soit que, projetés dans l'espace et séparés désormais de toute acti vite vivante, ils se transforment peu à peu en réactions auto matiques el tombent par là même sous la loi des nombres. Ces longues séries d'états anonymes ne font que nous présenter le tracé de notre vie morale, et c'est bien vainement que, soucieux de nous connaître, nous appliquerions une investigation attentive à des acte- qui résultenl bien plus de l'univers «pu1 de nous mêmes. Le caractère n'est susceptible de connaissance scientifique que s'il est replacé de l'ordre de la vie, où il échappe à toute détermination, dans Tordre de la mécanique, où il n'esl plus qu'un fantôme et qu'une ombre.
Mais il nous sera facile de dénoncer, à l'aide d'un rappro chement, I illusion qui abuse alors la conscience. ( )n a sou vent supposé que le vouloir est un simple résultai dopérations intellectuelles qui ne se fonde sur aucune impulsion instinctive, et c'esl sous forme de jugements et d'enchaînement rigoureux d'idées, que l'on explique la marche de l'acte volontaire, assimilé à un instinct calculateur. Celle con ception, donl nous montrerons plus tard la fausseté, se retrouve dans l'hypothèse d'un caractère mécaniquement défini. On le construit, luiaussi, inabstracto, sons forme de représentations qui coexistent dan- la conscience et qui s'en chaînent dans notre conduite ; el l'on fait profession d'ignorer cet instincl individuel qui est toul le caractère el qui renferme
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dans ses répulsions ou ses préférences primitives, à l'état de préformation, les attitudes variées, les résolutions el les ciises successives don! on refail après coup, si péniblement, l'histoire. Pourtant, voilàla vue synthétique qu'il fallait oppo
ser à une aussi pauvre construction ! \<>il;'i ce que les peintres de la nature humaine, tels que Shakespeare el Racine, n'onl pas hésité à entreprendre, quand, au lieu de renouer le lien extérieur et généalogique des actions, ils nous onl replacé au centre des personnages, révélant d'un seul coup l'impulsion ou l'image, l'obsession ou le désir persistant qui donnenl une signification à toute leur vie et qui l'ont comprendre, comme en une projection lumineuse venue d'un foyer intérieur, toute leur histoire. Car, auparavant, on avait beau entasser les fait s : la vue synthétique, la compréhension totale faisaient défaut. On ne voyait que des détails qui se conditionnaient péniblement les uns les autres : l'ensemble échappait. C'est pourtant cette connaissance de l'intériorité des êtres que la révélation du caractère nous donnerait à la condition, bien entendu, de l'aborder non du dehors, dans l'interprétation approximative qu'en donnent les opérations intellectuelles, mais du dedans, dans la synthèse primitive el comme dans l'attitude familière qui le constitue. Le caractère n'est donc pas une pensée qui délibère ou qui calcule, un groupement d'instincts 'qui se seraient lentement juxtaposés. G'esl une tendance unique et irrésistible, un instinct individuel qui n'arrive que plus tard à la connaissance de l'entendement et qui lui demeurera toujours étranger. Chaque volonté naît et meurt avec son caractère, c'est-à-dire avec sa structure spé ciale, avec son architecture psychologique el c'est là ce qui commande ses attitudes et qui résume, comme en un groupe ment instantané, ces directions irréfléchies de la pensée et de l'action où elle s'engagera plus tard.
Le formalisme kantien cesserait toutefois d'avoir une valeur symbolique dans l'hypothèse où il traduirait le rapport de la volonté personnelle avec l'ordre de l'univers. Le principe âc> causes efficientes exprimerait alors en partie la loi des personnes, puisqu'on pourrait concevoir la volonté comme se
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développant en fonction de toutes les volonté- qui ont été ou qui seront, et celles-ci comme réglant, par quelque nécessité interne, la forme de leur progrès sur la loi totale des choses. \u fond, cette nouvelle hypothèse ne fait qu'imaginer le rapport des êtres sous la forme que revêt, dans un système de la connaissance, une vérité partielle en relation avec une vérité plus générale, et, en subordonnant les existences aux essences, le mouvement concret des libertés aux relations idéales de ces libertés, elle remet aux prises une explication abstraite de l'univers avec la vive image que nous offre de nous-mêmes la pensée intime. La liberté de l'inspiration personnelle y serait d'ailleurs réservée, puisque les deux termes en rapport demeurent distincts, et qu'au surplus, chaque liberté se réfléchit dans le système uniforme des lois naturelles, ce système étant à son tour conçu comme capable, dans les détails, de modifications et de progrès. Allèguera-t-on que le mécanisme n'en gouverne pas moins les destinées particulières, puisque c'est une série d'états déterminés invinciblement qui forme la matière sur laquelle évolue chaque volonté? Mai-, mi bien il faut enlever toute signification à cette dernière, ou bien il faut expliquer pourquoi en elle, comme dans la nature, les séries se convertissent en systèmes et les termes discontinus en unités organiques. Or, si la volonté ne glisse pas simplement à la surface de ce déterminisme, c'est que, par un acte émané d'elle et qui est proprement le caractère personnel, elle passe de la dispersion, où il menaçait de la dissoudre, à l'unité organique, où elle se réalise. Il faudra donc admettre un moment où le déterminisme expire el où se marque l'avènement d'un nouveau règne : le caractère organisé et vivant se superpose à un mécanisme interne qui n'eût pas réussi à le produire, cl réciproquement, ce mécanisme prend un sens, puisqu'il est désormais l'interprète inconscient d'une sponta néilé consciente. Par là se trouvent confirmées no- conclu -ion- précédentes. Ce que nous appelions avec Kant le caractère sensible n'est qu'une forme vidée de toute existence personnelle ; il n'esi que la projection, hors de la conscient e dune volonté concrète qui se développe dans la conscience.
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Telle est précisémenl l'idée que nous nous en faisions Lorsque
nous constations ses limites : la suspension du déterminisme, dans ces cas donnés, implique un écarl entre le moi abstrait et le moi réel, entre le schème de la personnalité et sa repré sentation vivante.
Mais, tandis que les disciples de kant maintiennent l'in terprétation scientifique des phénomènes internes et les ramènent de force à une formule qui substitue partout le mécanisme à la vie, c'est inversement, en écartant de la composition d'un caractère l'idée de vérité scientifique, que l'art parvient à le représenter. Parmi les personnages qui nous intéressent, il en est peu qui répondent nettement, comme on le voudrait parfois après coup, à une formule, à un type, ou même à une question posée ; l'intérêt qu il- ont à nos veux viendrait plutôt de leur physionomie mobile et fuyante, et c'est bien jouer sur les mots que de supposer un caractère fixe qui ferait la vérité rationnelle de la vie. .Une objection nous vient, sans doute, des procédés de Fart lui même, puisque les œuvres réputées les plus vraie- sonl souvent celles où, de quelque façon, la notion de liberté est écartée; au contraire, celles qui nous présentent un tableau de la volonté aux prises avec les choses et brisant avec le mécanisme qui, menaçait de l'asservir, perdent en intérêt psycho logique et humain ce qu'elles gagnent en intérêt dramatique. A vrai dire, il y a là une contradiction que réussirait à dissiper l'étude du sentiment esthétique. On verrait, en un mot, qu'elle résulte d'une confusion entre les effets immédiats de l'art et l'interprétation factice que non- en donnons ensuite. \insi, les caractères de Racine peuvent, pour une pensée phi losophique, se résoudre en leurs antécédents physiologiques : mais, si l'on y réfléchit bien, ce n'est pas ce rapport qui nous intéresse. Rattachés à une multiplicité de circonstance- qui les infléchissent en tous sens et qui suspendent l'accomplissement total de leur nature, ces personnages s'éloignent à chaque instant de la formule que nous aimerions à leur assigner ; à chaque instant aussi, ils reçoivent de celle indétermination même quelque chose d'incertain qui nous enlève la tentation
l'illusion scientifique i3q
de les fixer en les définissant, si bien que tout Pari de Racine consiste à produire, avec un semblant de précision, des per sonnages indéfinissables, et, avec une apparence de déterminisme, une illusion de liberté. Ainsi, qu'il le veuille ou non, l'auteur tragique, s'il entend nous offrir un caractère humainement vrai, doit briser lui aussi avec cette idée de vérité scientifique ; il doit replacer la volonté de ses héros dans des circonstances, changeantes quelquefois à L'infini, qui lui permettront de se particularisera son gré et d'évoluer : en aucun cas, il rie nous permet d'assister à son déroulement logique. C'est qu'il ferait alors œuvre de savant, non d'artiste : il flatterait nos goûts de symétrie ; il ne produirait pas une admirable image de la fécondité intérieure, il n'en rou \ rirait pas inépuisablement les sources. Corneille, si souvent tenté par l'idéal d'une volonté abstraite, la jette pourtant dans une action matérielle qui lui permettra d'arriver à la possession de soi; el les poètes qui nous charment le plus sont ceux qui nous présentent moins des résolutions prises que des résolutions à prendre, des volontés hésitantes et comme en travail. Libre à nous sans doute de construire après coup ces caractères et d'expliquer clairement leur histoire par la formule qu'ils ont confusément cherchée ; mais il reste que cette recherche nous a plus vivement intéressés que l'explication, soit que l'inachevé nous ait offert l'idée de notre liberté en acte, soit que, plus profondément, la vie procède à l'inverse de la science et qu'il y ait une vérité de plus dans cette absence d'explication.
En vain allèguerait-on que nous nous écartons ici des conditions de l'existence réelle pour chercher dans le rêve nue liberté que nous n'eussions trouvée tout éveillés. Car il faudrait démontrer que cette veille n'est pas un rêve à son tour et que l'entendement, dominé, obsédé par son idée de vérité abstraite, est encore en ('lai de traduire le rapport des idées aux actes qui les prolongent. Il faudrait encore expliquer pourquoi l'accord avec la réalité donne seul une garantie solide aux rapports établis à priori entre les phénomènes, pourquoi il n'apparaît jamais que ce qui est arrivé une toi-
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fasse loi pour l'avenir. Si L'on n'y réussit pas, c'est qu'en vérité il y a <lu possible à côté de l'être, autrement dit de l'être inexprimable en langage de causalité, et la conscience ne sera plus taxée d'illusion si elle vient à témoigner que nul rapport de nécessité n'est établi entre le- sentiments et les actes. Or, c'est bien ce que nous éprouvons toutes les fois qu'un artiste ingénieux nous permet «rentrer en nous-mêmes. Nous sentons alors se tondre imperceptiblement ce détermi nisme dont l'entendement et les sens nous avaient investis : nous nous sentons devenir joyeux et libres. Parfois, dans la douceur de l'intimité retrouvée, nous éprouvons que quelque chose se produit qui modifie, qui transformera peut être notre être moral : tels ces sentiments qui nous pénètrent peu à peu, qui changent peu à peu l'arrangement de nos pensées, en leur donnant à notre insu une fraîcheur et une délicatesse toutes nouvelles. Qui niera qu'il n'y ;iit là une idée vivante fondue dans notre nature entière, et qui doutera qu'un caractère assez instable pour varier selon qu'une pensée profonde le pénètre ou le délaisse, soit exactement exprimable par les formules du mécanisme? Nous dirons qu'entre ces termes il n'est pas d'équivalence possible, puisque l'un ramène les idées relatives à l'individualité et au moi, alors que l'autre les dissout dans une série de causes dépourvues de signification personnelle. Nous dirons qu'il est dans toute existence des moments où le caractère per sonnel, touché par une espèce de grâce intérieure, peut >e fondre et tenter de se recomposer, et que c'est une ébauche de la liberté, sinon la liberté elle-même, que celle bienheu reuse expérience d'un renouvellement possible, profondément senti, ne fût-ce d'ailleurs qu'un instant, ne fût-ce qu'en rêve. Nous ajouterons que c'est bien une révélation de l'être vrai foutes les fois que l'art nous met en présence de tonnevivantes : car les constructions par lesquelles il provoque en nous le sentiment esthétique expriment le rapport du possible à l'être, plus exactement que la science ne le ferait armée de sou idée de vérité abstraite, si bien qu'à la joie que nous éprouvons alors à nous sentir en contact a\ee un
aspect ignoré de la nature humaine, se joint une imperceptible surprise de ce que nous trouvons exprimé ce qui nous paraissait inexprimable, et de ce que nous arrivons à concevoir sans etïort ce que la science n'atteint ni ne cherche.
On voit qu'il en est de l'existence interne comme de la nature où les lois mécaniques, loin d'être les lois radicales, ne sont que les produits déjà complexes de lois plus fondamentales. Le caractère, tel qu'on l'entend communément, n'est qu'une loi dérivée, étrangère aux facteurs qui composent notre être psychique : mais, en lui-même, il est la forme originale et comme instinctive d'une activité vivante. Pourtant, il ne suffirait pas, pour établir ce dernier point, de dissiper l'illusion d'une nécessité qui s'introduit au cœur de la volonté et qui en trouble la source ; il faut encore montrer que cette forme particulière est irréductible, qu'elle correspond, en un mot, à une synthèse mentale, et de quelle nature est cette synthèse.
Or il semble que, sur ce point du moins, l'analyse empiriste doive nous être d'un réel secours, puisqu'elle incline à recomposer la perception avec le sentiment, l'effort avec l'émotion, l'extériorité avec des états internes : on n'aura donc, semble-t-il, qu'à pousser plus loin cette analyse pour retrouver, sous le cadre extérieur dont on revêt le caractère, les émotions originales qui le maintiennent au regard de la conscience réfléchie. La psychologie anglaise n'y a point manqué. Ce qui ressort des études de M. Bain et, malgré une opposition apparente, de celles de M. William James, c'esl le dessein de considérer la volition en sa simplicité native, en dehors «le toute forme préexistante; et qu'avec l'un, on examine la matière d'impressions variées que tout acte volitionnel recouvre, ou qu'avec l'autre, on considère plutôl la forme que ce! acte affecte dans la conscience, pour retrouver en lui l'action secrète d'une idée qui demeurerait affirmée, on voit toujours s'évanouir la distinction que Kanl avait si péni blement maintenue entre la forme sensible de la volonté et la volonté pure. En un mol, Kanl avait détaché le caractère de son contenu réel : les empiristes cherchent comment il se
rapprocherait du contenu dont on l'a violemment séparé, comment il arriverail à reprendre place dans la pure coh science. Maintenant, ce sérail nue conclusion que d'imaginer, au centre de ce système d'éléments psychiques, une volonté dont ils traduiraient les variations; mais il est vrai aussi que les empiristes paraissent avoir méconnu l'activité de l'esprit dans cette synthèse nouvelle, quand ils se hâtent d'ajouter: « Tidée victorieuse est en chaque cas formée d'images, de sentiments qui sont afférents dans leur origine, et la première conclusion à laquelle on soit conduit est la continua tion de cette ancienne vue sensationniste que tous les matériaux de l'esprit sans exception sont dérivés de la sensibilité passive. » Ainsi, par une confusion de ce qui est en nous personnel ou intime avec ce qui, dans la sensation, nous émeul et nous affecte, la psychologie de l'empirisme, après avoir cherché le centre vrai du caractère au delà des cadres de la nécessité, dans une organisation profonde des états internes, en est venue à résoudre le problème qui s'était d'abord posé, par un appel de la sensibilité émotive et le rejet de toute activité mentale. Dans ce qui va suivre, nous n'aurons pas de peine àmontrer que, sil'intime élément émotif se retrouve encore au sein du caractère, ce dernier est incomplètement défini lorsqu'on se borne à le décomposer en ses facteurs purement sensibles, lors même qu'on les recompose ensuite sur le type dune pénétration réciproque. En un mot, il se glisse en lui un élément tout autre que la subjectivité absolue, un élément d'intelligence et de volonté. L'état de pure inli mité est le plus bas degré de la vie personnelle: c'esl le centre potentiel où nos facultés se ravivent. Que si l'on e-saie de construire le caractère sans autre donnée, nous verrons se produire nécessairement l'une de ces deux alternatives: on s'efforcera de faire sortir volition et liberté de la vie sensa lionnelle, quille à rétablir en celte dernière l'idée de déve loppemenl continu, par l'intervention de l'imagination et de Fhabitude qu'on suppose capables d'en souder les éléments dissociés; ou bien, comme on l'a tenté plus récemment, on réunira ces éléments profonds en une synthèse mobile, qui