CONNAISSANCE ET SENTIMENT
derons comment elle se produit, quelles sortes de facultés elle met en œuvre. Donc, pour peu que j'entre en moi-même et que j'essaie de démêler la composition des phénomènes internes, je reconnais une différence de nature entre deux faits souvent confondus : savoir et sentir. Je sais que deux et deux font quatre, je ne le sens pas. Mais je sens une émotion naître, un désir se produire, une résolution se former en moi, et comme je suis seul à les saisir sous cette forme particulière, on dira que je sens, mais que je ne sais pas. Le savoir ne va pas sans un caractère de généralité qui le détache de celui qui sait ; sentir implique, au contraire, une expérience personnelle, intime, incommunicable. Dans l'impossibilité de réduire l'un à l'autre des modes de connaissance si distincts, on en vient à leur trouver des principes séparés : l'entendement connaît les choses dans une généralité qui n'en exprime pas la nature, la conscience les saisit dans une intimité qui n'en permet pas l'expression; l'un sait, l'autre sent1. Il nous sera permis de soutenir que les principales obscurités du problème delà personnalité tiennent aux difficultés que présentent les conditions singulières de la perception intérieure et que ces difficultés, à leur tour, résultent du procédé d'abstraction que nous venons de signaler et qui sépare, pour les opposer brusquement, ces deux formes de la pensée.
« 11 est certain, remarquait déjà Malebranche, que l'âme voit clans elle-même et sans idées toutes les sensations et toutes les passions dont elle est capable, parce que toutes les sensations et toutes les passions de l'âme ne présentent rien
i. « L'importance du savoir, de la connaissance abstraite, consiste avant tout dans sa transmissibilité et dans la possibilité de se conserver invariable : c'est ainsi simplement qu'elle acquiert tout son prix pour la pratique. On peut avoir dans son entendement une connaissance directe et intuitive de l'encbaîncment causal qui relie les modifications et les mouvements du corps naturel, et y trouver sa pleine satisfaction ; mais cette connaissance ne devient apte à être communiquée qu'après avoir été fixée par des. concepts. » Scbopenbauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, traduction Cantacuzène, t. I, p. 83. Voir également trad. liurdeau, Paris, F. Alcan.
[\ l'entendement et La conscience
qui soit hors d'elle, qui leur ressemble. » D'un autre côté, l'esprit n'aperçoit les choses que clans l'idée qu'il a de l'infini, idée générale dont les idées particulières ne sont que les participations. L'intellectualisme de Malebranche semble donc autoriser la distinction de deux aspects de la connaissance ; il semble qu'en ramenant le détail de l'expérience intérieure à quelques idées claires, mais impersonnelles, l'entendement se sépare précisément de la conscience dont la loi est de varier avec chaque esprit et, en chaque esprit, de revêtir des formes nouvelles, selon les états nouveaux qui l'occupent; qu'en conséquence, si l'entendement enveloppe des rapports immuables, la conscience mêlée à des états essentiellement variables, changeant avec eux, se particularisant en eux, reproduise la logique intime de ces mouvements opposés, sans autre limite à ses métamorphoses que la fécondité apparemment inépuisable de la vie mentale.
Mais, bien mieux que ces considérations abstraites, la manière dont on connaît de part et d'autre établirait le bien fondé de cette distinction. Quand vous appliquez à une démonstration géométrique l'attention de votre esprit, vous remontez par une suite de raisons à des principes clairement conçus. Vous savez donc: la lumière se fait en vous, vous voyez les choses dans cette lumière. Le rapport des conséquences aux principes vous apparaissant, une même clarté enveloppe désormais les unes et les autres. Aussi, loin d'être requises, les données personnelles ne pourraient que troubler cet ordre : les mouvements du cœur qui désire ou consent ne feraient qu'altérer la clarté de la lumière1. (Test, au con-
i . Nous faisons relour, comme on voit, à l'identification du savoir avec la connaissance abstraite, par concepts, telle que Schopenhauer l'a nettement définie dans le passage suivant : « Savoir, en général, signifie : posséder dans son esprit en vue de les reproduire à volonté, des jugements dont le principe suffisant de connaissance se trouve en dehors d'eux-mêmes, ce qui signifie des jugements \rais. La connaissance abstraite seule est donc un savoir. Savoir c'est connaître abstraitement, posséder fixement dans des concepts de raison ce que, d'une manière générale, on connaissait déjà par une autre voie. » Schopenhauer, Le Monde comme volonté, etc. tbid., p. 83.