RAISONNEMENT ET INTUITION O
traire, dans la vivacité du sentiment que la conscience me révèle son objet, et plus cette révélation est vive, moins elle est claire. TSon qu'on ne connaisse pas : on connaît plutôt sans détour, d'une façon précise, distincte même, mais particulière et inexprimable. Ainsi, j'éprouve de la joie : c'est ma joie. Mais comment l'éprouvé-je ? Sous quelle forme? Sous forme de joie sans doute? Oui, mais en y joignant des particularités qui la rattachent à moi-même ou à moi seul, particularités éprouvées , non exprimées. Et le langage, fidèle interprète de ma pensée, semble dire ces choses quand, au fond de cette impression, grâce aux formes subjectives dont il se plaît à user, il laisse deviner quelque secrète convenance de l'âme. Remarquez, d'ailleurs, que cette subjectivité s'accroît à mesure que la connaissance gagne en profondeur. Je ne sais quoi de profond et de secret, ce que Pascal appelait le cœur, juge des principes de la morale. Vous les voyez, ou plutôt leur clarté ne se révélant à vous que dans le sentiment vif qu'ils excitent, vous les sentez. Sont-ils obscurs, incertains ? Ils sont intimes. Plus nous approfondissons, plus nous nous rapprochons de ces convenances secrètes dont on parlait tout à l'heure, mais plus aussi il y a d'apparence que l'être arrivé à se toucher dans ses raisons dernières ne puisse que déchoir s'il recourt à autre chose qu'elles pour les exprimer. Or, suivant en cela une marche inverse, la connaissance par l'entendement augmente en clarté à mesure que croit la généralité de l'objet qu'elle saisit, à mesure encore que cet objet s'éloigne des conditions de l'être individuel. Au lieu de tendre à la particularité, ou mieux, à la singularité de l'être, c'est plutôt à ce que l'être renferme d'indéterminé et d'universel que l'entendement s'applique.
Hàtons-nous d'établir entre ces deux fuîmes de connaissance une distinction de fait qui nous permettra de préciser leur objet. C'est celle-là même que Schopenhauer reconnaît quand il oppose le raisonnement et l'intuition, le savoir et le sentiment: « Le concept désigné par le mol sentiment, remarque-t-il, n'a absolument^ qu'un contenu négatif: il
0 r, ENTENDEMENT ET LA CONSCIENCE
signifie que quelque chose qui existe actueilemenl dans la connaissance n'est pas un concept, n'est pas une connaissance abstraite de raison... La compréhension démesurément étendue de ce concept embrasse les objets les plus hétérogènes, dont on ne peut comprendre la coexistence dans la même sphère, tant qu'on ne s'est pas rendu compte qu'ils ne s'accor dent entre eux qu'à un seul point de vue, celui tout négatil de n'être pas des notions abstraites. Les éléments le plus divers, les plus opposés même, existent tranquillement à coté les unes des autres, dans ce concept. Il n'y a rien de commun entre eux si ce n'est cette qualité négative de n'être pas des connaissances abstraites de la raison ; le fait devient surtout frappant, quand on ramène dans la compréhension du concept même la connaissance intuitive à priori des relations dans l'espace, particulièrement les connaissances de l'entendement pur, et, en général, quand, en parlant de n'importe quelles notions ou vérités, que l'on ne connaît encore qu'intuitivement, avant de les avoir réduites en notions abstraites, on dit qu'on les sent1. » Amené à s'expliquer sur l'origine du concept de sentiment, Schopenhauer l'explique par une simplification hâtive de la raison logique faisant rentrer de force dans celte unique notion toute modalité de la conscience qui n'appartient pas à sa propre manière de concevoir, qui n'affecte pas la forme d'une notion abstraite. C'est, de la part de la raison, pur exclusivisme. Mais, comme ses propres procédés ne lui sont pas encore devenus bien clairs par un examen approfondi d'elle-même, elle n'a pas tardé à payer bien cher son péché, par des malentendus et des erreurs qui se sont multipliés sur son propre terrain2, et dont elle se donne le spectacle.
A cette notion d'un entendement désireux de retenir des êtres les plus dissemblables l'élément de similitude, le même, dirait Platon, il convient d'opposer le tableau de la conscience et de L'activité qui s'y déploie : c'est à l'idée
i. Id. Le Monde comme volonté et comme représentation, t. I, p. 83-84- 2. Id., ibid., p. 85.