‹ La vie personnelleChapitre 61 sur 155 · IMPULSION ET RÉFLEXION · texte numérisé non relu

IMPULSION ET RÉFLEXION

sera le moi lui-même. Mais le moi, éliminé de la première doctrine, devient, dans la seconde, indéfinissable: n'est ce pas qu'il est alors inintelligible, et qu'on essaie vainement de le comprendre après en avoir écarté l'idée d'organisation réfléchie cjui le sauve en fait de son absurdité fondamentale? \in-i. Terreur inhérente à ces doctrines résulte d'une même illusion: l'élimination de la réflexion, la réduction du caractère en une forme destinée à traduire un étal de sensibilité passive. Bref, on oublie que dans les profondeurs de la conscience tout phénomène est un acte et toute forme un pouvoir.

La solution de cette difficulté était pourtant d'ordre tout psychologique. Elle eut été suggérée par le partage, facile à effectuer, entre le caractère considéré dans sa forme spontanée, ou impulsive, et le caractère réfléchi. A son degré d'organisation élémentaire, le caractère nous présente la loi de notre causalité propre sous une forme bien incomplète. La synthèse qui le constitue et qui comprend des données radicalement distinctes, telles que le tempérament, l'humeur et la cœnesthésie, ne doit son apparente unité qu'à la néces site d'agir et de produire du travail. La composition de ces forces est donc réglée par l'arrangement spontané qu'elles savent s'imposer quand, liguée- et vivantes, elle- -ajustent aux circonstances ou réagissent contre elles. C'est dire qu'elles ne s'érigent pas encore en une synthèse véritableiikmI humaine, et que chez les impulsifs, par exemple, elles se déroulent au hasard, ne se sauvant de la versatilité cl du caprice que par une sorte de circonspection machinale qui résulte de la routine. Toute la question est de savoir -i nous continuerons à être des impulsifs ou -i. réfléchissant -m cet ensemble de tendances qui se composent entre elles empiriquement, non- arriverons à susciter, du sein de cet être émotif et sensible, l'idée de notre caractère. Uors seulement, nous pourrons vivre sous la loi de noire causalité propre; car la réflexion, en pénétrant dan- ces instincts, les transforme et les simplifie; elle \ apporte des rectifications nécessaires et une unification voulue: elle les arrache à la versatilité du

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sentiment pour leur communiquei la cohésion el la suite régulière de la raison pratique: toul devient stable en n.iiit un. Nous avons alors véritablement un caractère intelli gible, puisqu'il se confond avec l'idée réfléchie de notre

nature et de notre action. Ce caractère est parfaitement dis tincl de notre réalité sensible, telle que la saisit la perception empirique; ce n'est pas une forme toute faite qu'elle nous imposerait; il se dégage plutôl au cours d'une \i<- méditative qui convertit la pratique en pensée, pour demander ensuite à cette pensée la règle efficace et individuelle d<' l'ac tion. Le caractère, dan- saforme supérieure, l'ait ainsi retour à une causalité idéale qui se réalise et s'éprouve au contact d'une expérience personnelle. Il marque, pour l'individualité, le passage d'une distribution spontanée ou routinière des actes, à une organisation réfléchie.

Puisque le caractère, insuffisamment défini par la ni site, est irréductible à un système d'éléments psychiques coordonnés par une fragile habitude de l'esprit, il reste uni quement à se demander s'il ne se confond pas avec une loi d'organisation individuelle. C'est, au fond, ce que l'on entend quand on suppose que les état- composants s'érigent en une indivisible unit: „i ice aux hen^ d nue affinité r; ,iproquequi les rattache. L'idée de relation est ici respectée, puisq i fonction- multiples que l'organisme individuel recouvre, l'analyse psychologique peut les démêler, tout ensuivant les varia tions de chacune d'elles. D'un autre <-ê,té. toute interprétation mécanique est écartée, le point où se rejoignent ces relations étant infiniment instable, échappant même par là à toute détermination géométrique, et puisque, aussi bien, il prc existe à l'effort d'abstraction que uous tentons pour le décomposer. Le caractère est donc comparable à une mélodie qui recouvre, dan- la succession des sons composants, une loi itinuité esthétique complètement individuelle ; il est, en lui-même, l'unité d'une multitude, et le système de données auquel nous recourons pour le construire ne fait qu'indiquer, par un procédé grossier, le? variations d'un état nscience indivisible. Bref, l'individualité est d'abord

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requise; puis, à chaque moment de cette histoire que nous tentons de revivre, c'est telle partie ou telle autre qui est plus nettement présente à notre esprit : mais le caractère individuel est un phénomène total qu'on ne saurait décom poser en ses éléments. Libre à vous sans doute de considérer les séries en dehors du système qu'elles composent el de leur trouver; un sens particulier, comme pour des vers qu'on lirait en dehors du rythme de tout le morceau : mais en vain essaieriez- vous, avec ces harmonies partielles, de restituer l'harmonie totale, en vain tenteriez-vous d'égaler dans votre système de variations les variations mêmes de la volonté I caractère sera donc une loi individuelle : mais il faut bien se dire que la loi ne fait ici que traduire une synthèse mentale préalablement donnée. Aussi u'\ a-t-il qu'un moyen de la connaître: c'estde s'en offrir la vue instantanée : c'est d'en embras ser d'un seul regard les délicates relations, et de les revivre. Il serait aisé de montrer que cette conception du caractère est impliquée dans toute définition qu'on pourrait en donner dans une théorie des lois. De ce point de vue, il convient d'abord d'écarter un sens : on ne saurait concevoir la loi individuelle comme un cas particulier d'une loi générale, on ne saurait dériver l'individualité de la variabilité des termes, ni supposer que les divers éléments dont cette loi règle les rapports varient seulement entre eux dansdes limites définies, en fonction les uns des autres. Mais écarterait-on cette inter prétation, si l'on ne soupçonnait quelque inexplicable raison qui distingue entre eux les êtres d'un même genre, sans qu'on ait à recourir à la loi générale qui les enveloppe ? On se refuse donc à voir dans l'individu un composé d'abstrait-, et l'on se prépare en même temp> à subordonner la loi élit- uiènir à un nouveau principe d'explication. C'est ce qui ressort des tentatives ingénieuses qui se sont récemment produites. On dira, par exemple, que le caractère est un genre particulier, puisqu'il embrasse simplement les ressemblances des états propres à un seul individu1; mais il restera à comprendre la

i. Dauriac, Croyance ei Rémlité. \"ii aussi Renouviei el Paulhan. Bazaillas. 10

raison secrète qui fixe ces ressemblances dans le temps el qui les groupe en une histoire unique. On recourra donc à l'ha bitude, principe de stabilité et de permanence; <>n lui demandera de dominer et de régler le développement de l'individu ; on finira par la concevoir comme la loi individualisée dans un être déterminé, vivifiée clans une conscience vivante. Mais de proche en proche on restaure dans le réseau des lois mentales l'idée d'activité dynamiqne, on reconnaît que l'habitude ne se conçoit pas sans rien qui la suscite ou qui la maintienne. Au delà de l'habitude, comme au delà de la loi, on reconnaît un acte initial, tout autre en lui-même que l'habitude ou que la loi, et l'on se dit que, si le caractère est un système, les variations qu'il nous présente se rattachent, par des transitions souvent insensibles, à l'acte un et mobile dans lequel la volonté s'exprime. Telle est, telle apparaîtra mieux dans la suite la vérité qui nous paraît recouvrir la théorie des lois. Le phénoménisme ne saurait expliquer l'apparition du caractère, pas plus que la loi générale n'y eût vraisemblablement réussi. Mais en rétablissant l'idée d'organisation interne, et en faisant du caractère un svstème de relations donné à part de tout autre, il nous prépare à découvrir au sein de ce système, abstrait encore, l'acte individuel qui lui donne un sens.

Gomment donc passer je ja théorie des lois à la vérité plus haute qu'elle recouvre? Comment figurer la synthèse vivante qu'elle ne fait que traduire en langage abstrait;* Nmisavons que les phénomènes qui forment la vie intérieure ne sont que les variations d'une activité consciente ; nous savons que celte activité est inédite, puisqu'on ne saurait la réduire, sans l'altérer, aux mouvements d'une tendance affective. Mais pour qu'elle soil vraiment réelle, il ne suffit pas que, mêlée à toute la vie, sans arriver à se saisir, elle soit partout et nulle part. La coordination des acte- que la conscience découvre nous révèle, d'ailleurs, que la dispersion du vouloiï n'est pas définitive, qu'il y a un point où ses rayons convergent et un foyer où ils s'exaltent. Cette activité où se ramasse l'inspiration qui anime tous nos actes, tout autre

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par suite qu'un total ou qu'une idée, quelle en est donc la nature ? C'est ce qu'indique un nom qui l'exprime telle qu'elle est et, ce nous semble, tout entière : le nom de cœur. Aristote, voyant dans l'individuel le fond et la substance même de l'être, avait pris soin d'établir que c'est le propre de l'individu de n'être pas objet de science. Et pourquoi ? Parce que l'individu ne comporte pas de détermination générale, étant par nature si original ou, pour mieux dire, si unique qu'il défie toute formule. Bien plus tard, Bossuet reconnut dans ce fond reculé de l'âme le secret conseil où les idées se forment et les résolutions se prennent, et il y vit comme une inspiration individuelle capable de gouverner la conduite, de juger aussi en dernier ressort de la règle des mœurs. C'est sans doute ce qu'estimait encore Pascal1 lorsqu'il croyait que le cœur juge des principes, le cœur, c'est-à-dire ici l'acte personnel de l'esprit adhérent, avec lumière et amour, à ce qui dépasse pour la fonder toute démonstration. Et quand Vauvenargues écrit : « Les grandes pensées », c'est-à-dire celles où se manifeste avec le plus d'éclat la nature humaine, « les grandes pensées viennent du cœur », il signifie apparemment qu'il y a au fond de chacun comme un art capable de concevoir ces hautes pensées et de leur communiquer, selon son degré de vivacité première, plus ou moins d'éclat. Ainsi le cœur aurait une sorte de compréhension agile et fine, faite de souplesse et de force : il serait l'intuition de ce qui ne se prouve pas, le pressentiment de ce qui est, le sentiment vif de ce qui doit être. Mais il serait encore et par-dessus tout un certain pouvoir d'expansion par lequel se créent en nous, en même temps que des résolutions, l'expression individuelle, libre, abondante de ces résolutions. L'aimer est l'office du cœur. C'est même parce que de tous les arts l'aimer est le plus personnel que l'individualité qui a ses racines en lui ne saurait, selon la pensée d'Aristote, devenir objet de science. C'est le fond et

i. Noir la IVe section do l'excellente édition de Pascal.de \1. Brunsch

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la substance du cœur et, en conséquence, de l'être moral, que cette énergie insaisissable, artiste, capable d'aimer, en qui, par un heureux tempérament, la lumière s'allie à la force.

Or, sans cette activité centrale où tendent de près ou de loin nos multiples décisions, ce qu'on nomme caractère ne serait pas. Le caractère le plus haut serait celui donl \r< détails, se subordonnant d'après une logique interne, réaliseraient une seule pensée finale. Et comment entendre ce concours, sinon à la manière d'un acte d'aimer qui se multiplie autant qu'il y a d'actes directs et intimes, tandis que les détails où il se divise s'ordonnent librement, selon la force dont il les doue? Nous sommes, en nous-mêmes, l'acte unique par lequel la volonté individuelle affirme à travers les accidents de tous ordres sa propre existence ; et le caractère moral ne serait rien autre que le rapport de la volonté individuelle, ou du cœur, aux démarches qui la traduisent et aux données extérieures qui lui servent ou la contrarient. Conçu sous sa forme la plus haute, il n'est donc pas l'acte absolu par lequel la volonté proclame son existence ; il exprime encore la manière dont cette volonté, transformée au contact de ses symboles, se lie par l'emploi qu'elle fait d'elle.

Si l'on sait voir au-delà des mots, on se convaincra de la distance qui sépare un tel état de Tétai émotif auquel l'empirisme nous avait conduits; on reconnaîtra, de plus, que la pure analyse aurait ramené les mêmes conclusions. Demandezvous, en effet, en quoi l'on distingue une particularité de votre caractère d'une de vos émotions, si l'on suppose, avec les phénoménistes, que le caractère résulte d'un mélange de relations qui subsistent, distinctes, au sein d'un état unique fondamental. Ce serait vainement que vous l'essaieriez, puisque l'émotion n'est aussi qu'un rapport confusémenl perçu entre des états psychiques multiples. Il faudrait pourtant expliquer la distinction que la conscience établit d'ellemême entre ces deux états. Direz-vous que le caractère implique la continuité de la vie intérieure, alors que l'émotion est instantanée !} Mais faudra-t-il encore discerner ce

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