LE SUJET INDIVIDUEL
verrait aussi qu'empirisme et intellectualisme ne font qu'altérer ce premier fait : car, à partir de là, il était facile, pour quiconque appliquait à l'individualité an procédé d'abstraction, delà concevoir comme une unité formelle et de l'ériger en substance ; comme aussi, en abstrayant, pour ainsi dire, le mouvement du mobile et en mettant la trajectoire à la place des pi tints animés qui l'avaient décrite, l'empiriste devait découvrir dans la vie intérieure une succession d'atomes, une série de points discontinus où s'exprime et s'épuise la mouvante énergie de la personne. Pour dégager la vraie idée de l'individualité, il y aurait, selon nous, un parti plus simple. Dès qu'on exa mine un phénomène faisant partie de notre propre expérience, nu voit qu'il est attribué à un système unique d'états, affirmé de lui comme de sa cause ou de sa raison d'être. C'est sur la valeur de ce jugement d'attribution qu'il conviendrait de s'interroger. Est-il analytique ou synthétique ? Y a-t-il, dans la réalité, des termes qui lui correspondent ? Et s'il établit entre ces termes la vérité de liens vivants, est-ce de l'attribut au sujet, n'est-ce pas plutôt du sujet à l'attribut, de l'individualité au caractère, que se succèdent alors les éléments de la conscience ?
Plusieurs raisons semblent interdire ce changement de méthode, en élevant d'abord des doutes sur la légitimité de l'affirmation du sujet. Il est en effet des moments où cette affirmation se trouble : la rêverie nous en présente le lent évanouissement : durant le sommeil, il n'y a plus de jugements, même altérés, portés sur le moi lui-même. C'est une suspension normale du moi. Des raisons plus décisives sont tirées de ces cas d'extrême désordre qui semblent ruiner de fond en comble l'édifice fragile de la personnalité. Dans la folie, dans l'hyp nose, le moi est mis hors de son centre, se perd de \ ue, se con fond avec les \isions de ses rêves, oublie jusqu'à la notion de son être. Dédoublement provoqué ou naturel, empire d'une idée fixe, tyrannie dissociatrice de la démence, tuméfaction de l'égoïsme dans la folie, c'est toujours le sujet divisé d'avec lui-même, el annihilé. Enfin, d'un tel étal d'appauvrissement
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et de désordre nous trouvons les plus redoutables exemples dans ces maladies — vraies maladies de la personnalité — où, sous la tyrannie des images et l'autonomie croissante des passions, la volonté se relâche, l'unité intérieure se brise, incapable de se reformer. Qu'en conclure dans le sujet qui nous occupe? Puisque l'entendement nous trompe quelquefois, remarquait Descartes, il peut bien nous tromper toujours, même quand il nous offre des semblants de vérité. Le même doute se présente à l'égard de l'affirmation du moi ; dans cet effacement graduel de l'unité intérieure, où donc trouver le point fixe, inébranlable, qui se réfléchit dans nos états mobiles et que symbolise le discours, le « punctum saliens » de l'individualité? Si l'on tient à le concevoir sous la forme d'un moi abstrait, supérieur à ses propres modes, comment concilier de telles déviations avec son unité prétendue ? Pour un peu, c'est le langage seul, œuvre et produit de l'entendement, qui maintiendrait encore ici une unité artificielle ; le moi ne serait plus un élément réel de l'existence mentale, mais comme une fiction de la logique verbale qui essaie vainement de l'enserrer. On le voit : le problème du sujet individuel n'aurait pas à se poser, et de l'expérience intérieure on pourrait presque, dès maintenant, tirer une formule de négation : mais nous prétendons qu'un examen attentif des cas défavorables nous fait entrer plus avant dans la notion vraie du sujet et nous permet de donner, en même temps que la clé de ces difficultés, la formule, déjà pressentie, de l'existence individuelle.
11 est d'abord à remarquer qu'à travers tous les désordres une même affirmation se continue, celle de l'existence, et de l'existence personnelle : « je suis ». On pourrait donc prétendre que dans son fond ultime le sujet n'est pas altéré, puisqu'il ne cesse d'affirmer de lui même tous les accidents survenus : aussi pourrait-on toujours dire «je suis », mêmeen se donnant les qualificatifs les plus impropres : relieur pbrteraitsur l'attribut variableet accidentel. En lui-même, le sujet est « comme une statue sur les bords du fleuve du temps 1 ».
i. Amiel.
LE DOUBLE VSPECT DE l'iXDIVIDI \ I I l l: [65
le témoin immobile de quelque mystère qu'il n'a pas voulu el qu'il n'arrive pas à comprendre. Dans l'état actuel de nos recherches, nous ne saurions reprendre cette solu tion ; elle suppose, ce qui est en cause, l'existence d'un sujet pur. De plus, on concilierait aisément la vérité de cette affirmation avec les désordres réels du moi fondamental ; au sentiment confus dune vie qui se prolonge, l'entendement applique son idée de l'être ou de la substance : et c'est encore dans les abstractions logiques que, par une curieuse réfraction mentale, nous croyons retrouver l'intégrité d'un être dont la conscience nous présente à bon droit la dissolution. On pourrait encore, il est. vrai, recourir à l'hypothèse d'un dédoublement de la notion de personnalité, dédoublement que justifient, en quelque sorte l'expérience sociale et la con science. Ce dédoublement s'effectue à chacune des fois où nous essayons d'expliquer un de nos actes avec quelque clarté : nous recourons alors à un artifice qui l'isole du milieu mental où il s'esl développé, el nous nous efforçons de le comprendre à l'aide de considérations générales qui n'ont pas servi à le produire. En ce sens, nous regardons notre propre histoire comme détachée de nous. Voulons-nous expliquer un des événements qui la composent ? Nous invoquons les raisons intelligibles qui nous permettent de l'entendre au lieu des convenances intimes qui lui ont permis d'être; il nous apparaît bientôt comme un des points de jonction où viennent se couper capricieusement les phénomènes de notre parien ne manque à son explication que nous qui l'avons produite. Chaque fois cependant qu'une émotion vive nous rend à nous mêmes, nous sommes ramenés aux conditions vraies de l'être réel. Nous commençons à soupçonner que nos actes ne sont en réalité que la manifestation dans le temps du caractère moral, de la personnalité même de chacun. ( îette personnalité, non- la retrouvons, comme aux premiers jours, dans les réac tions naïves qu'elle suscite : le sens du moi, un moment
perdu, s'éveille. On c prend doue que le moi puisse être
conçu de deux façons; du dehors (el c'est de là que nous le considérons le plus souvent nous-mêmes), il nous paraît
lbT> L'iNDn [DUALITÉ
comme une succession d'actes ayant une histoire et, en
un sens, une nécessité ; du dedans, où nous pouvons nous reporter si nous savons briser avec l'illusion mécaniste, il nous apparaît comme une donnée intime, présente et supérieure à la fois à notre existence historique. On comprend de plus qu'une légère rupture dans le tissu intérieur déterminant le désaccord formel d'une partie de nousmêmes avec les aspirations profondes de l'autre, entraine après elle ces jugements erronés où le sens de notre nature est comme perdu, tandis que la conscience éclairée par une lueur vacillante n'arrive pas à découvrir, encore moins à redresser, le vice d'ajustement qui l'abuse. A cette doctrine d'un dédoublement des puissances du moi, des théories psvchologiques récentes semblent encore donner raison. On a parlé d'un sens du corps capable de défaillances et d'excitations ; on n'ignore pas que la folie se produit à la suite de lésions cérébrales presque toujours caractérisées et que, dans un ordre tout voisin, les phénomènes d'hypnose résultent d'un état cataleptique, compliqué de l'anesthésie des fonctions normales. Les passions absorbantes, les désordres des voluptueux pourraient aussi provenir d'une autonomie des centres ganglionnaires rendus indépendants de l'influence de la volonté ; et cette indépendance, les récentes doctrine- sur l'absence de connexion dynamique consciente entre le monde interne et le monde externe ' semblent encore l'accuser. Aussi, pour peu qu'il y ait excès ou désordre dans ce sens délicat de l'organisme, on comprend l'apparition de troubles de surface auxquels le moi profond n'aurait plus de part. La réalité du sujet est sauvegardé» - : la conscience naïve, même alors, dit « moi » ; la conscience critique lui donne raison.
Cette interprétation est elle fondée? ^ al il un dédoublement effectif du moi : un moi formé de notre existence historique, et un moi profond, inaltéré, le moi vrai de l'individualité ?
i. W. James. Critique philosophique.