‹ La vie personnelleChapitre 66 sur 155 · LA DÉCOMPOSITION 1)1 MOI · texte numérisé non relu

LA DÉCOMPOSITION 1)1 MOI

Il le semble, puisque des volitions persistantes peuvent se produire auxquelles ne répond aucun effet extérieur, et qu'alors notre volonté nous apparaît comme impuissante et paralysée. Parfois encore des actes surgissent de l'organisme, à la façon des mouvements réflexes, sans l'aveu de la conscience. Ces désordres seraient donc liés à une impuissance du moi auquel échapperait son histoire, sous l'influence inexpliquée de l'organisme et de l'habitude ; l'aliénation serait la suite de cette impuissance ou, si l'on veut, du dédoublement grâce auquel une moitié de nous-mêmes cesse d'exercer sur l'autre une maîtrise normale.

Pourtant, des cas se présentent que ne saurait expliquer un simple dédoublement : tels ces désordres mis en lumière par des analyses récentes1, où les puissances personnelles tendent à s'extérioriser pour vivre d'une vie autonome. C'est là une vraie décomposition du moi ; car, non seulement il se soustrait brusquement à l'ensemble organisé des actions qui le dominaient, mais encore, il se refond, en quelque sorte, dans son entier. L'examen des cas de cette nature montrerait, croyonsnous, qu'il > a de vraies maladies du moi consistant dans une désorganisation réelle des éléments qui en composent l'unité. Qu'une idée s'élève despotique et simple, dans une àme où la volonté faiblit ; qu'elle s'attache à elle d'une prise subite : elle détermine un arrangement des états intimes au même titre qu'une idée normale, en se fixant, produirait une émotion ou une passion. Seulement, la synthèse émotionnelle est par essence libre et humaine ; en s'y engageant, notre individualité ne semble pas abdiquer, puisqu'elle colore de sa nuance les mobiles états où elle se reflète. Au contraire, l'idée fixe bannit de sa synthèse les puissances rebelles de L'individualité. Le moi se désassimile. A l'état de pénétration et d'unité succède alors un désordre caractérisé par la multiplication des centres de la vie intérieure. Pour être rejetées

1. Pierre Janet, L'automatisme psychologique (Paris, F. Alcan), Voir notamment le chapitre intitulé les anesthésies el les existences psychologiques simultanées (p. 271-306).

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d'une synthèse dominante, les puissance individuelles n'abdiquent pas ; car, à cause même de son caractère arbitraire, et aussi, parce que la pression salutaire des événements sociaux est désormais incapable de la maintenir, la synthèse qui caractérise la folie, renfermée dans le pou qu'elle donne, ratifiée par rien d'extérieur, ne saurait imposer son autonomie. Aussi se dérobe-t-elle à chaque instant ; et, à chaque instant, pendant même qu'elle occupe le champ de la conscience, une autre idée, quelquefois un souvenir de la vie normale, produisent une combinaison toute différente qui accroît à son tour le désordre initial, parce qu'elle ne tarde pas à fournir à la première synthèse des éléments inassimilables. Quelquefois même, de tous les plis de l'âme semblent jaillir des impulsions contradictoires, des incohérences, comme si le moi. multiplié en un instant, se fragmentait en autant d'unités qu'il y a d'états nouveaux. Mais, dans tous les cas possibles, on retrouve un moi fragmentaire, simplement divisé d'avec luimême dans les exemples ordinaires, déchiré à chaque instant et comme en chaque endroit, dans les exemples de désordre plus profond : c'est-à-dire une pluralité de conscience à la place d'une unité de conscience. — Nous nous faisons difficilement l'idée de tels désordres. Pourtant, ils ne sont pas si anormaux que la vie ordinaire n'en présente des images. C'est ainsi que durant les rêves, une impression unique suscite des combinaisons d'images bientôt effacées par d'autres et une succession d'états d'autant plus rapide qu'ici, comme dans la folie, ils n'ont aucune relation précise avec le monde extérieur. Parfois même, quand les passions parient, nous nous sentons brusquement séparés de nous : si nous avions alors le loisir ou la clairvoyance requis pour nous analyser, nous verrions les forces sensibles nous échapper peu à peu, se constituer en puissances autonomes, tandis que la volonté se plonge et s'endort dans le doux rêve qui l'enveloppe. Mais ces exemples n'expriment pas exactement le phénomène de la folie, parce qu'ils impliquent l'unité virtuelle d'une volonté toujours capable de se ressaisir. Il resterait à comprendre ce qu'est la décomposition mentale que nous venons de décrire.

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el à se demander comment l'idée fixe de la folie persiste alors même que l'intelligence s'est, en quelque sorte, recomposée. A l'origine de cette désorganisation on découvrirait, pensons-nous, un état maladif de l'individualité résultant de causes physiologiques et morales tout ensemble, une diathèse de l'organisme intérieur que nous essaierons de caractériser un peu plus loin. Pour le moment, contentons-nous de reniaiquer que le dédoublement des deux aspects du moi n'explique pas tous les phénomènes morbides. Noire analyse tend, au contraire, à établir que les déviations survenues dans l'histoire extérieure de l'individualité, telles que l'habitude exclusive, la passion absorbante, la folie, ont leur source dans un désordre initial et intérieur. Il serait faux de prétendre que ces désordres résultent dune déformation fortuite de l'histoire externe et d'un manque d'équilibre entre elle et l'individualité ; il n'est pas un désordre superficiel qui ne traduise un désordre intime. A cet égard c'est dans le moi seul, dans ses déviations et dans son évolution, qu'il faut placer la source unique de notre vie et l'explication suprême de notre histoire. Mais comment concilier cette conclusion avec l'idée d'un sujet pur, persistant dans son unité? En faisant de ce sujet le principe de tous les désordres survenus, ne l'altérons-nous pas profondément? Pouvons-nous encore parler d'un moi unique, simple, sans donner raison aux doctrines de l'expérience contre l'ancienne psychologie ? L'examen attentif de quelques vérités acquises à la psychologie expérimentale nous permettra de répondre.

On sait comment cette psychologie explique les cas extrêmement curieux de désagrégation mentale et d'existence psychologique simultanée ; c'esl en ramenant cette dernière classe de désordres, les plus profonds en apparence, au phé nomène de la désagrégation. Elle tend à distinguer dans l'esprit une vie purement affective des sensations seules, phénomènes conscients mais non attribués à une personnalité, el une vie perceptive des sensations réunies, systématisées el rattachées à une personnalité. Or, dans la plupart de nos

états conscients, un certain nombre de sensations composantes sont rejetées sur le plan de la vieaffective il se produit un rétrécissement partiel du champ delà conscience claire. On comprend donc qu'on puisse désormais séparer deux groupes de phénomènes : les phénomènes réunis dans la perception personnelle et ceux qui ne sont pas synthétisés par la perception, mais dont nous avons quelque obscure conscience. On comprend également que ces phénomènes désagrégés puissent s'opposer comme deux pouvoirs distincts, et que, dans les personnages étudiés par M. Janet1, le groupe simplement affectif aille jusqu'à prendre un semblant d'autonomie.

Mais ce qu'on nous parait avoir moins remarqué, c'est qu'une telle loi trouve son application dans la vie normale, qu'elle révèle à ce titre le procédé même de l'existence individuelle. — Que la vie subconsciente de nos sensations puisse devenir à sa manière un principe d'impulsion sui generis, qu'elle manifeste sa présence par des actes marqués de sa personnalité dérivée, le cas cité par M. Janet le prouve, puisque l'on voit un personnage secondaire se manifester par l'écriture automatique, répondre même quand on l'interroge. Mais cet exemple ne fait, croyons-nous, qu'accuser des cas ordinaires fréquents à l'état normal. Pendant que mon esprit se fixe sur un objet très sérieux, poursuit la solution d'un problème de psychologie, quelque refrain de chanson aimée pour sa note mélancolique revient à mon souvenir et à mes lèvres. Je le chante intérieurement; insensiblement j'en redis les paroles. Est-ce pur automatismeP Non, puisque d'une manière fort subtile, niais qui ne m'échappe pas entièrement, elle réagit sur mes impressions conscientes. Pourtant je continue ma recherche. Ma vie semble donc se dérouler sur deux plans parallèles : d'une part je réfléchis, le sachant cl le voulant, et en même temps une vague rêverie se poursuit qui me berce par son rythme intérieur. — Veut-on voir maintenant le moi secondaire (secundary self) se détacher, se produire? Dans le repos qui précède le sommeil, il

i. Voir l'Automatisme, psychologique \>. 3 1 3 et sq.

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