‹ La vie personnelleChapitre 77 sur 155 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'idée d'un déterminisme psychologique — la seule qui nous intéresse présentement — a souvent été confondue avec celle d'un destin intérieur. Cela veut dire que les phénomènes moraux a, b, c, d, e,... se disposent en un système qui est nécessairement tout ce qu'il devait être; en second lieu, qu'un phénomène composant M, considéré dans l'avenir, résulte nécessairement de la mise en œuvre des éléments donnés dans la série actuelle. Or, il est permis de démêler dan- une telle conception, en même temps que cette notion de néces site logique qui en est, à vrai dire, la forme une donnée toute psychique qui en sera la matière, el qui u'esl autre que la décroissance ou l'évanouissement graduel de l'activité mentale, la lente dégradation de l'initiative personnelle. Si donc, jusque dans cette hypothèse, rien n'empêche, comme l'a voulu Kant, d'admettre la liberté par un acte de foi morale, il serait plus juste de remarquer d'abord que le déterminisme, du moins dans le for intérieur, s'oflfre à qous avec un t>'l mélange d'éléments hétérogènes qu'il sollicite la critique. En analysant ce concept nous montrerons l'équivoque qu'il renferme ; nous montrerons que sa force fail sa faiblesse, puis qu'il résulte de l'intervention de l'idée logique de nécessité introduite par l'entendement constructeur dans l'expression des phénomènes conscients et que, s'il a une valeur au regard des

LE DETERMINISME, ETAT FAIBLE DE LA <;0>.SCIENCE I r) Q

la représentation, on ne saurait pourtant l'ériger en loi des choses ' .

Bien que la loi de la nécessité doive s'appliquer aux démarches logiques des esprits, plutôt qu'à la production des états vraiment personnels, nous ne laissons pas d'avoir par instants le sentiment d'une détermination interne : il en est ainsi toutes les fois que des séries d'images motrices se produisent, auxquelles nous ne pouvons obéir sans avoir la conscience de tomber dans l'automatisme. Nous entendons bien que ce déterminisme présente des points de contacl avec nos émotions et nos volontés, et qu'il tire de cette source profonde son origine historique ; c'est même ce que nous pensons quand nous le distinguons du mouvement imper sonnel de la nature et quand nous l'appelons, malgré tout, nôtre. Néanmoins, par une confusion qui n'est point rare dans la vie mentale et que nous aurons encore l'occasion de signaler, nous le mettons sous la dépendance des choses et voyons en lui l'effet d'une force extérieure à nous. Il est pourtant inutile d'imaginer cette extension illégitime de la force et du mouvement dans la conscience elle-même, car si l'on sépare l'idée logique de nécessité de celle de déterminalion psychologique, on en vient à reconnaître que nous ne jugeons de cette dernière que par analogie avec ce qui se produit en nous. L'habitude nous en offre un exemple : nos (Hais peuvent quelquefois se séparer de la volonté réfléchie et se pousser, en quelque sorte, les uns les autres : à la libre causation se substitue alors un rappel automatique qui détermine, dans les couches inférieures du moi, des effets accoutumés. Nous avons ainsi conscience, non de relations nécessitantes, mais de relations inclinantes et déterminantes, non d'un mécanisme qui dirigerai! nos états comme du dehors, niais dune loi de distribution à laquelle est désormais soumise notre activité languissante. En un i, nous

constatons l'écrasemenl de la conscience individuelle plutôl

i. Retour à la vu£ profonde de Schopenhauer, dans le Monde comme volonté et représentation. \r.i personne qui est, pour nous, une idée du monde serait soumise à cette loi antithétique.

LA I.IHKRII |\TI HIEl HT.

que nous ne percevons, dans cel écrasement, l'application d'un

déterminisme rigoureux. Si maintenant, poussant plus loin nos recherches, nous découvrons dans cette forme in>< >li Lo de l'action une activité latente, nous serons surtout frappés des conditions nouvelles auxquelles notre activité est brusquement soumise. Nous l'opposerons presque infailliblen* ni à cette activité en éveil dont nous éprouvons les effets dans nos actes libres : nous verrons bientôt en elle une puissance antagoniste. Il ne nous restera plus qu'à la placer dans la catégorie de la nécessité, comme nous plaçon- sous l'idée de dehors celles de nos sensations qu'accompagne une représen tation spatiale, comme nous plaçons sous l'idée de passé ceux de nos états qu'un affaiblissement progressif détache de nous peu à peu. Enfin, conclurons-nous hâtivement, cette force, dontla conscience était impuissante à découvrir la provenance, ré suite de la force nécessitante dont nous douons les choses. Mais nous oublions que cette force à son tour est problématique, et qu'elle correspond à une donnée dont la physique moderne tend à se passer. A la théorie de la transformation des forets en mouvements, on devrait, si l'on en croit un physicien ingénieux, substituer une théorie thermodynamique qui laisserait intacte la question métaphysique de la nature de l'énergie, et qui, en limitant nos recherches à l'étude des relations entre divers groupes de mouvements, nous interdirait l'accès de cet état plus complexe qui est la force ellemême. Comment donc se représenter cette force, sinon comme une sorte d'état psychique, comme un amortissement de l'action que nous sentons en nous-mêmes, c'est-à-dire par analogie avec ces états où nous ne percevons plus qu'une activité mourante. Vous n'éprouverez, dès lors, aucune surprise si, en vous comme hors de vous, il \<>u> parait impossible de réduire en rapports analytiques ces événements d'un nouxel ordre et s'ils répugnent aux conditions formelles que la science leur impose : car. par une extension illégitime des données de votre propre conscience, vous sup posez au-dessous du mécanisme un état hétérogène, une qualité de la force, et c'est sous la forme d'une énergie languis-

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santé; perçue en vous, que vous l'imaginez encore. Des lors, ce qui esl réel dans le déterminisme interne, c'esl toujours l'activité qui transluit bien au delà de son enveloppe logique ; ce qui est artificiel, c'esl l'application des lois de la nécessité à ce! état faible de la conscience. Bref, le mécanisme i si l'exigence logique d'une méthode parfaite à laquelle répugne la réalité consciente : c'est une forme d'explication, le moule d'une loi, plutôt qu'une loi des choses.

On comprendra maintenant que le déterminisme psycho logique résulte, en partir, de l'artifice qui introduit au sein de la personnalité les formes logiques de la nécessité. Par un calcul inconscient, nous substituons aux complications croissantes de la vie intérieure les conditions dont elles -fiaient, dans un système formel, l'invariable synthèse: nous traduisons, ici encore, la conscience |>ar l'entendement. Mais, comme le phénomène de la vie personnelle est sui generis, cette tentative ne tarde pas à se tourner contre nous; car, après une suite de transformations insensibles, nous finissons parvoir en lui un système de points fixes dont les situations seraient déterminées a priori par des trajectoires, au heu de cette unité croissante d'intégration que l'analyse nous avait permis d'\ découvrir. Le monde mobile île nos sentiments est alors assimilé à un système mécaniste de la nature où les êtres résultent de la convergence des lois nécessaires et où ces lois, par la variété même des points qui les joignent, forment la variété des phénomènes dans l'univers. Or, c'esl aune conception de cet ordre qu'uni abouti de tout temples effort- tentés pour construire le déterminisme psycholo gique. Spinoza établil une identité fondamental* entre la vie prétendue individuelle et le déroulement nécessaire d< - phém i mène- dan- la nature; mais, en immobilisant dan- l'absolu la série des modes qui composent une âme particulière, il rem place les rapports successifs qui paraissent la gouverner par des rapports purement logiques, el par là il la ligure à la manière des notions géométriques où l'espril perçoit une multitude de conséquences comme en un moment unique el en une forme indivisée. Ce n'est pas sur un autre patron

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que Kant construisait le monde de la conscience, lorsqu'il prétendait qu'une analyse assez pénétrante saurait prédire les actions futures avec une rigueur mathématique : n'était ce pas supposer que les événements de ma vie sont les éléments logiquement ordonnés d'une seule notion qui saurait, arrivée à la conscience de soi, découvrir dans une aperception un if puce qu'elle a été, ce qu'elle est et même ce qu'elle sera!' Mais, pour parler justement, cette distinction entre les moments de la durée n'aurait même pas à se produire ; pour Kant, comme pour Spinoza, comme pour tout déterministe, l'être successif et changeant est une illusion; la réalité de l'existence se confond avec sa vérité : elle est équivalente à une notion pure, éternellement présente à elle-même. Le déterministe ne fait ainsi que développer des relations qui s'enchevêtrent le> unes dans les autres, mais son explication présuppose une opéra tion préalable qui ramasse au sein d'un concept et qui unit par un lien de nécessité logique les détails que l'expérience disperse et distingue. Toute la question était donc de savoir si la conscience procède comme l'entendement. Or. l'expé rience même en fait foi : l'opération qui restaure ainsi L'unité de notre être sous forme de relations algébriques emboîtées dans un concept ne donnerait qu'une Lointaine idée de la vie personnelle. Ainsi qu'aime à le remarquer un romancier hardi1, il en est de la vie de la personnalité comme d< a états profonds où nos pensées se confondenl de plus en plus et se résument en un seul cri murmurant toujours le- mêmes paroles : elle s'érige, au sein de- vicissitudes et des variations, en une vivante unité. Mais, tandis que la marche de l'exis tence individuelle la porte naturellement à une unité d'autant plus riche qu'elle se compose de déterminations qualitatives plus Nariées et plu- précises; tandis que se produit -mi- la forme d'un état habituel et profond une individualité qui recueille de tous le- pointé «le la conscience nos puissances disséminées; c'est, inversement, à la forme vide de l'unité que s'appliquent les explications du déterministe : après

i. G. Eliot,

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