L ILLUSION DE L EFFICACITE 2O
lecluelle par laquelle un choix, une fois produit, reste affirmé. Mais laissons de côté l'histoire. La conscience n'attache pas la fortune de nos actes lihres à leur succès physique ; car elle en découvre la source au dedans et comme au cœur de nous-mêmes, dans une résolution librement produite ; d'un autre côté, elle n'appelle pas toujours libres ceux de nos actes qui nous ont le plus coûté, et il est par suite insoutenable qu'elle établisse un rapport absolument fixe entre ce caractère qu'elle leur accorde ou leur retire à son gré et la puissance efficace d'où ils semblent émaner. Au contraire, c'est une représentation intellectuelle qui fait ici l'actualité de l'existence et la physionomie originale de la liberté. Se fixe-t-elle sur un groupe d'idées au détriment des termes avoisinants ? Aussitôt, comme si les relations naturelles étaient brisées et si une nouveauté d'être résultait de la seule application de la pensée, un moi se forme dans le moi, et Ton sait qu'il prend souvent assez de relief pour chasser du sein de la conscience jusqu'au souvenir du moi qu'il remplace '. La résolution n'est probablement qu'une idée qui se découpe sur le canevas uni de la vie mentale et qui s'en détache bientôt, grâce à l'action intellectuelle qui l'accentue en y appuyant fortement. C'est, sans doute, une question de savoir comment une idée peut s'affirmer au sein de l'esprit, et comment elle suscite l'action qui la réalise; mais c'est une question que nous n'avons pas encore à poser : il nous suffira pour le moment de dire que la liberté ne procède pas comme une force de la nature, ou plutôt nous dirons que c'est le contraire qui esl vrai. 11 nous restera simplement à comprendre à quel signe, dans celle hypothèse, nous recon naissons les actes libres; mais, comme noire conscience se laisse souvent abuser dans la désignation qu'elle en donne, il ne nous paraîl pas superflu de poursuivre d'abord celle illn sion de l'efficacité jusqu'en sa source, l'idée de l'effort.
« G'esl la conscience immédiate que nous avons de l'effort nécessaire pour déployer nos forces soit pour agir, soit pour
i Voir le chapitre précédenl de ['Individualité.
•2o6 LA LIBERTE INTERIEURE
résister à une autre force, qui nous donne cette conscience interne de puissance et de causation par rapport au monde matériel et qui nous pousse à croire que lorsque nous voyons des objets matériels passer du repos à l'action. . . , c'est en raison de quelque effort semblable au nôtre, mais non accompagné de notre conscience. » A n'en point douter, l'effort est le plus significatif des phénomènes : si la conscience s'y joint, il éclaire les profondeurs de notre être, il nous révèle ce qu'elles renferment de puissance causatrice. Pourquoi donc faut-il qu'un tel privilège soit contradictoire? On ne saurait, croyons-nous, affirmer l'idée de l'effort au sens de puissance et de causation, puisque cette hypothèse est inséparable Ao celle d'une production de force, d'énergie physique. Or, indépendamment des difficultés que présenterait ce phénomène créateur, comment donc accorder l'existence immatérielle qu'on se plaît à reconnaître à l'esprit et cette faculté d'engendrer la force physique ? En fait, la confusion se produit. Nous supposons en l'action du vouloir quelque mystérieuse influence ; nous nous la représentons comme le passage de quelque chose en quelque chose, comme un transfert de force et de mouvement. Par un artifice subtil de l'imagination, nous nous figurons l'effet préexistant au sein de la cause et attendant quelque modification de cette dernière pour se dérouler jusque clans les ondes nerveuses. Mais par là même, nous établissons une identité réelle entre deux termes qui s'excluent : nous étendons l'esprit, nous -mi mettons le vouloir aux lois des forces, nous en imaginons l'histoire sous la figure d'une ligne indéfinie dont les points seraient fournis par la résistance des muscles, le froissement des organes1. L'effort devient alors une révélation : il est le langage naïf que parle en nos organes une liberté matérielle. Ce n'est là, avons-nous vu, qu'une fiction ; pourtant la conscience, même avertie, ne cessr d'en être dupe, el si elle renonce à signifier la liberté par l'effort physique, c'est pour recourir à un compromis entre l'effort et l'initiative indivi-
i . Voir cli. ii.