‹ La vie personnelleChapitre 80 sur 155 · L ILLUSION DE I. EFFORT 20J · texte numérisé non relu

L ILLUSION DE I. EFFORT 20J

duelle. Même clans ces rares moments où le sentiment d'une irréparable faute tendrait à nous rendre à nous-mêmes, il ne nous suffit pas d'accepter la liberté pure comme un facteur essentiel et suffisant de notre action : nous essayons de transformer cette intuition et d'en produire une évaluation artificielle. Malgré nous, pour peu que nous cherchions les raisons profondes qui ont présidé à notre conduite, nous parlons des degrés de la responsabilité : nous tendons naïvement à les calculer comme nous le ferions des modifications survenues dans une grandeur. Qu'implique ce calcul intérieur, sinon qu'à l'instant précis où nous le formons, nous convertissons notre liberté en chose : nous la fixons par l'artifice de l'entende ment qui essaie de la comprendre. Nous pouvons alors nous demander jusqu'à quel degré elle s'élève, et nous oublions qu'en la traitant en quantité appréciable, nous la soumettons à la loi du déterminisme, nous la faisons s'évanouir. Il est bien vrai, maintenant, qu'une pareille évaluation est de mise dans ces actes qui résultent moins de la volonté de l'homme que de ses habitudes et de ses passions. Par le point où ils s'identifient avec les choses, ces phénomènes n'échappent plus à la loi des nombres ; nous notons alors et exprimons, sous une forme peut-être encore trop précise, l'envahissement de notre être par le mécanisme, sa lente transformation en nature ; et ce n'est qu'indirectement, par ce détour, que nous parvenons à mesurer notre liberté. Ainsi, toute tentative d'évaluer le degré de notre mérite, c'est-à-dire, comme nous l'avons montré, de notre libre vouloir, échoue nécessairement ; elle aboutit au calcul assez grossier des forces qui non- nécessitenl et qui déjà ne sont plus nous. Nous disons alors que nous sommes, par exemple, aux deux tiers libres, par suite incomplètement responsables ; mais le génie de la géométrie, joint ici à notre amour-propre, fait subir à la liberté la plus complète altération qui se puisse : nous étions libres, et complètement, aux regards de la conscience, puisque nous sentons qu'une faute a été commise. Une seule chose révèle alors la présence de l'invisible ouvrière : c'est justement ce sentiment intime de notre responsabilité auquel

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se joint l'idée de notre faiblesse devant la puissance infinie de la nature. Ce sentiment suffit : toute traduction méca niste est inutile.

C'est pourtantàce momenl précis qu'intervient, pensons nous, l'illusion d'un effort moral immédiatement saisissable. Comme nous croyons éprouver l'intensité de qos résolutions, nous ramenons peu à peu en elles l'idée de grandeur et de degré, puisque la liberté que nous leur accordons varie à nus yeux en raison directe des efforts qu'elles nous coulent. Il ne nous paraît pas cependant que l'effort, même pris dans cette accep tion morale, puisse exprimer l'essence de la liberté. On le com prendra sans peine si l'on veut bien remarquer que la liberté réside dans l'affirmation d'une idée et que l'activité sensible, dont nous aimons à la douer, résulte, non plus de cette action intellectuelle, mais des mouvements afférents qui se mettent enjeu à son occasion. Or, c'est de la rencontre de ces deux courants que dérive uniquement le sentiment de l'effort. On sait qu'une idée nouvelle, pour peu que notre attention lui donne de la consistance, n'est pas toujours accueillie par toute l'âme : le plus souvent même, le cours de nos pensées en est troublé; aussi résistent-elles, lentes à modifier leur attitude habituelle, paresseuses à suivre la marche nouvelle que la nou velle idée leur imprime; partant, elles oscillent entre I idée dont l'intelligence affirme soudainement la vérité el le mouve ment qu'elles décrivaient de tout temps peut-être dans notre conscience. Le sentiment de l'effort mental que nous éprouvons alors résulte sans doute de la persistance avec laquelle n< >uaffirmons la vérité, mais surtout de l'interruption brusque du mouvement déjà communiqué à nos pensées, qui ne laissent p;is de s'orienter encore dans le sens donné, malgré l'idée interruptrice. \ tout prendre, il en va de même de FefforI moral. Dès qu'une idée — non plus seulement spéculative, mais pratique — s'affirme intérieurement, quelques-uns de nos sentiments en sont aussitôt charmés : mais, pour peu que nous ayons vécu en dehors de son action, il est en nous des habitudes qui résistent; elle> ont alors quelque chose de la langueur el de L'irritation qui nous saisissent

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