LA LIBERTE, ATTITUDE MEDITATIVE
ment, cette spontanéité mentale diffère de la liberté du tout au tout, car nous devinons en cette dernière quelque profonde raison qui la différencie des démarches même spontanées de l'intelligence. Il n'en est pas moins vrai qu'une vie toute semblable signalerait à la conscience attentive l'apparition de la liberté. Il arrive souvent qu'en l'absence de toute passion résistante et, par suite, de tout effort, quelque chose de libre s'opère : nous l'éprouvons confusément quand la contemplation, quand la méditation de l'âme appliquée à une idée en ramène l'image intérieure. Dans cette perfection de la vie spirituelle si bien décrite par les mystiques, une intimité se produit entre les éléments concrets de notre individualité et l'idée dont nous voudrions vivre : car, si nous savons ou pouvons la maintenir aux regards de la conscience, elle ne tarde pas à opérer à la manière d'un charme : elle pénètre nos autres idées, elle les oriente doucement dans un sens qui les eût déconcertées d'abord, elle les gagne de proche en proche. Cette action secrète, nous sommes tentés de la nier, parce qu'elle n'intéresse point directement le corps, peut-être aussi parce qu'elle n'est suivie de nul effort ; nous la nierions même et la rejetterions comme un mythe psychologique, si un bien-être infini n'en signalait la présence, si plus tard nous ne nous trouvions raffermis et comme renouvelés dans nos engagements avec le dehors. C'est donc qu'entre l'instant où notre méditation commence et celui où elle a pris fin, quelque chose s'est fait, soit qu'en ramenant la même idée elle en ait varié les lignes pour l'adapter à nos états, soit que plus simplement elle en ait multiplié les points de contact avec nous-mêmes. Nous comprendrions mieux qu'il en fut ainsi, si nous songions que la délibération, si importante pour le succès de l'acte libre, n'est autre chose qu'une attitude méditative : nous nous mettons librement dans un état d'attente favorable au développement des idées contraires ; tandis qu'elles se profilent en nous, nous essayons, par un calcul rapide, de les ajuster à notre fond et d'apprécier par les contre-coups qu'elles y suscitent les points d'attache qu'elles pourraient bien avoir avec nous-mêmes. Seulement,
la plupart de nos délibérations sont des méditations écourtées : nous n'en tenons nul compte : tandis que dans les hauteurs de la pensée une vie libre s'ébauche, les mêmes motifs ramenant les mêmes actions lui opposent, dans les sphères inférieures, un automatisme pratique. — Il ne faut pas chercher ailleurs la raison des difficulté- qu'en ('prouve à saisir l'activité idéale que toute liberté implique. Pour un peu, abusés par un type faux d'activité transitive, nous dirions que ces étonnantes démarches se sont produites sans nous; et nous ne reculons pas devant une négation de cette liberté, toutes les fois que nous recourons aux notations infidèles de l'effort. Mais, notre erreur ne tarde pas à se tourner contre nous. Il n'est pas rare que devant une volition avortée nous essayions pourtant d'organiser la résistance : nous nous épuisons à triompher des forces rebelles de notre individualité, à les attaquer de front, sans nourrir assez l'attaque. Mais nos défaites nous montrent bientôt la fausseté d'une telle tactique et le caractère conventionnel du principe qui l'inspire. Il y aurait de plus décisifs progrès si, au lieu de nous acharner uniquement à réduire ces puissances, nous nous appliquions encore à enrichir la qualité de notre âme, à la modifier intérieurement par l'affirmation réitérée de quelque idée solide. Ne craignons pas de sus pendre l'acte libre à l'action intellectuelle, puisque c'est dans la vie méditative seule que l'analyse découvre le secret de la liberté.
Nous n'aurons plus la tentation de soumettre l'acte libre à la loi d'une causalité mécanique, et par là seront écartées les difficultés que le déterministe soulevait grâce à cette pie mière confusion. D'un autre côté, l'idée de détermination nécessaire perd toute signification dès qu'on l'applique au* actes émanés du moi : nous substituons alors les [ois du con ditionnement logique aux lois de la finalité consciente qui permettent au moi de s'affirmer librement et aux états du moi de réaliser par une adaptation lente l'idée qu'il affirme. Aussi nous croirions-nous en droit de conclure, sur ces points