LA TRADCCTIC» SYMBOLIQUE DE LA LIBERTE
Mais rien n'empêche plus de faire, comme le voulait kanl, coïncider ces deux termes : si les raisons essentielles et, qu'on nous passe le mot, ontologiques de chaque acte libre résident dans les profondeurs d'une spontanéité dont nous avons le sentiment confus, — à peu près comme la perceplion extérieure implique d'abord un groupe fragile d'impressions ■ — , l'angle de vision sous lequel cet acte nous apparaît n'en est pas moins donné par le mécanisme. Mais cette condition d'optique intérieure ne doit pas en cacher les sources profondes : la couleur que j'aperçois à distance ne laisse pas d'être en moi malgré l'intervention de l'espace qui l'en isole ; la spontanéité de mes actes a une valeur, en dehors de l'histoire nécessairement impersonnelle où je la projette. C'est pourtant à ce moment précis, grâce à cette combinaison heureuse du spontané et du nécessaire, que se produit la liberté de l'homme. Qu'on nous permette, pour fixer les idées, de recourir encore à une analogie. Un ordre nouveau commence pour nos pensées dès que l'esprit ajoute aux deux premières dimensions de l'espace la vue en profondeur. Pour une sensibilité incapable de figurer ce troisième élément les choses perçues se disposeraient vraisemblablement sur un plan continu où elles perdraient la mobilité de leurs rapports. Cette hypothèse, quelque étrange qu'elle paraisse, est partiellement réalisée dans la mécanique qui se borne à étudier les lois du déplacement d'un point par rapport à un point fixe, et dans la géométrie qui traduit la profondeur des figures dans la langue des surfaces et des plans: aussi a-t-on eu raison de voir, après Platon, dans le monde des géomètres, l'ombre ou le fantôme du monde réel. C'est dire qu'à l'apparition de cette troisième dimension tout est changé dans notre représentation, sinon dans notre science du inonde. Pourtant, si les éléments qui en forment la matière n'ont pas varié, puisque ce sont toujours nos sensations, et si le cadre seul où elles se répandentVest modifié, voici que les symboles, ens'ajoulant aux données concrètes, peûvefnl en transformer la figure et en changer le dessein. Non seulement le monde des corps que nos yeux contemplent, mais
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encore le monde de nos pensées ne seraient les mêmes si le sens de la perspective n'avait accru la mobilité des rapports dans l'un, le nombre et la variété des combinaisons dans l'autre. En un mot, la distinction do nos pensées s'accroît dans la mesure où nous embrassons hors de nous des détails plus variés et plus précis, et la même illusion qui dispose les objets des sens en une perspective mouvante fait aus-i, en partie, la perspective de nos idées. — Or, comme notre représentation de l'espace, la nécessité n'est qu'un symbole : mais la spontanéité qui s'y projette se transforme à son contact. La multiplicité de nos impressions est confuse, indéterminable, et en s'y appliquant la volonté ne tarderait pas à s'y perdre, faute de trouver en elles une organisation suffisante : il n'en est plus ainsi dès que le déterminisme, en ramenant l'idée de liaison nécessaire, lui présente l'image d'une parfaite stabilité. Ce mécanisme réagit sur le moi aveugle, aux états imprévisibles : artificiel et faux, si on le considère comme la forme accomplie de notre être, il est un instrument de clarté, de vérité. A mesure que nous étendons notre histoire comme une chaîne qui dépasse et qui explique notre présent, nous en retrouvons le sens : nous ne sommes plus une énigme pour nous-mêmes. Ces états solidaires, ces habitudes morales heureusement ajustées sont les fortes assises de notre individualité ; nous le sentons, et nous sentons aussi qu'une secrète vertu les anime : celle qui révèle Faction, qui décèle la présence de la personne. Bref, le moi devient intelligible dans la mesure où la distinction s'introduit dan> ses états confondus : il pénètre la loi de ses démarches, il s'élève à la conscience de son pouvoir, et c'est cette conscience qui le détermine: «j'agis sous l'idée de moi-même et de ma causalité propre. » Si l'on ne redoutait de recourir à une formule d'aspect hégélien, on dirait qu'il n'y a de liberté possible que parallèlement au déterminisme, puisque la succession, la solidarité, la détermination réciproque de nos états dans une même conscience rendent aussi possible, au sein du moi, la distinction des idées au lieu de leur confusion, la veille au lieu du rêve. Si la pensée sort de son