‹ La vie personnelleChapitre 86 sur 155 · SPONTANEITE ET LIBERTE · texte numérisé non relu

SPONTANEITE ET LIBERTE

sommeil et devient à ce titre capable de se saisir, nul doute que ce ne soit sous l'influence et comme à l'appel de la multiplicité déterminée que lui offre l'expérience, et par suite de l'ordre qu'elle introduit dans ses desseins. Le déterminisme n'est pas un frère ennemi : il est aussi nécessaire à la liberté que la liberté elle-même.

Ce n'est donc pas dans la suspension des lois de l'intel ligence qu'on cherchera le secret de l'acte libre ; au con traire, on dira que la lumière, plus que la force, est requise pour la vraie liberté. Aussi serait-il inutile de l'établir en la réalisant une fois pour toutes dans le moi, et en supposant que le moi exclut le déterminisme, puisqu'il exclut toute idée de division et de relation : car ce moi ramassé dans le peu qu'il donne, réduit à la combinaison mouvante de ses impressions, s'il parvenait à se recueillir en son intimité pure, qu'est-ce autre chose qu'il saisirait qu'une inconsistance essentielle ? Alléguera-t-on que cette expérience recèlerait sous forme de possibles les éléments de notre histoire ? Mais on a remarqué à bon droit que cette indétermination radicale, en posant le moi en dehors de toute expérience, engendrerait la folie et le caprice, non la liberté : tant il est vrai que la suppression complète des termes de relation anéantit la possibilité de la liberté, en détruisant les conditions fondamentales de l'acte libre. Mais l'absurdité de ces conclusions paraîtrait mieux si, poussant jusqu'au bout l'hypothèse qui leur a donné naissance, on finissait par découvrir qu'elle implique au fond une confusion entre l'intention et le désir. entre la volonté humaine et la volonté animale. On pourrait, en effet, prétendre que l'intention ne présuppose pas des conditions intellectuelles déterminées, mais simplement des images de sensations agréables ou pénibles, et des efforts moteurs pour réaliser les premières tout en échappant aux secondes. C'est ce que pensait un écrivain ingénieux1 quand il imaginait que l'animal qui se représente sa proie n'a pas besoin, pour avoir l'intention de la saisir et pour commencer

i. Cf. Guyau. La genèse de l'idée de temps (Pari», V. Alcan).

les efforts moteurs nécessaires, de penser l'espace ni la direo tion. S'il en était toujours ainsi, on ne verrait pas en quoi l'intention se distingue d'un simple désir réalisé progressivement. En vain ajouterait-on qu'elle implique, en même temps qu'un besoin initial, la conscience des efforts requis pour le satisfaire : l'innervation motrice n'est pas une ligne de démarcation qui suffise, puisqu'elle est justement impli quëe dans ceux de nos besoins qui ramènent l'opposition du voulu et du possédé. Il serait plus vrai de dire que nous sommes alors en présence de phénomènes irréductibles. Le désir se confond avec la vie continue du sentiment et du rêve, tandis que l'intention requiert l'opposition d'un passé qui s'achève et d'un avenir qui commencera par elle ; et il ne s'en produirait pas, comme nous le voyons pour l'animal et l'enfant, sans l'organisation complète des former- de l'espace et de la durée. Si donc le désir se ramène à un état de sensibilité pure qu'expliquent la vie et l'organisation spontanée des images, l'intention requiert une opération intellectuelle qui distingue le passé et l'avenir : car c'est le moi dominant le temps, tenant le passé sous son regard, posant l'avenir. Inversement, supprimez ce rapport d'anté cèdent à conséquent : le présent aussitôt se confond avec le passé et du sein du passé, comme d'un possible en travail, lève peu à peu, sans intervention surnaturelle, ce qui sera. Mais, du même coup, l'intention s'absorbe dans le désir, et le mot dont on s'obstine à la désigner pour l'en distinguer n'est plus qu'une duperie. Que si l'on se refuse à une confusion de termes qui recouvre au fond une confusion d'idées. on doit accorder, en même temps que l'existence de la liberté, celle des conditions intellectuelles qu'elle requiert. La libre volonté nous introduit ainsi dans un ordre supérieur à la spontanéité, puisque nous ne percevions avant elle que la vie continue et, pour bien dire, naturelle des états profonds. Se résoudre, au contraire, c'est se reconquérir sur le temps et commencer. Mais, si la liberté morale est un triomphe sur la nécessité, elle ne saurait se produire sans l'accomplissement des lois intellectuelles, et ce lui est encore une espèce

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