DELIBERATION ET LIBERTE
de grandeur qu'en disposant les idées parmi lesquelles elle choisira et en l'excitant à rentrer en elle, la multiplicité déterminée qui semblait devoir l'exclure, prépare son règne. La délibération ne sera plus dès lors Un obstacle à la liberté. On donne la résolution comme une action impersonnelle quand on la fait résulter du jeu des motifs et de la libre intervention d'une volonté abstraite. La psychologie de l'empirisme n'aura pas de peine à montrer que la délibération explique après coup l'acte libre, mais que celui-ci est issu, sans un tel artifice, d'un courant qui le préparait au fond du moi : la liberté se produit à un moment donné, parce qu'elle vivait déjà dans une conscience diffuse. Nous accorderons d'abord que la délibération est une démarche significative, non efficiente : elle dénote, elle prépare des changements dans la volonté; elle n'en crée pas. Nous dirons ensuite qu'elle figure au regard de la pensée une situation personnelle dans l'existence. La préparation d'un acte libre se résoud en une imperceptible méditation où l'idéal prend corps et s'affirme. Vous méditez donc; mais, pendant que cette attitude se produit, vous la fixez à vos propres regards, vous la simplifiez même en distinguant ce qu'elle unit, en séparant ce qu'elle confond : votre délibération est une méditation parlée. Qu'elle se rattache d'ailleurs à cet acte riche et incommunicable, à peu près comme la parole recouvre de son procédé discursif l'unité concrète de vos pensées, vous le comprendrez sans peine, si vous remarquez qu'elle ne se produit pas dans les cas de résolutions spontanées ; la volonté est alors unilatérale, impuissante à former deux directions contraires de l'action, à susciter en elle des états antagonistes ; et c'est sans doute parce que la liberté se réduit en ce cas à une affirmation continue qu'elle se réfléchit en un (''lai d'où toute complication, toute délibération sont absentes. Au contraire, dans les moments de vraie liberté, le mouvement du vouloir procède par reprises, au lieu de se propager en une émission unique: il serait comparable à un rythme qui ramène en chacune tic ses oscillations successives une situa tion nouvelle du moi. C'est ce travail délicat que votre déli-
bération figure en un calcul toujours superficiel ; mais à l'instant où elle rapproche et compare ces états antagonistes, die ne fait que recouvrir et accuser tout ensemble le procès de votre volonté éprise d'une action possible, mais capable de s'en dégager aussitôt pour poser intérieurement une combinaison tout autre. Si donc l'absence de délibération s'applique à une liberté appauvrie, engagée dans une direction unique de l'action, la présence de la délibération signifie que votre liberté peut varier et varie ses positions à l'infini. Noua ne dirons plus que l'état délibératif suspende l'acte libre; car nous estimons que ces décisions contraires, où la volonté s'attarde, dépendent d'une paresse initiale de cette volonté lente à improviser son action. Nous ne dirons pas surtout que la délibération engage la liberté, puisque délibérer c'est déployer, comme en un commentaire intelligible, les volitions multiples qu'enveloppe le mouvement total de la liberté. La décision n'est en aucun cas un phénomène dérivé : c'est un phénomène direct et intime.
Le moment est venu de montrer comment cette liberté que nous avons précédemment définie une pure action intellectuelle, peut en effet se produire in concreto et affecter une forme vraiment personnelle. Il est d'abord évident que la liberté morale requiert simplement la conscience et la possession de soi; il suffira donc pour l'obtenir de mettre aux prises, comme nous l'avons fait, l'idée de nécessité et celle d'une action intellectuelle. Car celle-ci se réalise et se modifie tout ensemble au contact de ses symboles: ils lui donnent la clarté qu'elle leur rendra en signification profonde et en portée. Mais le mouvement qui la rend à elle-même sous forme de liberté vivante est le point de départ d'une trans formation nouvelle; ce n'est pas pour se perdre qu'elle se trouve, et nous devinons le point où, dans les hautes parties de l'esprit, on verrait se reformer l'unité brisée du moi concret et s'identifier en une forme nouvelle, voulue maintenant. librement produite, les termes opposés de l'idéal et du réel. Or, c'est ici le point où l'on découvrirait le départ de la liberté morale, puisque le conflit se produit, non plus entre