L'ENFANT
Jeanne a la certitude heureuse d'être mère. Pierre chante de joie ; elle n'est pas moins fière De ce fruit de l'amour qu'elle porte en ses flancs, Qu'elle verra bientôt, dans de frais rideaux blancs, Dormir les poings en l'air et la figure rose. Elle se sentait lasse et dolente, sans cause ; Elle n'osait pas croire à ce grand bonheur-là ; Elle espérait, toujours incertaine, et voilà Que dans sa chair joyeuse a remué la vie. Même pâle et souffrante elle est toute ravie ;
Ses désirs sont remplis et son bonheur complet ; Elle ne pense plus qu'à son enfantelet.
Le foyer sans berceau n'est qu'un nid solitaire. C'est l'ordre de là-haut et le vœu de la terre Que l'homme se marie en sa jeune saison, Qu'il féconde la femme et que, dans la maison, Le nouveau-né, la fleur d'amour, garçon ou fille, Vienne perpétuer la race et la famille.
Celui-là ne sait pas, qui n'a pas eu d'enfant, Combien c'est un orgueil naïf et triomphant Que de se voir revivre en une créature Qui vous doit tout, le sang, le jour, la nourriture, Marche à votre rencontre avec de petits pas, Vous ouvre de grands yeux, vous tend de petits bra< Vous dit le nom très doux et qu'on lui fait redire De père, vous sourit et vous voit lui sourire. Il ne sait pas non plus ce que de jour en jour Vous coûte de soucis, de tendresse et d'amour L'enfant, fragile et cher, même avant que de naître, Et quand il est à peine une ébauche de l'être, Une vie incertaine, un germe, un embryon, Comme le grain de blé qui dort dans le sillon.
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Jeanne est sûre d'avoir une petite fille.
Elle la voit déjà blanche, frêle et gentille,
A sa mamelle, avec ces regards étonnés
Et fixes, comme en ont les entants nouveau-nés.
Elle espère, elle veut la nourrir elle-même,
Car il semble aux mamans que leur enfant les aime
Et leur appartient mieux quand il a pris leur sein
Et qu'il devient toujours plus robuste et plus sain
Lorsqu'elles l'ont, malgré les soucis et les peines,
Abreuvé, de longs mois, du pur sang de leurs veines.
Jeanne, qui sort très peu de son appartement, Brode, coud, se dépêche, en petite maman Active et veut que rien ne manque à la layette. Comme l'enfant sera rayonnante et proprette Dans la flanelle blanche et dans les chaussons blancs ; Comme elle agitera ses petits bras tremblants Qui jailliront tout nus des chemises à ruches! Pierre admire en riant un tas de fanfreluches "Et gronde doucement sa femme : « Il ne veut pas Que Jeanne s'évertue et couse à tour de bras ; Elle use trop ses yeux à tenir son aiguille, Vraiment c'est bien assez de choses pour sa fille ; A parer leurs enfants, fillettes et garçons,
Les mamans d'aujourd'hui mettent trop de façons. » Mais Jeanne lui répond: «Voulez-vous bien vous taire, Vilain méchant, mauvais époux et mauvais père, Nous savons mieux que vous, qui faites l'entendu, Ce qu'il faut pour vêtir un petit enfant nu. » Pierre approuve et tous deux, oh! la douce soirée, Ils chérissent déjà cette tête adorée Que leur rêve imagine, et croient la voir entre eux, Soleil de la maison, leur réjouir les yeux.
Jeanne attend son enfant pour la fin des vacances; C'est le terme prévu des longues espérances. Comme elle ne pouvait aller jusqu'à Paris Et qu'on craignait pour elle un voyage entrepris, Tout son monde, sa mère et ses sœurs et ses frères Se sont rendus près d'elle et ces figures chères Dont le retour est un premier contentement Fêteront la venue heureuse de l'enfant.
Jeanne vient d'émigrervers la verte colline De Chantenay : le site est charmant, on domine Les rives de la Loire et de jolis vergers, Clos de petits murs blancs, doucement étages,
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Qui vont en dévalant jusqu'au bas de la côte. La maison est riante et, dans la chambre haute, Jeanne et Pierre attendront le jour prédestiné Oui leur apportera le petit nouveau-né.
L'enfant est né, superbe, et la jeune accouchée Languissante, mais brave et forte, est moins touchée De ce qu'elle a souffert que d'avoir enfin vu Jaillir hors de sa chair ce petit être nu Qu'elle a si tendrement couvé dans ses entrailles. Elle parle déjà du jour des relevailles, Le lait monte : fidèle à son pieux dessein, Elle veut, elle prend sa fille sur son sein Dont elle tend la fraise à sa petite lèvre, Sans compter la fatigue et sans craindre la fièvre. Plus tard, on lui permet de descendre au jardin. Pierre et Jeanne s'en vont, en se prenant la main, Contempler tous les deux leur fille qui sommeille, Le nez clans l'oreiller, la joue en fleur, vermeille Comme une pêche ou comme un brugnon et rêvant D'on ne sait quoi de vague au murmure du vent. Oncles, tantes, les deux grand'mères, tout le monde Est rempli dune extase amoureuse et profonde En face du chef-d'œuvre incomparable et frais
Dont chacun exagère et vante les progrès.
On adore à l'envi la frêle créature :
« Elle est mignonne et prend très bien la nourriture
Elle est sage et facile ; elle écoute, elle rit ;
Elle a bon caractère ; elle aura de l'esprit. »
C'est un gazouillement près de sa jeune tête.
La maman a voulu qu'on la nommât Pierrette,
Du nom de Pierre; elle a fait choix de ce nom-là
Dès l'heure de promesse où son flanc remua.
Va pour Pierrette... Et c'est ainsi, Mademoiselle,
Que vous rentrez pompeuse en robe de dentelle,
En bavette brodée, oiseau, fleur et bijou
D'une mère joyeuse et d'un père un peu fou,
Avec vos grand'mamans, vos oncles et vos tantes
Dans les murs réjouis de la maison de Nantes.
Chère maison de paix et de bonheur, maison Où Pierre est le travail, où Jeanne est la raison, Et leur enfant le doux espoir qui les rassemble, Fais que Pierrette un jour à sa mère ressemble, Garde-les bien, défends-les bien et sois toujours Le nid tiède et sacré de leurs jeunes amours.
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Pierrette est grande ; elle a trois mois ; on la promène;
Sa mère la conduit, son père la ramène.
Tous les deux tour à tour la prennent dans leurs bras.
Bien qu'elle soit robuste, elle ne pourrait pas
Alîronter tous les temps, et les froids de décembre
Retiennent la mignonne et sa mère à la chambre.
On met pour elle un grand tapis sur le plancher,
Elle apprend à rouler et s'exerce à marcher,
Agrippe hardiment les bâtons d'une chaise.
Sa petite maman la tient en riant d'aise
Et, le soir, comme Pierre, au bout de ses travaux,
Range de vieux papiers ou des livres nouveaux,
Entre le feu qui flambe et la lampe qui brille,
Elle fait au papa l'histoire de sa tille.
Doux entretiens du soir, bonheur grave et profond. Elle parle, il écoute et leur àme se fond Dans ce miel partagé de leur béatitude. Dès les commencements ils ont pris l'habitude Avant d'aller dormir de faire ce retour Intime et familier sur les choses du jour. Jeanne appelle cela le journal de sa vie. Le passé disparu, la route parcourue Pas à pas, deux à deux, reparaissent ainsi,
Avec tous leurs moments de joie et de souci, Et, d'étape eu étape, au cours de leur voyage, Les cœurs associés se mêlent davantage.
Et quelle place tient l'enfant dans la maison ! Pour un rien — les parents sont ainsi — sans raison, Pour un frisson, pour un soupir, pour une larme, Le père se tourmente et la mère s'alarme. Elle crie en dormant ou refuse le sein... On s'inquiète, on fait venir le médecin : Le docteur les rassure et les gronde, Pierrette Reprend sa belle mine et leur fait la risette. Jeanne après la tétée, un soir, en regardant De plus près, a vu poindre une première dent, Et Pierre dit que c'est une dent de sagesse... Ainsi le mouvement joyeux de leur tendresse Recommence sans trêve autour de ce berceau Où dort ce que le monde a pour eux de plus beau, Du berceau blanc, lien sacré, claire embellie De rêve dans le ciel incertain de la vie.
Adieu Nantes, adieu la petite maison Où fleurissait leur joie obscure... l'horizon Va changer, mais leur foi demeurera la même,
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Jeanne dit : « Sois robuste et confiant : je t'aime. » Lui, devant la fournaise ardente de Paris, Jure, un éclair d'acier au fond de ses yeux gris, D'y forger l'avenir avec toute son âme Pour sa petite fdle et pour sa chère femme.
En Thonneur de mon garçon, Je veux faire une chanson
Légère Que, le soir, en l'endormant, Lui chantera doucement
Sa mère.
Fais dodo, mon cher petit, Pour avoir bon appétit,
Ensuite Ta maman t'allaitera Ton père te chantera :
Dors vite.
Dors, ton cœur auprès du mien.
Quand les enfants dorment bien,
Très sages, Noël étale à leurs yeux Son grand livre merveilleux
D'images.
Les petits, comme tu l'es, 11 les emmène dans les
Étoiles Et fait aux grands des cadeaux De tambours et de bateaux
A voiles.
Mon petit, mon bien, mon roi, Tous les tiens sont près de toi,
Regarde !
Et ta petite maman, Oui t'aime si tendrement,
Te garde.
L'enfant que Jeanne appelle ainsi son roi, son bien, Pierrette « le petit », Pierre « mon Parisien », Est beau comme une étoile et sa maman l'adore. On l'appellera Jean. C'est la nouvelle aurore
Oui se lève pour eux dans la douceur du ciel Et le nouveau rayon de leur lune de miel. On roule le berceau près du lit de la mère Et Pierrette bourdonne à côté de son frère. Jeanne ne souffre pas que son enfantelet Épuise un autre sein et boive un autre lait Que le sien ; elle a dit sa volonté formelle. Pour la dissuader de sa tâche nouvelle On la grondait un peu, mais elle a prétendu Que c'était son devoir et que c'était son dû.
Elle veut bien partir deux mois à la campagne Se gonfler d'air plus pur ; son mari l'accompagne ; Ils émigrent, ravis d'aller, comme autrefois, Voir des prés verts, des eaux courantes et des bois. Un village, perdu dans une humble vallée Où la Bourgogne à la Champagne s'est mêlée, Un pays tout en vigne où les ceps vigoureux Mûrissent au soleil sur les coteaux pierreux ; Un rideau de sapins, en haut de la colline, Où les souffles de l'air se chargent de résine, Et, derrière, les bois lointains, dômes épais, Temples de rêverie et refuges de paix Dont frissonne et bruit, quand l'autan les évente,
Là-bas, à l'horizon, la ceinture mouvante. C'est le pays de Pierre, un peu de Jeanne aussi. En la voyant les gens pensent : « Elle est d'ici, Puisqu'elle nous connaît; c'est une bonne dame : La douceur de ses yeux vient de sa douceur d'âme. » Elle leur parle avec des mots encourageants, Ne montre aucun mépris pour les petites gens, Sans rien de la frivole et sotte Parisienne Qui les juge d'une autre argile que la sienne, Parle du bout des dents et marche à petits pas, Vise à les éblouir avec ses falbalas, Minaudière, moqueuse et hautaine, occupée A promener partout ses robes de poupée...
Jeanne et Pierre s'en vont dès l'aube, tous lesdeux,. Se perdre dans le fond des bois silencieux. Pierre, qui les connaît dès sa première enfance, Conduit sa femme à ces amis pleins de silence Et de secrets qu'elle aime et visite avec lui. Jadis il leur disait sa peine et son ennui, Lorsqu'il rêvait déjà d'une Jeanne lointaine, Tantôt sous les tilleuls qui bordent la fontaine De Saint-Hubert, tantôt dans le val mal tracé Oui va du bois d'Arvaux aux crêtes de Grancey.
Il leur dit maintenant : « Confidents de ma peine,
Chantez sa bienvenue à la dame, à la reine
Que je viens vous conduire et dont les yeux charmants
Aiment vos frondaisons et vos frémissements. »
Le lendemain, ils vont chercher un autre asile
Dans les sapins chantants du bois de Gomméville.
Jeanne voit à ses pieds le pays, qui s'étend
De Xoiron qui se tasse, au bas, jusqu'à l'étang
De Marcenay, qui luit dans la brume bleuâtre.
Comme un lingot d'argent auprès d'un feu de pâtre.
Pierre nomme tous les villages qui s'en vont
Depuis ce premier plan jusqu'à l'arrière-fond,
Toits moutonnants, que leur clocher rassemble et mène
Boire, en troupeau serré, dans les eaux de la Seine.
Jeanne remplit ses yeux de ce ciel souriant,
Du soleil incertain qui monte à l'orient,
Déchirant peu à peu l'écharpe que l'aurore
Autour des peupliers veut enrouler encore;
De la Seine qui fuit, des saules chevelus
Qui la font deviner quand on ne la voit plus;
Des prés fumants, semés de vaches, des villages
Dont la tuile rougit au milieu des feuillages.
Le petit Jean profite au bon air : fort et dru, Il pousse bien, comme un arbuste au bord d'un ru Dont l'eau fertilisante, en imbibant la terre, Renfle journellement la sève salutaire.
Il s'amuse de tout, il ouvre de grands yeux Éblouis et contents à la beauté des cieux. Pierre voudrait lui faire une âme villageoise, Où se mêlent un jour la grâce champenoise La verdeur bourguignonne et le sel de Paris. Émerveillé, l'enfant pousse de petits cris, Devant les beaux joujoux de la Mère Nature : Un rayon de soleil qui dore la verdure ; Un chant d'oiseau perché sur un arbre; l'air bleu ; Une fourmi qui trotte, une bête à bon Dieu Oui s'enlève ; le vol léger des hirondelles Qui passent en frôlant le mur à tire-d'ailes. Son jeune esprit, confus et vague, obscurément Germe, éclot et fleurit dans cet enchantement. Plus tard, quand il prendra conscience de vivre, Au lieu d'être toujours muré dans quelque livre, Pour égayer l'ennui stérile des leçons, Il voudra ressaisir ces chères visions, Et le frisson du Beau, qui rend l'âme moins triste, Frémira doucement dans son âme d'artiste.
Sa petite maman le regarde rêver.
Elle-même s'est bien promis de l'élever Dans la simplicité, la droiture et la joie. Elle veut que longtemps sa petite âme croie A la douceur de vivre et que ses jeunes yeux Ne trouvent rien de laid et de mal autour d'eux. Elle dit quelquefois à Pierre : « Mon cher homme, Comme nous sommes bien l'un près de l'autre et comme Je voudrais que ton fils, que notre enfant, un jour, Préservé par tes soins, gardé par mon amour De ce qui rend la vie amère, noire, impure, Façonné près de nous par la simple nature, Apprît ce qu'elle enseigne et fût en vérité Un être de candeur et de sincérité ! » Et tous les deux, rêvant, Pierre auprès de sa femme, Cherchent ce qui serait le meilleur pour cette âme, Suivent leur petit Jean sur ses premiers chemins, Songent à le garer, dans les sentiers humains, De tout ce qui déprime et rebute l'enfance, Afin que, protégé par la longue défense De l'amour éclairé qui veillera sur lui, Sérieux sans tristesse et grave sans ennui, Les yeux clairs, le front haut et l'âme épanouie, Il trace fièrement la ligne de sa vie
Et soit un brave enfant, vraiment digne de vous, Jeanne, mère au grand cœur, si vaillant et si doux.
C'est une passion ardente, à rendre Pierre Un peu jaloux, que la tendresse pour sa mère Du petit Jean : la mère elle-même sourit De cette effusion du fils qu'elle chérit. Lui s'élance vers elle avec toute son âme. L'écoute, la comprend, la veut... Il la réclame Et se met à pleurer quand elle n'est pas là. Elle revient en hâte et lui dit : « Me voilà, Vilain garçon, soyez tranquille et soyez sage. » Alors, quand il revoit tout près le cher visage, Un sourire de joie illumine ses yeux; Il a sa mère, il est immobile et joyeux, Il se blottit contre elle éperdument, il joue Avec ses cheveux fins, lui caresse la joue Et, comme s'il craignait de la voir s'envoler, La serre, l'emprisonne et voudrait lui parler...
11 parle. Il a déjà deux ans et c'est un homme. Sa mère, glorieuse et câline, le nomme Toujours : « Mon bien, mon roi, mon étoile et mon dieu. C'est un enchantement pour elle et c'est un jeu
De promener les doigts sur sa tête frisée
Qu'elle rebaise encore après l'avoir baisée,
Le soir, de l'endormir avec des mots très doux,
Le matin, de le prendre entre ses deux genoux
Et de le réveiller par de belles images
Qui montrent le Petit Poucet ou les Rois Mages,
« Regarde bien », dit-elle, et Jean répond : « Je vois. »
Mais il aime surtout la douceur de la voix
Maternelle et le son de cette voix charmante
Contribue à lui faire une âme plus aimante,
Tant elle sait mêler dans les moindres propos
La caresse du timbre à la grâce des mots.
Ainsi s'écoule et fuit le bon temps des vacances. Jours de sécurité, de loisirs, d'espérances, D'intimité champêtre et de calme horizon Où l'oiseau du bonheur chantait dans la maison.
Le travail a repris. C'est le temps des soirées, Des longues nuits de tache et d'effort, éclairées Par la lampe qui luit souvent jusqu'au matin. Pierre s'acharne à son labeur : il est certain Du grain qu'il doit semer, du sillon qu'il veut suivre. La plume, le papier qu'elle a noirci, le livre Ouvert et frais coupé qui couvre le bureau, Tout annonce la vie active du cerveau Que ressaisit, après des mois de solitude, Le vertige attirant et sacré de l'étude. Une sève nouvelle abonde et coule en lui. Autrefois il n'était qu'un rêveur : aujourd'hui Entre sa femme et ses enfants, époux et père, Il découvre à la vie un aspect plus austère.
Le monde transformé se révèle à ses yeux
Et prend un sens plus grave et plus religieux.
Anneau plus conscient de la famille humaine
Il fait vœu d'employer une part de sa peine,
Puisque l'Humanité veut qu'on s'entr'aide ainsi,
A soulager un peu ses frères en souci.
Jadis, il n'aspirait qu'à la gloire d'écrire,
De traverser son siècle en portant une lyre,
De se réfugier dans un rêve divin,
D'être un trouveur de mots, harmonieux et vain,
Chez qui la vanité de ce rêve égoïste
N'est qu'un souffle de vent clans une âme d'artiste,
Comme le feu follet qui danse sur les eaux
N'est qu'un peu de phosphore aux pointes des roseaux.
A présent il conçoit une meilleure tâche.
« Ce serait, pense-t-il, d'un méchant et d'un lâche
De vivre pour soi seul en oubliant autrui
Et de se contenter de faire un peu de bruit. »
Il songe : «Je veux vivre et penser pour les autres. Être parmi les doux, les vaillants, les apôtres, Me vouer avec eux, sans peur et sans regrets, A l'œuvre indéfinie et sainte du progrès ; Servir l'humanité, ma nourrice et ma mère,
Aimer chacun de mes compagnons comme un frère,
Ne rien dire, ne rien écrire en vérité
Oui ne soit un profit pour cette Humanité
Pour ce troupeau souffrant d'êtres qui me ressemblent ;
Donner un peu de mon courage à ceux qui tremblent,
Un peu de joie à l'âme en deuil, un peu de pain
A l'indigent que Dieu mettra sur mon chemin. »
Sa femme l'entretient dans ces graves pensées,
Et que de fois, après les besognes pressées,
Qui réclament leurs soins et dévorent le temps,
Le soir, l'un près de l'autre, harmonieux, contents,
Ils méditent entre eux cette philosophie
Qui doit être la base et la loi de leur vie,
Bréviaire de force et de sincérité,
Qui tient dans ces deux mots : Justice et Charité !