LE LIVRE DE PIERRE
« Avant de commencer ma veille solitaire Dans cette paix du soir qui descend sur la terre, Dans ce bonheur que Jeanne et mes enfants m'ont fait, Je songe : « Ai- je vraiment mérité le bienfait « De cette quiétude et de cette harmonie
« Dont je sens près de moi la douceur infinie? »
Et ma pitié s'émeut pour les infortunés
Qui n'ont aucun des biens que le sort m'a donnés.
« La justice, ici-bas, n'est-elle qu'un mensonge, La chimère, idéale et lointaine, le songe Des esprits révoltés et des cœurs généreux Qui trouvent que la vie est dure aux malheureux ? Combien de malheureux gémissent à cette heure, Vagabondent, privés de gîte et de demeure, De lumière, de feu, de tendresse et — pourquoi? — N'ont rien de ce que j'ai, sans valoir moins que moi ! La nature et la loi sont-elles responsables Du fardeau douloureux de tous ces misérables? C'est trop peu de les plaindre, il faut les soulager Et détruire le mal ou du moins l'alléger. La Nature, sans doute, est coupable en partie De la surcharge inique et si mal répartie Qui tombe sur ceux-ci sans peser sur ceux-là, Puisque l'homme, en naissant au jour, où l'appela L'obscure volonté de la Cause suprême, Sans jamais devenir l'arbitre de lui-même, Vit, du seuil de l'enfance aux portes de la mort, Sous la contrainte injuste et cruelle du sort.
« On détruit les effets en supprimant les causes. C'est donc à la Justice à réformer les choses, A la Science aussi. Les progrès sont trop lents : Les abus obstinés, les hommes nonchalants Retardent l'action virile et salutaire.
Il faut renouveler la face de la terre, Se prendre corps à corps avec la Pauvreté, L'Ignorance, le Mal, pour que, son joug ôté, L'homme affranchi, meilleur et plus joyeux, se lève, iMonte, les yeux en haut, vers l'aube de son rêve Et de ses propres mains bâtisse la Cité Future où fleurira la jeune Humanité.
« Oui, l'Equité sera le fondement auguste De la Cité d'espoir, plus riante et plus juste Que celle où nous vivons en frères ennemis, Nous disputant, avec des haines de fourmis, Qui veulent se détruire et se manger entre elles, Une motte de terre et quelques radicelles. Le riche est orgueilleux et le pauvre est jaloux, Hélas! et devenus l'un pour l'autre des loups, Ils prolongent sans fin leur querelle acharnée, Au lieu d'égaliser chacun leur destinée, Le riche, en empêchant le pauvre d'avoir faim,
Le pauvre, en lui donnant pour un morceau de pain Le plaisir d'être bon, le luxe incomparable D'être utile et le droit de dire à son semblable : « Aimons-nous, puisque j'ai chassé de ton chemin « L'amer et douloureux souci du lendemain. »
« La Science, à son tour, réformera le monde. Elle est active, elle est prévoyante et féconde, Et l'homme deviendra meilleur quand il suivra Le chemin de bonté qu'elle lui montrera. Elle supprimera peu à peu l'Ignorance Qui dort, les yeux éteints, sur son lit de souffrance, Les idoles, l'erreur, le mensonge et la nuit. Elle sera le pur flambeau qui nous conduit Non pas vers le mirage illusoire du rêve, Mais au Progrès, certain et précis, qui se lève, Voulu par les savants, réalisé par eux, Sur l'horizon plus clair d'un temps plus sérieux. Les dieux s'en vont : la foi ne fait plus de miracles ; Les temples sont déserts : on n'entend plus d'oracles; Comme un bois mort, qui tombe à l'arrière-saison, La Croix même vacille et penche; la Raison, Voilà le nouveau culte et la dernière Idole ; Mais celle-là n'a rien du mythe ou du symbole ;
Affamés de réel, les hommes d'aujourd'hui
N'ont que le vrai pour guide et la loi pour appui. »