‹ La vie politique à l'étrangerChapitre 16 sur 70 · C. Fallu de Lessert · texte numérisé non relu

C. Fallu de Lessert

Deux ministères renversés, les Chambres deux fois dissoutes sont les manifestations nouvelles du mal dont soutire le parti conservateur. Depuis 1888, celui-ci a détenu le pouvoir; les élections lui ont toujours assuré la majorité; mais, sans craindre de lasser le pays, les quatre fractions qui le composent ont continué à s'inspirer, dans leur conduite politique, de leurs intérêts particuliers beaucoup plus que du bien de la nation. En 1888 elles furent groupées dans le grand ministère, mais c'était un accord provisoire ; depuis, celles de ces fractions qui se sont trouvées exclues des combinaisons ministérielles ont cherché avant tout à provoquer d'autres combinaisons qui leur fussent plus favorables : tout s'est ramené à des questions de personnes.

Le Cabinet néo-conservateur-junimiste, présidé par le général Mano,aété renversé à la tin de février par un vote du Sénat, qui suspendait la discussion delà loi sur l'instruction publique. Ce vote était l'œuvre des catargistes (vieux-conservateurs) et des vernescistes (conservateurs libéraux). Les junimistes demandèrent au Cabinet d'y répondre parla dissolution du Sénat; il s'y refusa, et préféra démissionner.

Le parti des vieux-conservateurs triomphait; c'était à son tour d'arriver aux affaires, et le général Kioresco fut investi de la présidence du nouveau ministère;

MM, Catargi, Olanesco et le colonel J. Lahovary reçurent les portefeuilles de l'intérieur, des travaux publics et de la guerre ; on reconnut les bons offices des conservateurs libéraux en donnant à M. Vernesco le département des finances et, par intérim, celui des domaines, et en confiant à ses partisans, MM. Esarco, Isvorano et Theodoresco les atïaires étrangères, la justice et l'instruction publique (4 mars).

Dès le 5 mars, on put constater que le gouvernement était incapable de se maintenir; la première fois qu'il se présenta devant la Chambre, il eut à subir un vote de blâme, auquel néo-conservateurs et junimisles, payant de retour les mauvais procédés des jours précédents, avaient largement contribué. 11 fallut dissoudre la Chambre ; de nouvelles élections eurent lieu en mai, qui furent tout à l'avantage des catargistes et des vernescistes.

La bonne volonté du Parlement était assurée au ministère Floresco, mais il parut bientôt que celui-ci portait en lui-même le germe de sa propre ruine. M. Catargi supportait mal l'autorité de M. Floresco, qui ne voulait pas comprendre que, porté à la présidence du conseil par ses amis, à un moment où il fallait plutôt un bras qu'une tête, et où les véritables chefs des partis préféraient rester au second plan en attendant les événements, il eût été convenable de sa part de quitter la place, une fois accomplie la besogne qu'on attendait de lui. Mais les vernescistes préféraient voir M. Catargi rester dans le rang, et le général Floresco, qui avait pris goût au pouvoir, s'appuyait sur eux pour y rester.

Cela ne faisait pas l'adaire de la majorité. Le 17 juillet le colonel Rosnovano se rendit auprès de M. Catargi, et lui exprima, au nom des vieux-conservateurs, le vœu qu'il prît la présidence du Conseil et qu'il obtint la démission du général Floresco. Mais celui-ci déclara qu'il ne se retirerait que devant un ordre formel de la •Chambre.

La guerre était déclarée. Pendant trois mois, le gé-

néral Floresco-sut se soutenir par la seule force d'inertie A la fin d'octobre, le ministère se mourant, la nécessité s'imposa de lui incorporer quelques éléments nouveaux. MM.Theodorescoetlsvorano,dontl mtluence était usée, lurent remplacés par MM. Poni et Blarembertr aux départements de l'instruction publique et de laiuslice. M. Vericeano reçut le portefeuille des domaines, dont M. Vernesco s'était chargé par intérim lors de la constitution du ministère. A l'exception peutêtre de M. Poni, dont les antécédents étaient ceux d un libéral, les nouveaux ministres étaient des amis de

M. Vernesco. . .

C'était une provocation adressée à M. Calargi. Les vieux-conservateurs, prévenant les désirs de leur chet, refusèrent ouvertement leur concours au Cabinet Moresco et prièrent M. Catargi de prendre la présidence du Conseil, ou de se retirer (28 novembre). - La crise éclata le 1" décembre, à la suite de 1 élection du bureau de la Chambre. Les deux vice-presidents proposés par le gouvernement furent battus pai MM Fie va et Alexandre Catargi. Ce succès vint prouver à M. Lascar Catargi que toutes les sympathies du Parlement s'étaient concentrées, au moins momentanément, sur lui seul, et profitant de l'instant propice attendu depuis longtemps, certain que 1 avenir lui serai favorable, il remit sa démission entre les mains du -énéral Floresco. MM. Olanesco et le colone Jacques Lahovary suivirent son exemple. Le général Floresco essaya encore de louvoyer et de gagner du temps. Mai^ les conservateurs rompirent ouvertement avec lui a m tribune même, et il dut, bon gré mal gré, se resigner j remettre au Roi sa démission (6 décembre). M. Catarg fut naturellement chargé de former un nouveau minis-

Après avoir fait sans succès à M. Vernesco quelques^ offres, trop peu sérieuses sans doute pour qu il pût les accepter, et inspirées plutôt par la courtoisie, M. Latargi fit appel au concours des néo-conservateurs dont

il s'était séparé en novembre 1889. 11 garda pour lui, avec la présidence, le département de l'intérieur; ses fidèles, M. Olanesco et lecolonelJacqucs Lahovary, conservèrent leurs portefeuilles des travaux publics et de la guerre. MM. Stourdza-Schliano et Take Jonesco, dont le mérite est mieux connu que leur nuance politi(jue, furent chargés de la justice et de Tinstruclion publique; le général Mano, M. Alexandre Lahovary et le prince Al. Stirbey devinrent ministres des domaines, des afifaires étrangères et des finances.

Le Cabinet ainsi constitué demanda quelques jours de répit, sous le prétexte d'étudier les projets de loi en souffrance, en réalité dans la pensée qu'il pourrait, durantcet intervalle, attacher à sa fortune le parti junimiste, dont l'attitude était pleine de menaces ; la Cham- 'bre fut prorogée jusqu'au 21 décembre (1). ' A la première séance de la Chambre, un vernesciste, M. Pascal, proposa une motion de défiance; les junimistes s'abstinrent, et, par 78 voix contre 74, le ministère fut mis en minorité. Ainsi le grand mal dont nous avons parlé exerçait encore ses ravages parmi les conservateurs, et l'abnégation leur demeurait inconnue. Pour la seconde fois, M. Catargi employa le remède héroïque de la dissolution des Chambres, qui fut prononcée le 23 décembre.

Mais, tout en formant à la Chambre et dans le pays le groupe relativement le plus fort, les vieux-conservateurs, dirigés par M. Catargi, unis aux néo-conservateurs, à la tête desquels est le général Mano, pouvaient difficilement avoir la prétention de réunir, au Parlement, une majorité assez puissante pour gouverner pendant une longue période, sans être obligés de faire les plus sérieuses concessions à quelques-uns de leurs adversaires. Aussi M. Catargi, quand il fut chargé de former

(I) Rappelons qu'en 1879, sous le ministère Bratiano, lorsqu'il fallut exécuter l'article du traité de Berlin concernant les israélites, le roi prorogea les Chambres pour un mois.

un Cabinet, avait-il prié immédiatement M. Carp, le chef des junimistes, de lui prêter son concours. M. Carp mit à son acceptation des conditions qui parurent trop dures; il demandait notamment qu'on garantît l'élection de cinquante de ses amis ù la Chambre des députés. M. Catargi se résigna donc à se priver de la collaboration des junimistes et constitua un Cabinet complètement homogène. Mais, après la dissolution desChambres, il reprit les négociations, dans l'espoir que les junimistes diminueraient leurs prétentions, plutôt que de s'exposer à se voir totalement et pour longtemps écartés du pouvoir. Cette prévision était juste. L'accord s'établit le 30 décembre : MM. Carp, Ghermani et Marghiloman remplacèrent le général Mano, M. Stirbey et M. D. S. Stourdza aux domaines, aux finances et à la justice; ils seront libres de réaliser dans ces trois départemements les réformes préconisées par eux au cours de la dernière législature; la canditature de quarante-cinq de leurs amis sera soutenue par les catargistes. De leur côté, ils s'engagent à combattre tous les libéraux, vernescistes et collectivistes.

La nouvelle de la fusion fut annoncée à TKurope par M. Lahovary dans une note circulaire adressée aux agents diplomatiques de Roumanie.

Politique extérieure. — Après avoir rejoint à Venise, au mois de septembre, la reine que des raisons de santé y avaient conduite, le roi Charles a rendu visite aux empereurs d'Allemagne et d'Autriche. Ce voyage n'a eu d'autrs portée que de confirmer les tendances connues du gouvernement roumain, pacifiques, mais favorables à la Triple alliance.

« Notre politique extérieure, » — ce sont des paroles toutes récentes de M. Lahovary, — « est essentiellement nationale, et nous sommes bien décidés à nous défendre avec la dernière énergie contre toute agression, de quelque côté qu'elle vienne. » L'examen des tiavaux de défense complète utilement ces paroles : les fortifie a- 'tions récemment achevées supposent que rcnnomi vient

du Nord-Est. Ajoutons que des grandes manœuvres de cavalerie ayant eu lieu dans la Bessarabie rus?e, un cordon de troupes a été établi le long de la IroDlière, « pour empêcher l'immigration des juifs expulsés de Russie ».

La mort du consul d'Autriche à Jassy a provoqué un petit incident (août). Le procureur royal, s'étant rendu au Consulat pour remplir les formalités d'usage, y trouva le consul d'Allemagne qui, au nom du principe de l'exterritorialité, lui enjoignit de soilir. Le procureur protesta, mais sortit; on donna au consul le temps de s'éclairer sur la portée des immunités diplomatiques, et, quelques Jours après, il écrivit au préfet de Jassy pour s'excuser d'une confusion fâcheuse.

11 a été question, au mois de juin, pour le prince Fer- -dinand, héritier présomptif, d'un mariage qui a fait grand bruit. Une inclination qui semblait irrésistible le portait, disait-on, vers l'une des filles d'honneur de la reine, M^'* Vacaresco. Et comme l'élévation au trône d'une famille roumaine eût été un précédent capable d'engendrer dans la suite des compétitions funestes, les ministres et la nation furent d'accord que le prince devrait choisir entre la couronne et cette union. 11 eut la sagesse de faire violence à ses sentiments, et en novembre on a annoncé ses fiançailles avec la princesse Marie d'Edimbourg.

La question transylvaine a été portée devant le Sénat par M. Marzesco; le 29 décembre 1890, il pria le gouvernement d'intervenir à Vienne pour faire cesser les persécutions dont étaient victimes les Roumains de Transylvanie. M. Lahovary, ministre des affaires étrangères, combattit le principe d'intervention, que la Roumanie devait trop redouter, aflirmait-il, pour l'invoquer -jamais, et la motion de M. Marzesco fut repoussée.

Le 26 janvier, ce fut M. Kogalniceanoqui prit la parole à la Chambre au nom de l'irrédentisme; il interpella le gouvernement sur un fonds de 10,000 florins voté par une Société de Budapest pour faire de la propagande

17tJ LA. VIE POLITIQUE A L'ETRANGER

magyare non seulement en Transylvanie, mais dans certains districts roumains. M. Lahovary renouvela les déclarations qu'il avait faites au Sénat, et obtint un vote de confiance.

Pour privées qu'elles fussent do tout appui officiel, les manifestations irrédentistes n'en ont pas été moins énergiques. Le o février, il s'est fondé à Bucarest, une « ligue pour l'unité de l'instruction roumaine », contrepartie delà Société d'instruction magyare qui, créée en 1883, compte plus de vingt mille adhérents. Léo mai, deux cents étudiants roumains et cent délégués serbes se sont réunis à Turnu-Séverin pour aviser aux mesures à prendre contre l'oppression de leurs frères hongrois. Les esprits étaient alors surexcités par une loi, votée en, mars à Budapest, qui instituait, aux frais des communes, des écoles magyares pour les enfants roumains et slaves de trois à six ans, et qui avait provoqué dans la Transylvanie même une émotion très vive. Le Congrès de Turau-Séverin vota à l'unanimité douze propositions dans lesquelles il flétrissait les procédés de l'Autriche et faisait appel à l'Europe; un mémoire historique très complet, publié par les étudiants, précisait leurs griefs. II signalait l'inégale répartition des députés, qui donne aux magyars un représentant pour cinq mille électeurs, et un aux Roumains pour soixante mille; il rappelait que ces derniers doivent payer un cens de 18 florins, et les électeurs magyars cinq florins seulement; il se plaignait aussi des rigueurs du gouvernement hongrois vis-à-vis de la presse transylvaine.

Les étudiants, dont le mémoire fut brûlé publiquement dans les universités magyares, montrèrent bientôt combien ils prenaient à cœur la cause qu'ils soutenaient. Bien que le Roi, à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de son entrée à Bucarest, eût fondé un établissement où ils pourront se réunir et travailler, ils ne participèrent pas officiellement aux fêles du jubilé.

En septembre, un autre congrès d'étudiants s'est tenu à Bucarest ; il comprenait des délégués de tous les

États des Balkans ; il a nommé un comité chargé de rédiger les statuts d'une association générale des étudiants des États Balkaniques, premier gage, ses promoteurs l'espèrent, d'une fédération plus sérieuse- Commerce. — Importations : 3(57, 944, 099 francs en 1889, et 3(;2, 791,054 en 1890, soit une diminution de 5,153,045 francs, portant principalement sur les animaux, vivants (4 millions contre 2j et sur les matières textiles (169 millions contre 155).

Exportations : 274,167,146 francs en 1889, et 275,958,415 en 1890, ^soit une augmentation de 1,791,269 francs. L'exportation des céréales a diminué de 13 millions (239 contre 226) ; celle des boissons a baissé de moitié (4.5 millions contre 2.7), par suite de la suppression de la prime d'exportation de l'alcool. Par contre, les légumes secs et les colzas ont fait l'objet de transactions très actives. Leur exportation a passé de 9 millions en 1889 à 26 millions en 1890.

Voici, exprimés en millions, les chiffres du commerce de la Roumanie avec les principaux États en 1890 (I) : Autriche-Hongrie : 52 (-j- 3) et 8 (— 8), — Allemagne : 109 (4- 1) et 12 (— 3), — Angleterre : 97 (— 5) et 161 (-f 21), — France : 39 (-f- 7) et 17 (+ 4), — Belgique : 18 (— 1) et 43 (+ 6), — Suisse : 8 (— 14) et 1 (— 2), — Italie : 5 (+ 1) et 11 (— 11), — Russie : 8 (— 1) et 4 (stationnaire), — Turquie: 12 (stationnaire) et 6 (— 3), Les importations allemandes figurent toujours au premier rang, et c'est à l'Angleterre que la Roumanie continue à vendre la majeure partie de sa récolte ; les 161 millions, montant de la valeur de ses exportations en Angleterre, sont presque entièrement fournis par les céréales. Il y a de ce chef une augmentation de 21 millions par rapport à 1889 qui compense la dimi-

(1) Le premier chiffre indique les importations des différents États en Roumanie, et le second les oxporlatious roumaines dans ces mêmes pays. Les chiffres entre parenthèses indiquent la hausse ou la baisse par rapport à 1889.

nution des exportations roumaines en Italie (Il millions) et en Autriche-Hongrie (8 millions, soit la moitié), cette baisse portant principalement sur les produits agricoles. La France en a acheté pour un million de moins qu'en 1889, mais elle a demandé à la Roumanie plus de légumes secs et de graines oléagineuses (3 millions de plus). Notons que les importations françaises ont augmenté de 2") millions depuis 1886.

Un nouveau tarif de douanes a été voté au mois de juillet, il augmente de 10 à 20 0/0 les droits établis par l'ancien tarif. Une convention^ommerciale a été signée à Vienne le 26 février; elle peut être revisée de dix en dix ans.

Armée. — Elle compte : en temps de paix, o 1,000 hommes, 8,000 chevaux, et 573 canons ; en temps de guerre, 130,000 hommes, auxquels il faut ajouter la landwehr des Dorobanzes (08 bataillons) et la cavalerie desCoIaraschi (30 escadrons), soit 123,000 hommes.

Une loi a réorganisé les régiments d'infanterie ; des marchés, d'une valeur totale de 23 millions, ont été passés avec le Creuzot et Commentry pour l'armement des fortifications : l'usine Krtipp a reçu la commande de quelques gros calibres. La manufacture de Steyr aurait été chargée de fabriquer 220,000 fusils de petit calibre.

Une convention pour la jonction des chemins de fer roumains aux voies ferrées hongroises a été conclue en novembre.

Nécrologie.

15 mai: M. Jean Bratiano. né en 1822. Il fut minietre de 1867 à 1868, puis dft 1876 à 1888; c'était le chef des nationaux-libéraux. — 3 juillet: M. Koqalnice'ino, né en 1806. Après avoir été ministre de l'inlérit'ui' pour la Moldavie, il ocoupa la présid'nce du conseil de 1863 à 186 1, et prit la plus f^rande part au coupdÉîatdu prince Couza; eu 1878, étant ministre des alTaires étrangères, il accoui-

EOUMANIE 179

pagna à Berlin M. Jean Bratiano ; il siégeait à la Chambre parmi les libéraux. — Décembre: M. Bui-bo Constunihiesco, historien d'nn grand mérite.

Bibliographie.

Réflexions sur la situation actuelle du pays, par M. Kretzulesco.

I.a polilique intérieure de la Russie n'a pas éprouvé (](' moditications; elle est toujours inspirée par un esprit national un peu exclusif, dont le témoignage se trouve dans les mesures prises contre les Juifs et dans la politique suivie en Finlande et dans les Provinces Balliques.

Mais la politique extérieure de l'Empire a suivi une orientation nouvelle : un rapprochement très marqué avec la République française s'est produit au cours de l'année 1891. L'idée de « l'alliance russe » est depuis longtemps populaire en France ; si elle a inspiré un peu d'incrédulité et de défiance pendant plusieurs années à quelques politiques prudents, c'est en raison même des manifestations intempestives des boulangistes et de soi-disant patriotes; l'exagération de certaines démonstrations et leur nature à la fois révolutionnaire et belliqueuse ne pouvaient convenir à la fierté ni à la prudence du gouvernement français, peu disposé à jouer dans une aventure la fortune de la patrie ou à solliciter humblement une alliance étrangère ; et, d'autre part, le caractère des plus hruyants coryphées de l'alliance franco-russe ne pouvait inspirer au Tzar que du dédain, La différence profonde qui sépare les institutions des deux pays n'était pas le plus grand obstacle à leur entente : on peut dire, comme l'a démontré M. Anatole

RUSSIE ISl

Leroy-Beaulieu en 1888, dans un remarquable article de la llevue des Deux Mondes, que les deux puissances ont peu d'intérêts communs et que dans certaines questions elles ont dû et doivent encore suivre une politique différente. Ajoutons à cela que l'entente avec la Prusse est dans les traditions du gouvernement russe, qu'elle a été scellée depuis plus d'un siècle dans des circonstances mémorables, depuis le partage de la Pologne jusqu'à la guerre de 1870; quels que puissent être les sentiments intimes d'Alexandre; III pour l'Allemagne et pour son nouvel Empereur, tout démontre qu'il repousse l'idée d'une rupture avec le gouvernement de Berlin, qui aurait pour conséquence une guerre générale effroyable; la politique du Tzar, soucieuse du repos du monde, s'inspire de sentiments prudents et pacifiques qui ne concordent pas avec ceux de la Ligue des Patriotes; il ne désire pas de conquêtes et il ne penserait pas à rien risquer dans le but désintéressé de faire restituer à la France i'Alsace-Lorraine. Aussi la répugnance qu'il éprouve pour l'esprit de la Révolution sous toutes ses formes se doublait-elie d'une aversion profonde pour les perturbateurs de la paix de l'Europe. Tout en distinguant soigneusement les tendances du gouvernement français, à la fois fermes et modérées, de celles des agitateurs qui croient, par des cris poussés sur les boulevards ou dans des réunions publiques, pouvoir délivrer Strasbourg et Metz, le Tzar se demandait si la force du gouvernement était égale à son bon vouloir ; il se tenait sur la réserve à l'égard des Cabinets éphémères, renversés au hasard par une Chambre sans direction. En 1891, il est sorti d'une attitude qui est, comme on l'a dit,« aussi bien dans la pente de son tempérament que dans les principes de sa politique ». Il faut chercher la cause première de ce revirement dans la confiance et l'estime que le gouvernement français a su inpirer au dehors : même après l'œuvre de relèvement accomplie depuis 1870, on pouvait douter que la France fût capable de se donner un gouver-

nement stable et de résister aux entrainements révolutionnaires; le caractère personnel de M. le Président de la République et ses appels à la réconciliation de tous les bons citoyens, la défaite du boulangisme, le découragement des partis monarchiques, Tatlilude nouvelle de l'Église, la longue durée du cabinet Freycinet-Constans et le succès avec lequel il a maintenu l'ordre, tout cela n'était-il pas de nature à prouver que la République était acclimatée en France et susceptible de suivre une politique énergique et modérée? Tout cela n'encourageait-il pas l'Europe à ajouter foi aux manifestations pacifiques des hommes qui dirigeaient les afl'aires de la France? On ne vit tout d'abord qu'une marque de haute courtoisie, très significative d'ailleurs, dans renvoi de Tordre de Saint-André au Président Carnot (mai). La visite du Tzar à l'Exposition française de Moscou eut plus de portée encore.

Mais, d'autre part, le renouvellement anticipé de la Triple alliance, la politique suivie par l'Autriche et l'Italie en Orient, le rapprochement de l'Angleterre et des puissances de l'Europe centrale, engageaient la Russie ii réfléchir sur les inconvénients de l'isolement dans lequel elle se recueille. Jusque-là, les gouvernements de France et de Russie, tout en conservant une grande réserve, savaient qu'ils pourraient compter éventuellement l'un sur l'autre; ils étaient convaincus que, si l'influence légitime de l'un des deux États était menacée, l'intérêt de l'autre serait d'intervenir; mais ce n'était là qu'une conception vague, et la communauté d'intérêts si peu déterminés laissait la porte ouverte à <les éventualités redoutables, à des surprises, à une initiative isolée et imprudente qui serait restée sans appui. Chacun des deux gouvernements pouvait même redouter que son isolement ne devînt plus complet : c'est ce qui serait arrivé si l'un ou l'autre avait consenti à se rapprocher de l'Allemagne ; sans doute une entente persistante de la Russie et surtout de la France avec l'Allemagne n'est pas très vraisemblable.

mais il était possible que l'une des deux puissances, écartant momentanément les causes profondes de dissentiment entre elle et l'Allemagne, contractât avec sa rivale une entente limitée, basée sur le principe : do ut des; l'autre puissance se serait sans doute méfiée d'une telle entente, qui, même passagère, aurait achevé son isolement et l'aurait pu laisser seule en face d'embarras.

Voilà ce qui a été bien mis en lumière dans une lettre adressée de Saint-Pétersbourg à la Poitfische Correspondenz :

La situation d'indépendance réciproqne constituait évidemment pour la France et la Russie une infériorité niative; car elle pouvait favoiiscr, de part ou d'autre, des changements d'Htlitude, des reculades dans la voie où Ton s'était communément engagé, et même peut-être de véritables défections à un moment donné Oa le comprenait si bien que, depuis quelque temps, des voix timorées, prudentes ou prévoyantes, s'élevaient dans Içs deux pays pour les mettre en garde contre les conséquences possibles d'un entraînement capable de les pousser dans une voie où l'un et l'autre ne pourraient pas suffisamment compter sur leur appui mutuel en cas de besoin. On commençait même à se dire des deux côtés, sur ce chapitre, des vérités parfois fort désagréables dans des brochures ou des articles de journaux. L'union franco-russe était donc menacée jusiement dans sa base fondamentale qui doit être, à défaut d'engagements formels, une parfaite confiance des deux parties l'une sur l'autre. Or, comme il convient à leurs intérêts et à leurs sentiments de ne pas contracter de semblables engagements, dont l'intervention risquerait de précipiter des complications internationales très tacilesà prévoir, il fallait au moins rall'ermir la confiance ébranlée de bien des gens. H devenait de plus en plus indispensable pour l'une et l'autre de se donner des gages palpables de leur union et d'empêcher, par une démonstration indubitable de la solidité de cette union, qu'on aventurât des actes de nature à provoquer la periurbation de la paix. Rien ne pouvait mieux atteindre ce but que la visite de l'escadre française à Cronstalt; on devait d'autant moins hésiter à employer ce moyen que, depuis la conclusion de la Triple alliance, les membres de cette dernière y avaient eu souvent recours.

En tout état de cause, le voyage de l'escadre du Nord vers des rivages où elle n'avait pas paru depuis long-

temps ne pouvait être un événement indifférent; cette démonstration, même si elle s'était accomplie en d'autres conditions, eût dépassé la limite des échanges de politesses habituels entre la France et la Russie; elle devait, de toutes manières, avoir Timportance d'une visite offerte et acceptée, et cette rencontre concertée officiellement entre deux gouvernements était forcément plus significative que ne le sont des manifestations courtoises spontanées. Elle indiquait tout au moins que les deux gouvernements ne craignaient pas d'afficher leurs relations amicales, au risque de faire croire à leur alliance. Mais ce n'est pas assez : quand on apprit les détails de l'entrevue de Cronstadt, on vit qu'il ne s'agissait pas seulement d'une démonstration de politesse et de sympathie, mais de la manifestation d'une entente politique intime. Tout contribua à donner ce caractère au voyage de l'amiral Gervais, sans qu'on pût savoir quels étaient la forme et le but de celte entente. Que les fêles de Cronstadt l'aient suivie ou l'aient précédée, que l'initiative en remonte à tel ou tel personnage, aucun témoignage sérieux ne permettrait actuellement de le dire. L'histoire fera plus tard la part du mérite de chacun. Jusqu'à présent, les hommes politiques des deux pays qui ont causé de la situation nouvelle ont Qârdé le secret de leurs conversations; mais ils ont affirmé la haute signification des événements qui furent la conséquence, le symbole, ou le prélude de « l'entente ».

Le 23 juillet, la division cuirassée française de la mer du Nord commandée par l'amiral Gervais, qui avait quitté Stockholm le 18 juillet, arriva le matin devant Cronstadt.Elle fut reçue avec le plus vif enthousiasme : douze vaisseaux de guerre et quatre torpilleurs russes attendaient dans la rade; une multitude de bateaux particuliers, portant des sociétés de chant et des orchestres, entouraient les navires français ; les musiques militaires faisaient alterner la Marseillaise avec l'Hymne national russe. Les cris de : Vive la France! et de : Vive

la Russie! étaient poussés sans intei-ruplion; c'est à peine si les salves répétées de l'artillerie dominaient les acclamations sans fin de la foule massée sur les appontements, les quais et les toits des maisons. Des groupes montèrent à bord du vaisseau-amiral, le Marengo, pour offrir le pain et le sel, suivant la coutume russe. Le soir, l'ambassadeur de France, M. de Laboulaye, offrit dans le nouvel hôtel de l'ambassade à Pélersbourg, un dîner de quarante-quatre couverts auquel assistaient le grand-duc Alexis, les amiraux russes, l'amiral Gervais, les commandants des navires français et plusieurs ministres. Il porta un toast à l'Empereur et à la famille impériale; le grand-duc Alexis répondit par un toast au Président de la République française et à la marine française.

Le lendemain, les amiraux et officiers des deux pays échangèrent des visites qui donnèrent lieu à des manifestations de la plus chaude sympathie.

Le 25 juillet, l'Empereur et l'Impératrice, accompagnés de la reine de Grèce et de ses enfants, de tous les grands-ducs et grandes-duchesses, visitèrent la flotte française. Reçus à bord du Marengo par M. de Laboulaye, ils assistèrent sur le pont au défilé des compagnies de débarquement et se montrèrent envers les marins, officiers et matelots, d'une extrême amabilité. L'enthousiasme des marins français devint indescriptible au moment où le Tzar, apercevant parmi eux des médailles, les interrogea, demandant à chacun d'eux, avec une grande bonté, dans quelle circonstance il avait mérité les insignes d'honneur qui brillaient sur sa poitrine. Les souverains visitèrent ensuite le Marceau, d'où ils se rendirent à bord du grand yacht impérial la Derjawa, qui était à l'ancre et où l'Empereur avait invité à déjeuner l'amiral Gervais, les commandants de l'escadre française, M. de Laboulaye et le personnel de l'ambassade de France. Le Tzar portait l'uniforme d'amiral; chaque membre de la famille impériale avait, sans souci de l'étiquette, un de leurs hôtes à ses côtés. Pendant le

•déjeuner, la musique militaire exécuta tour à tour l'Hymne national russe et la Marseillaiie, écoutés debout par toute l'assistance sans exception.

L'Empereur porta un toast au Président Carnot et à la marine française. L'ambassadeur de P>ance répondit par un toast de remerciements à l'Empereur et à la flotte russe.

A deux heures un quart de laprès-midi, la famille impériale quitta la Derjawa pour retourner sur YAlexandria qui l'avait amenée. Aussitôt après, le Tzar envoya à M. Carnot le télégramme dont voici le texte :

S. M. l'Empereur de Russie à S. E. M. Carnot, Président de la République française.

Peterhof, le 26 juillet 1891.

La présence de la brillante escadre française qui mouille en ce moment ili-vaut Cronsladt témoigne une fois «le plus des sympathies proroiides qui unissent la Krance et la Russie. Il me tient à cœur de vous en exprimer ma vive salisf.iclion et de vous remercier du vrai plaisir que j'éprouve à recevoir les braves marins français.

Alexanork.

M. Carnot répondit aussitôt :

Le Président de la République française à Sa Majesté l'Empereur de Russie.

Paris, le 26 juillet 1891.

Je suis vivement touché des sentiments que Votre Majesté bien voulu m exprimer à l'occasion de la présence de notre escadre. Nos hraves marins n'oublieront pas l'accueil si cordial dont ils sonl l'objet. J'en remercie Votre Majesté, et je suis h-'ureux d'y voir un éclatant témoignage des sympathies profondes qui unissent la Russie et la France.

Carnot.

Le soir, eut lieu au Club de la Marine, à Cronsladt, un dîner de quatre cent quatre-vingts couverts offert aux officiers français. Quand l'amiral Gervais porta, en

termes chaleureux, un toast à la Russie, tous les convives entonnèrent alternativement, au milieu d'un enthousiasme indescriptible, l'Hymne national russe et la Marseillaise.

Les jours suivants, les dîners et réceptions se suivirent sans interruption, provoquant des démonstrations presque délirantes. Le 28, au dîner donné à Peterhof aux ofliciers français, et auquel assistaient tous les membres de la famille impériale, tous les ministres, tous les amiraux et commandants de l'escadre russe, tous les membres de l'ambassade de France, le Tzar prononça le toast suivant : « A la santé du Président de la République française, M. Carnot; à la prospérité de la flotte française; et en particulier à l'escadre de l'amiral Gervais. » Le 29, dîner ofl"ert à l'Hôtel de Ville par le conseil municipal de Pétersbourg, toasts salués par des acclamations frénétiques, échange de dépêches avec le conseil municipal de Paris, et remise de cadeaux, à titre de souvenir, à tous les officiers et marins. Le 30, au déjeuner offert par les officiers de l'artillerie, l'amiral Gervais, après avoir porté un toast à l'Empereur, à l'Impératrice et aux grands-ducs Vladimir et Michel Nicolaïévitch, dit : « Je bois à la santé de la brillante armée russe et je lui souhaite de tout cœur de se couvrir de nouveaux lauriers, si Dieu l'appelait à défendre sa patrie! ». Comme il tombait une pluie torrentielle au moment où les convives se séparaient, l'amiral Gervais, qui avait laissé sa capote à bord, revêtit le manteau du général russe Staden, ce qui souleva un enthousiasme prodigieux.

Le 3 août, déjeuner de gala à Peterhof à l'occasion de la fête de l'impératrice de Russie; remise du grand cordon de Saint-Alexandre Newski à M. de Laboulaye.

Le -4 août, M. Carnot fit remettre à l'empereur de Russie deux bannières religieuses prises pendant la guerre de Crimée, alors que les Français occupaient Eupatoria, au trésor de l'église de cette ville. Les bannières furent remises par l'ambassadeur de France

à M. de Giers, ministre des affaires étrangères; elles ont été envoyées depuis à Eupatoria.

Le 5 août, l'escadre française quitta son mouillage de Cronstadt pour Bjorku-Sund, où elle allait luire du charbon; une dernière ovation lui fut faite par une foule énorme accourue de Pétersbourg. Le niêinejour, le Tzar partit pour la Finlande et envoya de Wilmanstrand le télégramme suivant au maire de Cherbourg en réponse à un télégramme du conseil municipal de Cherbourg (Cherbourg fêtait à ce moment les marins du croiseur russe Amiral- Kornilof) :

Monsieur Charles Motl, maire de Cherbourg .

Je TOUS remercie très aincèremeiit des sentiments que vous exprimez en v:itre nom ainsi qu'au nom des adjoints et des conseillers municipaux delà ville de Cherbourg. S. M. l'Impératrice y est ^'galument très sensible.

C'est avec un véritable plaisir que nous avons reçu les braves marins français, et nous apprécions hautement l'accueil chaleureux qui a été fait aux officiers et à l'équipage du croiseur Amiral-Kornilof.

I..es fêtes de Pétersbourg se continuèrent à Moscou où l'amiral Gervais, une partie de ses officiers et un détachement de marins allèrent répondre à une invitation de la municipalité. Le 5 août, à l'Exposition française, un diner réunit soixante-dix Russes et soixantedix Français; les toasts prononcés dépassèrent en expansion tout ce qu'on pouvait croire. Les 0 et 7 août, les réjouissances continuèrent au milieu d'un enthousiasme inimaginable.

Le 8, l'amiral Gervais revint à Pétersbourg, et s'embarqua sur le Dnieper pour rejoindre l'escadre.

Le Messager officie/, dans un communiqué du 5 août, constata l'importance des manifestations de Cronstadt, en en faisant remonter l'origine à l'accord de la volonté impériale avec un courant populaire.

Les paroles du souverain, dit ce jnurnal officiel en rappelant le toast du Tzar à M. Carnot, out eu pour conséquence une série

d'hommages sans pareils, imposants et profondément significatifs à l'égard de la ilotle française pendant toute la durée de son séjour à Cronsladt. Si jamais quelqu'un a eu l'occasion de se convaincre de l'effet produit en Russie par les paroles du chef suprême de l'Empire, ce sont bien les officiers de la brillante flotte française. Il serait trop long d'éuumérer les manifestation» grantlio-es, chideureuses, sincères de sympathie dont le peuple russe a fait preuve envers le peuple français, et pas le moindre incident n'a troublé ces manifestations de la puissance silencieuse mais réelle du peuple russe interprétant les paroles de son souverain.

Il n'y a pas lieu de se livrer ici à des conjectures sur la nature et le degré de l'entente franco-russe. Quelques esprits ardents y ont vu pour la France la promesse d'une « revanche » prochaine; cette pensée n'a pas été étrangère peut-être à certaines manifestations contraires à la dignité de la France, et plus propres à exciter la méfiance de la Russie qu'à provoquer sa sympathie, mais c'est surtout aux habitudes d'expansion et d'enthousiasme qui font partie du caractère français qu'il faut attribuer les exagérations, parfois ridicules ou gênantes, mais inoffensives, auxquelles ont donné lieu la propagation de VHymne i^usse, le voyage du grand-duc Alexis à Vichy, la réception des navires russes à Cherbourg et à Brest. Les débris du boulangisme et leurs associés ont cherché parfois à exploiter encore les sentiments patriotiques qui gagnent à se montrer plus discrets. Heureusement, tout ce bruit s'apaise.

Ce qui demeure, c'est, comme le dit l'article de la Corres/iondance politique cité plus haut, le sentiment de confiance des deux pays l'un pour l'autre. Aucun d'eux ne pense à sacrifier ses intérêts propres pour l'amour ou au profit de l'autre, mais, après avoir affirmé leur entente, ils ont cessé d'être isolés; cette considération, tout en leur donnant un juste sentiment de leurs forces, les préservera des inquiétudes qui provoquent parfois des coups de tête et contribuera au maintien de la paix générale. Ainsi que l'a écrit le Nord, organe de la chan-

«ellerie russe, « l'accueil fait en Russie à l'escadre de l'amiral Gervdis constitue une garantie décisive de paix, ■et il importe de ne pas contrarier l'fwoluiion morale et politique qui en découle. Autant, eneiïet, la France, dans son légitime orgueil de grande nation, pouvait être tentée de regimber devant une paix imposée et pour ainsi dire coercitive, autant elle souscrit avec une libre et joyeuse spontanéité, maintenant qu'elle ne se sent plus seule, au maintien de la stabilité générale qui va lui permettre ■de développer sa prospérité sans alertes et sans amertumes. »

On s'est trompé en supposant que le rapprochement <3e la France et de la Russie aurait pour conséquence •de donner à leur politique en Orient une allure plus active. Les deux États savent concUier leurs sympathies pour le développement des nationalités chrétiennes avec leur respect pour l'Empire ottoman, dont l'inlégrilé est la base de l'équilibre en Orient. On a attaché trop d'importance à la question du passage, par les détroits, des navires de la flotte volontaire russe (V. Turquie). Ce n'est certainement pas pour préparer un prétexte d'intervention en Bulgarie que la France a rompu ses relations avec le gouvernement du prince Ferdinand (V. Bulgarie), et il ne paraît pas que, dans la question d'Egypte, la France ni la Russie aient fait autre chose que de suivre leur politique traditionnelle. Les questions d'Orient sont des plus délicates, et ni l'une ni l'autre puissance n'a affiché la prétention de les agiter ititempestivement. Toutes deux entretiennent avec le sultan des relations particulièrement amicales, et elles ont le respect des traités.

Deux faits ont, d'ailleurs, accentué la signification pacifique des événements de Cronstadt : le séjour de l'escadre française du Nord à Portsmouth, et les visites que fil M. deGiersàMonzaet à Berlin au cours du même voyage où il alla présenter ses hommages au Président de la République française; le ministre du Tzar prit «ans doute occasion des entrevues qu'il eut avec les

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chefs des gouvernements italien et allemand pour désavouer toute interprétation malveillante de l'entente franco-russe, sans en renier l'importance. D'ailleurs, à l'issue des grandes manœuvres, M. de Kreycinet, en présence des attachés militaires étrangers (le IG septembre, à Vendœuvre), après avoir cité les progrès de l'armée comme une preuve « que le gouvernement de la République apporte, dans l'accomplissemut des œuvres nationales, un esprit de suite qui ne le cède à celui d'aucune monarchie, » déclarait hautement : « Personne ne doute aujourd'hui que nous ne soyons forts; nous pri)uverons que nous sommes sages. ÎSous saurons garder, dans une situation nouvelle, le calme, la dignité, la mesure qui, aux mauvais jours, ont préparé notre relèvement. » Le 28, à Bapaume, M. Ribot, ministre des affaires étrangères, exprimait les mêmes sentiments. « Il a fallu vingt ans pour que la République... achevât de démontrer à l'Europe qu'elle pouvait être, dans le sens le plus élevé du mot, un gouvernement. L'Europe, pendant quelque temps incertaine, nous a enfin rendu justice. Un souverain, prévoyant et ferme en ses desseins, pacifique comme nous-mêmes, a publiquement manifesté les sympathies profondes qui unissent son pays et le nôtre. Vous savez quelle réciprocité ces sentiments ont trouvé chez nous... » Et il ajoutait, après avoir rappelé les fêtes de Copenhague, de Stockholm, de Portsmouth: «D'où nous sont venues ces marques si diverses et si nombreuses d'estime et de confiance? Du sentiment répandu partout que nous apportons unegarantie nécessaireà l'équilibre général... Notre seul mérite est d'avoir continué ce que nos devanciers avaient commencé et peut-être d'avoir compris que le moment était venu de donnera leurs efforts la consécration qui était dans les vœux du pays. Il est résulté pour nous, comme on l'a justement dit, une situation nouvelle, ce qui ne signifie pas qu'il y faille adapter une nouvelle politique. Celle que nous avons suivie nous a été trop favorable pour que nousladiscu-

lions le jour même où la valeur en apparaît à tous les yeux et où nouscommençonsà en recueillir les fruits. Ce n'est pas au moment où nous pouvons pratiquer la paix avec plus de dignité que nous nous exposerions à la compromettre. » iNous avons dit (p. 7) en quels termes le général de Caprivi a caractérisé l'entente francorusse. Le 26 octobre, M. Ribot, rappelant à la Chambre des députés ces paroles du chancelier de l'Empire allemand, disait encore : « La paix est mieux assurée aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a quelques mois; une garantie nouvelle a été apportée à l'équilibre des forces en Europe. Ce résultat est dû en grande partie au rapprochement survenu entre la Russie et la France. Personne ne s'étonne de ce rapprochement, de cette entente plus intime qui est la conséquence non seulement des sympathies existant depuis longtemps, mais aussi de la communauté d'intérêts solidaires et reconnus comme tels. »

Tous les autres événements de l'histoire extérieure de la Russie en 1891 sont bien pâles en comparaison de l'éclat des fêtes de Cronstadt. Cependant il faut mentionner l'impression heureuse produite par le voyage de l'archiduc François, futur héritier de la couronne d'Autriche-Hongrie, à Saint-Pétersbourg, au mois de février. On s'est plu à y voir l'indice d'une détente dans les relations des deux États qui poursuivent en Orient, avec une certaine ardeur, une ligne politi(}iie différente. Mais on s'est étonné que l'Empereur n'ait pas profité du voyage qu'il a fait à Copenhague pour s'arrêter à Berlin, ou tout au moins pour demander une entrevue à Guillaume II dans l'une des villes prussiennes qu'il a traversées.

Le Tzarevitch, pendant le voyage qu'il faisait autour du monde (octobre 1890 à septembre 1891) et où il a cté reçu d'une manière particulièrement courtoise dans l'Inde et en Cochinchine, a manqué être victime d'un attentat, le 29 avril, de la part d'un Japonais, fanatique ou fou; il en a été préservé par le courage et le sang-

froid de son cousin le prince Georges de Grèce; l'empressement du mikado lui a lait oublier ce pénible incident.

Le grand-duc Georges, second fils de l'Empereur, dont la santé inspire de graves inquiétudes, a cherché le rétablissement de ses forces dans un long séjour sous des climats plus doux que celui de sa patrie : il a visité successivement Constantinople, la Grèce, l'Algérie, la Corse.

La mort a frappé quatre membres de la famille impériale. Elle a été particulièrement cruelle en enlevant à railection des siens la grande-duchesse Paul, bellesœur du Tzar et fdle du roi de Grèce. Ce douloureux événement a attristé la célébration qui a eu lieu, à Livadia, de l'anniversaire du mariage de l'Empereur et de l'Impératrice (28 octobre/9 novembre 1866).

Le grand-duc Constantin Constantinovich, cousin germain du Tzar, a eu un troisième fils. Avant d'accompagner à Moscou son mari le grand-duc Serge, nommé gouverneur général, la grande duchesse Elisabeth (fille du grand-duc de Hesse) s'est convertie à la foi orthodoxe (23 janvier) : lors de son mariage, en 1884, elle n'avait pas abandonné la religion protestante, malgré la règle qui interdit le mariage des membres de la famille impériale avec les personnes n'appartenant pas au culte orthodoxe. Le grand-duc Michel Michaïlovitch, cousin germain du Tzar, ayant épousé sans autorisation la comtesse Sophie de Merenberg, fille d'un mariage morganatique du prince Nicolas de Nassau, a été banni, privé de ses grades et dignités et rayé du nombre des membres de la famille impériale (juin).

L'événement le plus important de la vie du peuple russe en 1891 a été sans doute la disette. Dans les annales agricoles de l'Empire, la récolte de 1891 comptera parmi les plus médiocres. Il faut remonter à l'année 1880 pour constater une grande disette. Elle affecte spécialement cette fois la région centrale du bassin de la Volga, et quelques parties supérieures des bassins adjacents de l'Oural et du Don. Les gouverne-

ments qui ont à la subir sont ceux de Vialka, Kazan, Nijni-NovRorod, Samara, Siuibirsk, Kiazan, Tanibov, Koursk, Toula, Voronege, Saralov, Urembourg et Astrakhan.

C'est le cinquième du territoire, presque le quart de la population. Près de 6 à 7 millions d'individus sont dans le plus complet dénuement et sans travail: la province de T.imbov a réclamé, dès le début de la crise, 7 millions de roubles pour subvenir aux besoins urgents, et l'on suppose qu'il en faudra au moins GO pour couvrir les dépenses d'achats de grains, semences, farines, etc. La plus grande sollicitude a été déployée par le gouvernement impérial dans la recherche des ressources nécessaires. Le ministre des finances, dès les premiers symptômes de la famine, a donné 23 millions de roubles, prélevés sur les économies qu'il avait su heureusement ménager dans les budgets antérieurs. La charité publique a complété l'organisation de ces secours. L'Exposition française de Moscou y a consacré les recettes d'une l'èle donnée le jour de sa clôture.

Le rendement de la récolte avait accusé un sérieux déficit, environ le sixième. Dans beaucoup de districts on recueillait à peine 2 tcheverls par dèciaiine : les années fertiles on obtient jusqu'à 12 et 15 tc/ieverts. .On attend avec inquiétude le printemps prochain : car les ensemencements se sont en majeure partie faits par un temps malheureusement trop sec.

La gêne profonde que la famine a fait naître s'est aggravée par l'obligation où a été le paysan de se défaire à n'importe quel prix de son bétail, faute de fourrage pour le nourrir. On affirme que dans quelques villages on vendait un cheval, un bœuf, de 2 à 5 roubles. La population s'est ainsi trouvée privée des ressources qu'elle espérait tirer l'hiver de son travail en se livrant à l'industrie des transports.

Cette détresse a fait naturellement naître quelques désordres, surtout après les distributions de secours en argent. Le paysan, pouvant excuser sa paresse par l'im-

possibilité de faire un travail quelconque jusqu'aux semailles du printemps, s'est livré à Tabus du vodka, et il ne faut pas s'étonner que Ion ait proposé dans plusieurs districts de fermer les cabarets. La misère augmentant, les gouvernements de Kazan et de Simbirsk virent des villages se dépeupler rapidement; des milliers d'individus chassés par la faim émigrérent vers la Sibérie ou le Caucase pour y chercher leur subsistance. D'autres villages furent décimés par le typhus.

L'expérience a montré que les magasins de grains, dont l'institution s'impose sous un climat sujet à d'aussi grandes variations et dans un pays assez pauvre en voies de communications, étaient imparfaitement pourvus. Cela provient de la subslitution de taxes payables en argent aux prestations en nature fournies autrefois par les paysans. Le gouvernement impérial a en vain abaissé les tarifs de transport et favorisé de tout son pouvoir l'entrée des céréales; le matériel des chemins de fer a été insuffisant Les paysans ont été autorisés à cueillir dans les forêts domaniales les fruits et les champignons qui représentent, en Russie, un appoint fort appréciable dans l'alimentation publique. Les sommes consacrées habituellement aux grandes fêtes de cour ont été réparties entre les provinces les plus éprouvées.

Il a fallu recourir, trop tard peut-être, à une mesure exceptionnelle. Un oukase du 30 juillet/11 août a interdit l'exportation du seigle et de la farine de seigle par les ports de la Baltique, de la mer Noire, de la mer d'Azov et par la frontière occidentale. Cette prohibition a été appliquée à partir du 15/27 août. Elle a affecté vivement les intérêts de l'Allemagne, bien qu'elle n'eût été inspirée par aucune considération de politique extérieure; il est vrai que l'Allemagne avait déjà tiré de la Russie les neuf dixièmes du seigle qu'elle doit importer, et que, pendant le délai assez long fixé par l'oukase, les importateurs activèrent fiévreusement leurs expéditions. Le 12/25 août, le gouvernement a interdit l'expor-

talion des farines de froment mélangées de seigle ou qui seraient additionnées de plus de 8 p. 100 de farine de seigle. Enfijx un oukase du 20 octobre/2 novembre a étendu la prohibition à toutes sortes de céréales, sauf le froment, et aux pommes de terre; ce décret fut rendu exécutoire à partir du lendemain de sa promulgation.

On attribue la perte de la récolte à un hiver rigoureux auquel ont succédé les gelées tardives du printemps, et à l'absence de pluie au moment favorable. Il faut y ajouter les fortes chaleurs de mai et l'action desséchante des vents. Le déboisement empire les conditions météorologiques où se trouve la Russie, et on se préoccupe d'en arrêter la continuation.

La disette a eu sa répercussion sur la situation des finances. Depuis plusieurs années, des excédents de recettes avaient couvert les dépenses extraordinaires et permis des réserves. Pour 1891, il faut au contraire prévoir un déficit. Un emprunt de 500 millions de francs 3 p. 100 a été réalisé en France avec grand succès au cours élevé de 79 3/4 (octobre); le marché de Paris est désormais substitué à celui de Berlin pour le placement des valeurs russes; le bruit d'un nouvel emprunt, lancé avec le concours de banquiers berlinois, a couru cependant. L'emprunt 3 p. 100 et les trois emprunts intérieurs (roubles-papier) de février et mars ont allégé de 9 millions de roubles l'aiinuité à payer par le Trésor. On a répandu la nouvelle de la démission du ministre des finances, mais M. Wichnegradski paraît devoir rester au poste qu'il occupe si dignement.

Dans la préparation du budget de 1892, allégé par la conversion, il a tenu compte de la situation créée par la mauvaise récolle, en diminuant autant que possible les dépenses qui seront cependant supérieures de 14 millions de roubles à celles de 1891. Pendant les années favorables, il n'avait pas hésité à incrire au budget extraordinaire des dépenses productives; mais il n'admettait pas le fractionnement des crédits néces

saires; il insistait toujours pour que chaque entreprise fût assurée pleinement et de façon à en garantir Tachèvement. C'est grâce à cette prévoyante aversion pour l'éparpillement des travaux publics (ju'il est possible, maintenant que l'équilibre du budget s'établit avec moins de facilité, de diminuer cet ordre de dépenses sans inconvénients. Le gouvernement cherche à réduire les dépenses d'exploitation du résean des chemins de fer. Mais un crédit a, été ouvert aux administrations provinciales pour employer les habitants des provinces qui souflrent de la disette à la construction de travaux publics; on a, dans le même but, commencé plus tôt qu'on ne le projetait, quelques lignes nouvelles. Un oukase a décrété la construction des lignes de Saksa, de la Narew, de Minsk-Tcheljabinsk , Beslau- Petrovsk et l'embranchement transcaucasique vers Tchiatov. Le département des travaux publics a entrepris d'unifier les tarifs des chemins de fer : l'unification est achevée pour les quatre lignes polonaises, celles des Provinces Baltiques, de Lithuanie et du Sud-Ouest et le chemin de fer de Saint-Pétersbourg- Varsovie. L'État a racheté les lignes Koursk-Karkov-Azov et Libau- Romny. L'ensemble des recettes des chemins de fer en 4891 présente une augmentation kilométrique de plus de 2 p. 100 sur l'année 1890.

Un nouveau tarif de douanes, d'un caractère nettement protectionniste, est entré en vigueur le l*^'"juillet; le ministre des finances a élaboré un ensemble de mesures pour favoriser l'exportation des objets fabriqués.

Une exposition des produits de l'industrie française a eu lieu à Moscou de mai à octobre ; inaugurée par le grand-duc Serge, elle a été honorée d'une visite de l'Empereur. On a fondé sur le succès de cette exposition l'espoir d'un développement considérable des relations commerciales de la France et de la Russie, auxquelles la politique protectionniste des deux pays imposera toujours des bornes trop étroites.

Armée et marine. — Les dépenses militaires sont di-

minuées de 10 millions de roubles dans le budget de 1892. Un oukase a ordonné le recrutement de 264,000 hommes au lieu de 212,000. Un autre oukase a réorganisé l'armée territoriale (juin). La formation d'un 7* corps des équipages a renforcé la flotte de la mer Noire.

Parmi les lois promulguées, il faut citer celles du 16 mars sur la propriété rurale et du 27 mai sur les écoles primaires. Le projet de loi élaboré par un comité «pécial pour régler la situation des étrangers a décidé que les étrangers qui demanderont à être naturalisés aurontà justifier delà connaissance de la langue russe et des lois organiques de l'Empire (août). Les gouverneurs de Podolie, de Kiew,de Wolhynie ont d cidé que les 25,000 Allemands et Autrichiens établis dans le Sud- Ouest (y compris les Polonais d'Autriche) devront se faire naturaliser ou vendre leurs terres et quitter le pays; leurs demandes de naturalisation sont, dit-on, systématiquement rejetées (novembre).

L'antisémitisme russe a plutôt pour cause l'intolérance religieuse que l'exclusivisme national. Le règlement provisoire du 3 mai 1882 leur ferme l'intérieur de l'Empire et leur défend de s'établir dans les campagnes : une circulaire a ordonné de tenir la main à l'exécution de ce règlement. On a fait revivre les dispositions leur interdisant de s'établira moins de cinquante verstes des frontières, sous prétexte qu'ils font de la contrebande ; et ces dispositions ont été appliquées avec rigueur. On a expulsé ceux qui se sont établis dans les campagnes depuis 1882; à ceux qui s'y étaient établis avant 1882, on a interdit de changer de village, et on a même parfois, dit-on, profité de ce que quelquesuns avaient temporairement quitté leurs villages pour les expulser. On a considéré comme villages les faubourgs des villes. Les expulsions on tété très nombreuses et, paraît-il, faites assez brutalement; on n'a accordé aux expulsés que des délais insignifiants. Les Juifs de nationalité étrangère établis en Bessarabie ont été

expulsés. On a aussi expulsé des Juifs de la Courlande, où autrefois ils pouvaient résider. Un décret du 28 mars 1891 a défendu aux artisans juifs de s'établir dans le gouvernement de Moscou; ceux qui y sont déjà installés peuvent être expulsés par le gouverneur général après avis du ministre de Tintérieur. La police a, dit-on, interprété rigoureusement le mot « artisans », pour profiler de ce que les commerçants juifs n'ont pas le droit de résidera Moscou; on raconte que des artisans juifs, ayant changé de quartiers, ont été considérés comme de nouveaux arrivants. Sans doule, parmi les Juifs de Russie, il en est qui, usuriers, courtiers, cabaretiers, sont la plaie des provinces de l'Ouest; on leur reproche de haïr les chrétiens, mais rien ne peut justifier la rigueur excessive de certaines mesures, encore moins les violences qui ont eu lieu en certaines villes, notamment dans le gouvernement de Tchernigov (octobre).

Le gouvernement des États-Unis a cru devoir faire au gouvernement de Saint-Pétersbourg quelques représentations amicales. En Angleterre, plusieurs meetings ont déclaré profondément déplorables les lois d'exception portées contre les Juifs par le gouvernement russe, et le journal Darkest Russia s'est fondé avec le concours de M. Gladstone, du duc d'Argyll, de plusieurs évéques. M. Bonghi a publié, en Italie, un article éloquent dans le IS'uova Antologia. On a peint dans la presse de divers pays les scènes d'horreur et de misère dont l'expulsion des Juifs ou leur émigration volontaire seraient accompagnées. Des comités se sont formés pour secourir les émigrants qui sont partis des ports allemands en nombre considérable. Ceux qu'on a envoyés au Brésil sont revenus découragés. Mais la société fondée par le baron Hirsch pour diriger des colons juifs vers des terres plus hospitalières, paraît devoir obtenir de meilleurs résultats : elle poursuit encore son enquête.

Questions religieuses. — La conférence de Moscou,

composée de cent cinquante délégués des évéchés orthodoxes, a demandé qu'on marquât les passeports des hétérodoxes, afin de prévenir les orthodoxes contre le danger d'employer des ouvriers hétérodoxes; qu'un pope présidât au jugement des personnes accusées de manquer de respect à l'Église ; que des punitions sévères fussent infligées à ceux qui attaquent les saints, le clergé, les icônes, les reliques. A partir du l" janvier 1892, les registres paroissiaux luthériens devront être rédigés en russe; les instituteurs des écoles luthériennes seront nommés par le directeur des écoles publiques au lieu de l'être par le pasteur ou par la communauté ; ils devront savoir à fond le russe, comme le constatera une commission spéciale. Les écoles luthériennes de Pétersbourg ne pourront recevoir d'autres élèves que ceux dont les parents habitent Pétersbourg: cette disposition a été prise, paraît-il, pour empêcher les habitants des Provinces Baltiques de soustraire leurs enfants à l'éducation des écoles russes de leur pays. Des prédicateurs de Courlande ont été condamnés pour avoir détourné de la foi orthodoxe des protestants nouvellement convertis à la religion grecque : ils prétendent n'avoir rien fait que retenir leurs ouailles dans le sein de leur Église. On affirme que certaines sociétés orthodoxes achèteraient la conversion de protestants des Provinces Baltiques. Il a été décidé que les candidats au professorat originaires de ces provinces seraient élevés gratuitement (lans les écoles normales russes, où on s'efforcera de former leurs esprits.

A Kiev et dans le Caucase, des mesures rigoureuses ont été prises contre la secte des stundistes, détachée de l'Église orthodoxe depuis vingt-cinq ans : des pasteurs ont été exilés; on les accusait d'avoir détruit des icônes et de railler les pratiques orthodoxes: mais les stundistes prétendent qu'on baptise de force leurs enfants. On leur interdit d'employer des domestiques orthodoxes et on les exclut de tout emploi municipal.

Les catholiques uniates de Chelm et de Lublinse sont plaints aussi des mesures prises contre eux.

Que tout soit vrai dans les allégations des Juifs, des protestants, des catholiques et des dissidents, ce n'est passûr; mais certains faits paraissent exacts; iln'estpas possible de nier que les administrations provinciales et locales, trop souvent intolérantes, n'aient pu abuser des dispositions législatives par lesquelles le gouvernement défend l'esprit national et la religion orthodoxe.

En Finlande, l'œuvre de russification a été poursuivie avec activité. La Diète a été ouverte le 22 janvier, et close le 28 mai. Elle a protesté contre l'introduction dans le grand-duché du tarif des douanes russe et (contre la suspension du Code pénal qui aurait dû entrer en vigueur le l" janvier 1891 ; il est résulté de cette suspension prononcée par le décret du 1/13 décembre 1890, que la Finlande est restée toute l'année 1891 sans Code pénal; les lois anciennes étaient abolies et le nouveau Code était suspendu, sans qu'on eût, comme on le fera peut-être, introduit les lois russes. Le 13 mai, le souverain supprima le comité des affaires finnoises institué à Saint-Pétersbourg et qui a déjà été aboli pendant la période de 1826 à 1857. Des plaintes assez vives furent formulées à la Diète, notamment par les barons "Wrede et de Born, contre les mesures de russification.

Des oukases ont, depuis lors, continué l'exécution du plan d'assimilation du grand-duché aux provinces de l'Empire. 11 a été décidé que le secrétaire d'État de Finlande, avant de soumettre au Tzar les projets de décret ou d'ordonnance approuvés par le Sénat ou les projets de loi qui doivent être présentés à la Diète, demanderait l'avis des ministres russes compétents chaque fois que ces projets toucheraient les intérêts de l'Empire. La portée de cette mesure dépend évidemment de la manière dont elle sera appliquée; les uns y voient la conséquence naturelle de l'union du grandduché et de l'Empire, dont les gouvernements doivent

se concerter avant de prendre des mesures d'intérêt commun ; les autres croient que c'est un premier pas pour placer le gouvernement finlandais sous la tutelle des ministres russes, et pour répartir toutes les afTaires du grand-duché entre les divers départements ministériels de Saint-Pétersbourg, en dépossédant le secrétariat d'État (août). Deux dispositions prises, à la même époque, sont plus nettes encore : toute la correspondance du secrétaire d'État avec le Sénat et avec le gouverneur général, et les communications du Sénat au gouverneur devront avoir lieu en russe; les employés du secrétariat d'Élat et de la chancellerie du gouverneur général seront choisis parmi les employés russes qui auront suivi les cours d'une université et auront la connaissance des lois finnoises, ou bien parmi les Finnois possédant à fond la langue russe et ayant reçu une éducation supérieure.

Jusqu'ici les pièces officielles présentées à l'Empereur étaient toujours traduites en russe; la promulgation aura lieu en finnois et en suédois, mais il y aura une traduclion russe officielle. Deux lycées russes ont été créés en Finlande. Des mesures restrictives de la liberté de la presse ont été édictées (en septembre). Enfin l'oukase relatif à l'interdiction de l'exportation des grains a été étendu à la Finlande, quoiqu'il fût contraire à la loi du 12 décembre 18G4, qui a établi la liberté du commerce des grains. Il s'agit, comme la dit un document officiel, d'unir plus étroitement la Finlande à l'Empire; mais on peut se demander si les libertés chères au grand-duché sortiront intactes de la lutte entreprise contre sa législation autonome.

Nécrologie.

Nicolas de Beauharnais, duc de Leuchtenherq , prince Roma- Dovski, (ils du duc Maximilien et de la giande-diichcsse Marie Nicolaievua, né en 1843, créé Altesse Impériale à sa naissance. — Le gruud-duc Nicolas, oncle du Tzar, né en 1831, fcid-maréchal

général; il avait joué un grand rôle dans les guerres de Crimée et surtout d.ms la campagne de 1817. — La grande-duchesse Olga, née princessa Coi ile de Bade, née en 1839, mariée en 18o7 au grand-duc Alichnl, oncle de l'Empereur. — La j,'raiide-duchesse Ale.randra, uée princesse de Grèce, née en 1810, mariée en 1839 au grand-duc Paul, frère du ïzar. — Le général prince Obolenski, grand maréchal de la Cour. — Le général Do'gorouki. — Les jurisconsultes Redkine et Andreievski. — Platon, métropolile lie KiHV, né en 1803. — Sophie Kovalevski, née Kroukovskoi, mathématicienne éminente, professeur à Stockholm, lauréat de l'Académie des sciences de France, née en 1853.

Bibliographie.

La Russie (numéro exceptionnel de la Revue eiinjclopi^dique, l" décembre, Paris, Larousse). — Russland iinter Alt^xander III, par von Samson-Hinimelstierna (Leipzig). — Modem cusloms and ancient laus of Russia, par M. Kovalevsky (Londres). — Éludes d^histoire financii^re ; les ministres des finances de la liussie, par C. Skalkovsky (Paris). — L'antisémilisme, par A. Leroy-Beaulieu {Revue des Deux Mondes, 15 février et l" mars). — La question juive en Russie, par Angot des Rotours {Correspondant^ 25 septembre) — Les Juifs de Russie (documents publiés chez L. Cerf, Paris), — Zwischen Narowa und Niémen, par E. Kraus (Libau) — La lutte contre l'alcoolisme en Russie (Réforme sociale, i«' mai). — Alexandre /«'" et Napoléon, par S. Tatlscheff — L'atliancerusf^e sous le premier Empire, par A. Vandal. — Histoire du droit russe, par Zîignrskine (en russe). — Le steppe kalmouke, par le prince Oukhtomsky (en russe). — La PodoUe, par P. Batioucvkov (en russe). — Les progrès des caisses d'épargne en Russie {Journal de la Société de statistique de Paris).

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