MAROC
600 kilomètres au sud-ouest de Laghouat, dans le prolongement de la province d'Oran. Quatre centres importants divisent cette région : le Touat proprement dit, le Gourara, l'Aougerout et le Tidilkelt qui a In-Salah pour capitale. La population totale est de 200,000 habitants environ. Les sultans du Maroc, dans les siècles passés, ont tenté, à plusieurs reprises, de soumettre les oasis ; leurs expéditions échouèrent ou ne produisirent pas de résultats durables. Le Touat est resté indépendant et le traité de 4843 Ta considéré comme situé en dehors de l'empire du Maroc. Pendant longtemps nous n'avons eu avec ses habitants que des relations amicales et le Maroc n'a pas songé à en prendre ombrage. On raconte qu'en 1873, pendant Texpédition du général de GallifTet à El-Goléa, les grands chefs du pays offrirent leur soumission et que si on n'y accéda pas ce ne fut pas du tout par crainte de difficultés avec le gouvernement de Mouley-Hassan.
Mais, depuis lors, les dispositions de ces mêmes chefs ont changé. L'influence des Snousias y est devenue toute-puissante. Bou-Amema y a été accueilli en 1882; c'est à In-Salah que fut décidé le massacre de l'expédition Flatters, c'est d'In-Salah que partit l'ordre d'assassiner le lieutenant Palat en 1886. Depuis lors, les Touatiens, redoutant une expédition française, ont cherché à nouer des relations avec le Maroc. Dans leur pensée, il s'agissait moins de négocier une soumission que d'entraver nos desseins en créant des complications capables de nous faire hésiter. Mais le gouvernement impérial s'y méprit ou feignit de s'y méprendre. De là une situation qui n'est pas encore dénouée. Des délégués marocains parcoururent le pays en 1888, recueillant des offrandes pour le sultan en tant que chef de la religion. A leur retour, ces dons furent présentés comme un tribut. L'empereur se décida à envoyer des représentants officiels investis par lui. Ceux-ci furent mal accueillis par la majorité d'une population qui tient avant tout à son indépendance séculaire. Cela
Dans ces conditions le gouvernement français ne pouvait plus reculer devant la nécessité de donner des explications. Elles lui furent demandées par M. Deloncle à la Chambre des députés (séance du 22 octobre). L'orateur, dès les premiers mots, plaçait la question sur son vrai terrain en s'excusant d'en parler au cours d'une discussion sur le budget des affaires étrangères. Ce n'est pas de la question du Touat qu'il s'agit, dit-il ; la police européenne n'a rien à voir en cette affaire qui est une question de politique algérienne. Mais il faut peser sur le Maroc, il faut y reprendre les vieilles traditions de la politique consciente de sa force. M. Ribot répondit en affirmant l'inanité des prétentions du Maroc sur le Touat avant et surtout depuis le traité de 18'i.j. Si, ajouta-t-il, dans ces derniers temps, le gouvernement impérial a cru pouvoir envoyer des émissaires et nouer des relations, la France lui a déclaré nettement j qu'elle ne tolérerait aucun acte d'autorité sur ces terri- j toires qui restaient dans la zone d'influence française. Enfin, pour bien montrer que la question du Touat, comme venait de dire M. Deloncle, n'était qu'une question algérienne, le ministre annonçait que ce seraient ses collègues de la guerre et de l'intérieur qui allaient prochainement solliciter du Parlement les moyens de renforcer notre action dans le Sud Algérien et de nous mettre à l'abri de toute surprise. Ces paroles, applaudies par toute l'Assemblée, ne tardèrent pas à être suivies d'actes. Le 21 décembre, la Chambre votait deux projets de lois : l'un relatif au prolongement du chemin de fer d'Aïn-Sefra jusqu'à Djenien-bou-Rezg, l'autre portant ouverture d'un crédit de 2^5,000 francs destiné à augmenter l'effectif des forces militaires chargées de la surveillance et de la police des territoires de l'extrême Sud Algérien.
(i. Fallu de Lessert.
Du CAP Blanc a Lagos
La commission franco-espagnole qui avait adopté en 1886 un modus vivendi pour régler provisoirement la question du Cap blanc et des territoires voisins^ ainsi que celle des possessions françaises et espagnoles du golfe de Guinée, s'est réunie de nouveau le 4 janvier 1891, à la suite des incidents qui rendaient urgente une étude nouvelle de cette dernière question (V. année 1890, p. 417). Elle a proposé aux deux gouvernements de transformer en traité définitif le protocole de 1880 en vue de fixer les limites des sphères d'influence espagnole et française dans le Sahara. Il semble qu'il y aurait tout avantage à ne pas prolonger indéfiniment vers l'intérieur la ligne de démarcation, mais à limiter à l'Est la zone espagnole.
M. Léon Fabert a parcouru le pays des Maures et le
j Sahara sud-occidental jusqu'au pays d'Harisch. Il a
j ichangé des lettres avec le roi de l'Adrar (novembre)
i qui a promis de bien recevoir les Français. Les Maures
de l'Adrar se sont rapprochés des bords du Sénégal;
ils ont entamé une lutte acharnée contre les Douaich,
qu'il ont battus à plusieurs reprises. Ceux-ci sont aussi en guerre avec les Braknas, alliés de la France. Amar Saloum, chef des Trarzas depuis 188G, a été, après diverses péripéties, battu et remplacé par son neveu Ahmet-Saloum, soutenu par les Oulad-Aïl et les Oulud- Daman; la mission de M. Fabert fut forcée par les circonstances de se ranger du côté d'Ahmetqui lui facilita sa route (septembre). Les Douaich, les Oulad-Ely, les Touabir, etc., s'étaient alliés à Abdoul-Boubakar, l'agitateur du Fouta; mais, après que le colonel Dodds eût pacifié et réorganisé le Bosséa, le Damga, etc., qui paieront désormais une redevance de 1 franc par tête d'adulte (février), Abdoul, réfugié chez les Maures, fut peu à peu abandonné; il allait faire sa soumission quand il fut assassiné (juin;. Le poste de Kaédi permet de surveiller les gens de Foula et aussi les Maures qui commencèrent à se grouper autour de Sidi-Ahmet, allié de la France.
On a favorisé le retour dans le Fouta, le Tore, le Dimar, le Oualo, le Bundou, des Peuls dont le départ avait dépeuplé les pays du bas-Sénégal. Dans le cercle de Dakar, le commandant Herbin a soumis les Séréres Ciobas et a ouvert des voies dans leur pays (avril . L'exil de Maïsse-Anta a achevé la pacification du BaoL Les bours du Sine et du Saloum sont venus conclure des traités à Saint-Louis (novembre). L'administration encourage le développement des cultures.
La délimitation de la Gambie a été opérée du 25 novembre 1890 au 4 juin lSî)lauprix de grandes fatigues. La commission mixte a été inquiétée par Fodé-Sylla, chef du Combo; elle a été bien accueillie au contraire parles gens de Fodékaba, chef du Fogny : celui-ci, par un traité conclu avec M. Forichon, administrateur de la Casamance, a promis de supprimer la traite et de ne plus faire d'incursion hors de son territoire (mars). Ce chef a été, malgré son désir d'être protégé français, déclaré protégé anglais; son pays est presque entièrement dans la zone britannique. Le gouverneur Llewellyn
a visité plusieurs tribus indigènes de l'intérieur; ces régions pourront être très riches lorsqu'une longue période de paix aura favorisé le repeuplement. Le gi-and commerce appartient pour les trois quarts aux maisons françaises.
Les progrès de la Casamance sont assurés par le succès de la compagnie commerciale et agricole fondée en janvier 1890 en vue de joindre les opérations commerciales aux entreprises agricoles; elle a acquis tous les établissements antérieurs et a obtenu la concession de vastes terrains. Le recensement des deux cercles indique une population indigène de 250,01)0 à 300,000 habitants.
Une révolte a éclaté dans la Guinée portugaise, a Bissao, à la suite de tentatives faites pour réprimer la contrebande: il a fallu un effort assez sérieux pour rétablir l'ordre (mars-avril).
Le décret du 19 décembre a réuni, sous le nom de Guinée française, les Rivières du Sud, détachées du gouvernement du Sénégal aux établissements delà côte des Esclaves et du Bénin. M. Ballay en a été nommé gouverneur. L'exil de Dinah-Salifou a ramené la tranquillité dans le Rio-Nunez ; les Nalous seront à l'avenir soumis directement aux autorités françaises. M. de Beeckmann, administrateur de Dubreka, a conclu plusieurs traités et visité les régions de l'intérieur, en vue d'assurerlelibre accès des caravanes. On acommencéles travaux d'une route devant relier la Dubreka à Kathia et à Demokoulima, sur la frontière du Fouta-Djallon, avec qui il s'agit de renouer des relations commerciales directes. M. de Beeckmann et le lieutenant Chastes ont suivi le tracé de cette route (novembre), puis se sont rendus à Timbo, chargés d'une mission près des almanys du Fouta-Djallon. Un poste français a été établi dans l'île de Matacong, où un commerçant anglais a voulu (août) arborer le drapeau britannique. Dans un avis officiel, le gouverneur de Sierra-Leone a déclaré (3 novembre) que cette île était, malgré les prétentions
persistantes de quelques colons, un territoire français.
L'administrateur de la Mellacorée, M. Lamadon, s'est entendu avec les chefs de Tintérieur pour l'ouverture et l'entretien des routes; il a, par de fermes observations, détourné du Bennah et duTamisso, 4,000 sofas dépendant de Keramo-Biraly, lieutenant de Samory, et les a décidés à évacuer le Kakounya (janvier). Le capitaine Brosselard-Faidherbe, accompagné du lieutenant des Michels et de M. Warenhorst, a dressé (janvier-mars) l'avant-projet d'un chemin de fer reliant la Mellacorée au point où le Niger commence à être navigable : actuellement la tonne de marchandises est majorée de 1,200 francs avant d'atteindre le Niger. Ce chemin de fer réduirai ta 60 francs les frais de transport. Keramo- Biraly reçut le capitaine dans le Houré; il ne lui permit pas de s'avancer au delà de Simangaréa, dans la direction du Niger ; ses troupes sont bien armées et manœuvrent bien; il réside d'ordinaire à Erimankono dans le Soulimana (zone anglaise). L'agriculture et le commerce de ces régions florissantes, habitées par des peuplades laborieuses, prendront un grand développement le jour où des voies de communication les mettront en relations avec l'intérieur et où les pays du Haut-Niger ne seront plus ravagés par la guerre.
Le Soudan français n'est pas encore pacifié ; loin de là 1 Cependant au point de vue économique, il a fait des progrès; le mouvement commercial est de 4,î>12,.')00 francs (dont 1;,G37, 500 pour les exportations); le budget local comprend les redevances annuelles des provinces (382,000 francs), les recettes du domaine, etc. Les locomotives circulent de Kayes à Bafoulabé; au delà, on a travaillé à la pose d'une voie Decauville.
A l'intérieur même des possessions françaises il n'y a plus de difficultés ; mais elles étaient menacées par le voisinage de deux grands États dont l'existence reposait sur la guerre et le pillage. En 1891, le colonel Archinard a achevé la destruction du premier et entamé contre le second une guerre d'extermination. « La poli-
tique suivie, dit-il, peut se résumer en quelques mots : suppression des guerres intérieures ; refoulement de la race toucouleur conquérante ; nous nous appuyons sur les races vaincues, fétichistes. Notre voisinage, nos idées, notre civilisation, notre force gênaient Samory ; toute sa conduite vis-à-vis de nous, depuis 1887, a été .dictée par l'état de ses affaires avee Tiéba ; il ne voit dans un traité qu'un procédé pour que nous ne lui fassions pas la guerre pendant qu'il ne peut pas nous la faire. J'essayai de résoudre pacifiquement la question : je lui fis signer un traité (13 février 1889); je tâchai de faire intervenir un arrangement entre Tiéba et lui et de l'amener à recevoir un résident; mais il y avait chez lui la volonté arrêtée de continuera piller nos populations; il renvoya le traité (mai 1889). Bientôt j'apprenais qu'il nous avait attaqués ; il a fallu entretenir des garnisons, avoir continuellement des patrouilles en mouvement en attendant que nous puissions en finir avec lui. Il était prévenu que, s'il ne reprenait pas le traité, nous soutiendrions Tiéba. Il ne pouvait y avoir d'indécision que sur l'opportunité de commencer la lutte tout de suite. Aujourd'hui, on est arrivé au but poursuivi depuis treize ans contre Ahmadou, et les résultats commerciaux ont immédiatement démontré combien étaient justes les prévisions de tous ceux qui avaient commandé au Soudan; le commerce de Médine, de Kayes et de Bakel a pris de l'essor depuis que les Toucouleurs du Kaarta ont disparu. A l'est du Niger, tout reste à faire si nous voulons réellement ouvrir ces régions à notre commerce ; ce qui s'impose d'abord, c'est d'en finir avec Samory. »
Le colonel Archinard estime que les forces mises à la disposition du commandant supérieur sont trop faibles, même pour administrer et faire la police ; la faiblesse des effectifs entraîne un surcroît inutile de fatigues pour les hommes. Les adversaires de la France ont d'ailleurs acquis une certaine expérience ; ils ont des fusils perfectionnés que les forgerons indigènes savent
bien réparer, et il faut penser quel retentissement aurait un désastre.
Ces considérations ont amené quelques personnes à se demander s'il était indispensable que le colonel Archinard entamât une guerre d'extermination immédiate et si, après avoir vaincu Samory, le nouveau commandant supérieur n'aura pas à commencer contre l'autre chef, Tiéba, aujourd'hui allié à la France, mais méfiant peut-être, une nouvelle campagne d'autant plus difficile que le théâtre des opérations s'éloigne davantage. Ce qui importe, c'est que les succès même remportes en 1890-1891, assurent la paix au lieu d'être simplement le prélude d'incessantes campagnes plus glorieuses qu'utiles.
Le colonel Archinard était entré le l" janvier 1891 à Nioro, abandonné la nuit prédédente par Ahmadou ; le sultan s'enfuit vers le Nord-Ouest; le lieutenant Marchand, à la tête des contingents bambaras du Beledougou et du Bakhounou, gardait la route directe du Macina ; Ahmadou, prévenu par les Maures de Tichit, échappa aux Français en faisant un grand détour à travers les déserts de Tagant et de l'iïaodt, sous la sauvegarde des Maures Ouled-Naceur et Machdouf, et se réfugia dans le Macina. Le Kaarta soumis fut partagé entre de nombreux ^.hefs indigènes ayant chacun sous sa direction ses congénères naturels. Les Maures du Tagant, de Tichit, qui se rendent à Djenné donnent lieu à un mouvement commercial considérable ; le colonel a invité les traitants de Médine à venir s'installer à Nioro et à Guigné pour traiter directement avec les Maures. Celte première partie de la campagne a eu pour résultat la destruction de la puissance d'Ahmadou et la fuite ou la mort de tous les personnages importants du Fouta et de Djolof venus près de lui ; elle assurait la route du Niger.
Ahmadou est resté depuis lors dans le Macina près de son frère Mounirou : celui-ci n'a pas voulu recevoir, en 1890, son ancien ami Mademba que le colonel avait
AFRIQUE OCCIDENTALE 31 a
envoyé prè de lui. On n'a eu depuis longtemps aucune nouvelle de Tombouctou ; le congrès de géographie de Rochefort a exprimé le vœu que les explorations de MM. Caron et Jaime fussent reprises et complétées. Le lieutenant de vaisseau Hourst a fait le levé hydrographique du Niger, de Kouroussa à Bammakou,etduTankisso jusqu'à trois journées de Timbo.
Dans le royaume de Ségou, le roi nommé en 1890, Mari Diara, ayant conspiré, avait été remplacé peu après par Bodian. Une révolte éclata contre lui dans le Baninko ; M. Hourst et le docteur Grall y furent envoyés ; puis le colonel Archinard s'y rendit et, au prix d'efforts inouïs occupa la ville de Diena (24 février). Tout le pays se soumit. Le capitaine Briquelot fut nommé résident à Ségou; il doit faire pratiquer à Bodian une politique de conciliation entre les diverses races; le royaume paie à la France des redevances pour 2.o à 30,000 francs. Ce royaume était trop étendu pour que le fuma pût y exercer une autorité effective. Sansanding et les pays de la rive gauche ont été donnés à Mademba, ancien employé des télégraphes qui a été mêlé depuis 1880 à toutes les affaires du Soudan. Le lieutenant Manet a délimité les territoires des deux royaumes. Une alliance a été ménagée entre Bodian, Mademba et Tiéba.
Dès le mois d'avril 1890, le commandant supérieur, en prévision d'une lutte contre Samory, avait chargé le capitaine Quiquandon de faire tout ce qu'il pourrait pour assurer à la France le concours éventuel de Tiéba. Les États de ce prince sont fertiles et assez bien cultivés; il a introduit un certain ordre dans l'exploitation du pays. Son armée régulière est formée en compagnies, mais peu disciplinées. Au Sud, il a conquis Foulala, Tengrela, Nouélé et une partie du Follona; mais il est surtout l'ennemi acharné de Samory. Avant d'engager sérieusement la lutte contre celui-ci, il résolut de prendre Lantana et Kinian pour mettre son pays à l'abri d'un coup de main; Lantana fut prise d'assaut le 15 septembre (1890). Contre Kinian, dont les guerriers avaient
menacé le territoire de Ségou, Bodian s'allia à Tiéba; le capitaine Quiquandonel le lieutenant Spilzer prirent la direction du siège qui, néanmoins, en raison de l'impossibilité d'imposer aux troupes des deux chefs une tactique intelligente, dura du 17 octobre 1890 au 8 mars 1891. Kinian conquis, son territoire fut partagé entre les deux rois. Quiquandon quitta Tiéba le 20 mars ; il fait le plus grand éloge de son hôte ; brave et belliqueux, ce roi aurait aussi quelque sentiment de la justice.
Samory avait envoyé des secours aux défenseurs de Kinian ; il avait eu le temps de réformer son armée, de lui donner des fusils à tir rapide, d'embaucher d'anciens tirailleurs français ; il fit faire des razzias jusqu'aux confins des territoires français des Rivières du Sud; il menaçait les provinces voisines de Siguiri. Le moment parut venu au colonel : il avait en main des troupes aguerries; tout le Soudan était tranquille; par une attaque rapide, il ferait preuve de force et déconcerterait Samory surpris dans une période d'organisation ; il n'estimait pas d'ailleurs à ce moment que la lutte diU être aussi longue qu'elle parait devoir Tètre. Parti de Siguiri le 30 mars, il occupa, sans coup férir, Kankan le 7 avril; le capitaine ilugueny poursuivit les guerriers de Samory, les battit deux fois, et, le 9 avril, incendia sa capitale Bissandougou. Le colonel rentra, le 20, à Siguiri, après avoir établi un poste à Kankan. Le capitaine Besançon, chef de ce poste, eut quelques petits combats à livrer; les bandes de Samory, refoulées vers le Sud, se portèrent sur le Oulada et le Baleya, provinces françaises de la rive gauche, les pillèrent, et, unis à quelques pillards du Fouta-Djallon attaquèrent le Dinguiray.
Ce pays, comme on sait, est gouverné par Aguibou, frère d'Ahmadou; ce chef se trouvait à Kita près du colonel qu'il était venu saluer et à qui il avait juré fidélité, quand on apprit les invasions des gens de Samory; le lieutenant Maritz fut chargé (29 mai) d'occuper et
de défendre le Dinguiray; il a infligé plusieurs leçons sévères aux pillards (juillet-août). Les sofas de Samory ont évacué aussi le Oulada.
v( Mon successeur, disait le colonel Archinard, aura certainement une dure et pénible mission à remplir. Il faudra poursuivre Samory jusqu'à ce qu'il soit abandonné par les siens ou cantonné dan'^ quelque coin d'où il ne pourra plus nous gêner. » Le nouveau commandant supérieur, le lieutenant-colonel Humbert, arriva le 9 octobre à Kayes ; il a quitté Siguiri le 1^'' janvier 1892. Le but qu'il doit poursuivre est indiqué dans les instructions que M. Etienne, sous-secrétaire d'État des Colonies, lui adressa le 16 septembre et dont on ne saurait trop louer la sagesse; on peut les résumer ainsi : éviter de se lancer en pays inconnu à la suite de Samory, restaurer les chefs dépossédés par lui de manière à créer un noyau de résistance contre tout retour offensif, ne pas rendre Tiéba trop puissant, éloigner autant que possible les possessions françaises, faire entrer enfin le Soudan dans la période d'exploitation, étudier la navigabilité du Niger en amont de Bamakou, encourager les efforts des sociétés qui veulent créer des comptoirs commerciaux. « Il ne s'agit pas, disait M. Etienne, d'agrandir notre immense empire africain, mais de le pacifier pour le faire fructifier un jour ; il vous appartient d'agir de telle sorte que ce jour ne soit pas trop éloigné. Je tiens essentiellement à ce qu'aucune mesure importante ne soit prise, à ce qu'aucun changement ne soit apporté au programme que je vous ai tracé avant d'en avoir référé au Département.»
Dans la boucle du Niger, il ne convient pas de faire campagne. « Cette sphère d'influence qui nous est assurée, c'est une réserve pour l'avenir, a dit M. Etienne à la Chambre des députés le l*^"" décembre. Nous y pénétrerons lentement, pacifiquement, en entrant en relations commerciales avec les indigènes. » Il importait avant tout, de reconnaître le pays. C'est ce qu'ont fait MM. Spitzer, Crozat et Monteil. Le lieutenant Spitzer, en
juin 1890, chargé d'une mission au Mossi, s'est rendu à San, mais ne put dépasser Pourai. Le docteur Crozat fut plus heureux; parti de Sikasso le 1" août 1890, il a traversé le pays des Ouattaras, ennemis deTiéba; celui des Bobos-Dioulas, qui ont des relations commerciales importantes avec Kong, le Mossi, le Macina, Salaga; le territoire des Bobos indépendants; le Dafing; Lanfiéra, dont le pieux et sage Almamy, Mahmadou Saramokho, l'accueillit bien. Le 7 septembre, il entrait dans le Mossi, pays assez biencultivé, divisé, dit-on, en 333 provinces placées sous le régime féodal. Les chefs sont presque toujours en guerre les uns contre les autres; ils sont tous sous l'influence des marabouts. Le IS'aba du Ouagadougou n'a guère sur ses feudataires qu'une primauté d'honneur : cette dignité est échue récemment à Bocary Nouaha, autrefois l'hôte de Binger; il vit confiné sous la tutelle des marabouts et des eunuques et sous la protection d'innombrables gris-gris; malgré sa réputation, il n'a pas de grandes richesses; son palais est en ruines. Il est en bons termes avec le roi du Gourma. Il reçut trois fois Crozat avec un mélange de méfiance, de timidité et de cérémonial ; il déclara faire amitié avec les Français et promit de bien accueillir les commerçants français, Crozat arrivé le 17 septembre, partit le 1^"" octobre et arriva à Sikasso le 20 novembre (1890). A son passage, il reçut de l'Almamy de Lanfiéra, à qui le fanatique Aly Kary, Almamy de Bossé, a vainement proposé d'attaquer les infidèles, des lettres amicales pour Tiéba et pour le colonel Archinard; le fama des Bobos-Dioulas s'engagea à être l'ami des F'rançais. « Il conviendrait sans doute d'établir chez celui-ci un résident, ce qui nous assurerait la haute main sur Bobo-Dioulasou; les Dioulas qui y affluent porteraient au loin notre nom et nos marchandises; enfin ce serait un grand pas vers le Sud, la longue route de Bobo-Dioulasou à Kong étant absolument sûre. » Un envoyé du i^aba du Mossi est venu à Sikasso en septembre 1891 ; il a visité le capitaine Marchand,
successeur du capitaine Quiquandon, et lui a déclaré que la route de Ouagadougou était ouverte aux Français.
Cet envoyé a apporté des nouvelles du capitaine Monteil, qui, de San, où il a signé un traité de protectorat, s'est rendu par Kinian, Sikasso, Bobo-Dioulasou et la route qu'avait suiviCrozat, à Ouagadougou (janvieravril). Très bien reçu par le naba, il est parti le 5 mai pour le Gourma.
Le capitaine Ménard s'est rendu de Grand-Bassam à Kong (mai) et de là, dans une région comprise entre Yhinierland de Libéria et les États de Samory; le 3 décembre, il a atteint Sakhala. Le lieutenant Vigy, en septembre, avait été envoyé de Ségou au-devant de lui par Sikasso et Bobo-Dioulasou; il est mort en route. Au mois d'août, Tiéba a porté les armes dans le Follona contre le chef Pigné; le capitaine Marchand et le docteur Grall l'ont accompagné.
Tous ces pays de la boucle du Niger, on cherche à les atteindre en partant des colonies de la côte, aussi bien qu'en prenant les postes français du Soudan comme point de départ. Les partages entre les sphères d'intérêts, les luttes d'influence continuent ainsi que les tentatives de pénétration: ce sont les perspectives ouvertes par ces tentatives qui font en grande partie la valeur des colonies dont il nous reste à faire l'histoire.
Sir John Shaw Hay, gouverneur de Sierra-Leone, a quitté ce pays en mai. Depuis février 1890, il avait passé sept mois dans l'intérieur; il avait conclu notamment des traités dans la région de Sherbro. On a entrepris d'améliorer le port de Freetown, La commission anglo-française (V. année 1890, p. 380) a, par la convention du 26 juin, déterminé les limites de Sierra-Leone plus exactement que ne le faisait le traité de 1889, Une commission de délimitation s'est réunie en décembre. Les négociants de Sierra-Leone vendent à Samory des fusils perfectionnés; il est à croire que ces opérations, gênantes pour la France, seront aussi un embarras
pour l'Angleterre; comme nous l'avons dit, les gens de Samory occupent le Soulimana, que les traités anglo français ont placé dans la zone britanique. Le major Moore a dirigé contre Tambi, occupé par le chef Carimou, qui ravageait les régions limitrophes de la zone française, une petite expédition qui a été repoussée avec pertes (mai).
Nous avons dil(V. année 1890, p. 400 quelles sont les prétentions émises par la république de Libéria à rencontre des droits de la France. M. Ballay s'est rendu à Monrovia pour régler la question de délimitation, mais s'est heurté à un refus obstiné (août). M. Cheesman a été élu président.
La France s'est mise en mesure de rendre effectifs ses droits sur les territoires de la Côte d'Ivoire, compris entre la rivière Cavally etGrand-Bassam, de renouveler les trailés anciens et d'ouvrir les routes de l'intérieur. En avril, M. Ballay a visité les principaux points de la côte. Plusieurs jeunes officiers ont aussi accompli à leurs frais d'intéressants voyages qui se sont terminés malheureusement. Du 3 avril au 5 mai, les lieutenants Quiquerez et de Segonzac ont exploré la côte et les régions voisines, au prix de fatigues, de privations el de dangers, entre Petit-Lahou et la Cavally; bien reçus presque partout, ils conclurent plusieurs traités. A peu de distance de la lagune qui borde le rivage, commence une forêt presque impénétrable ; le commerce est aux mains des Anglais, mais les indigènes ont promis de bien recevoir les Français. Les deux explorateurs remontèrent pendant cinq jours le San-Pedro qui a un débit considérable ; mais le !20 mai, ils chavirèrent dans un rapide et perdirent leurs bagages, leurs armes, leurs médicaments; pris d'un terrible accès de fièvre, Quiquerez mourut dans la nuit; son compagnon, démuni de tout, regagna le rivage à la hâte. Le lieutenant Arago, qui a marché parallèlement à la côte, à 50 kilomètres plus au Nord, de Lahou au Sassandra, a chaviré dans ce fleuve et y a perdu même ses notes de voyage. De
février à avril, les lieutenants Armand et de Tavernost ont remonté le Lahou et conclu des traités; mais les troubles de cette région les ont forcés de revenir en France.
Deux commerçants français, MM. Voituret et Papillon, qui remontaient le Lahou, à la fin de mars, avaient été assassinés par les indig^ines, dont ils ne ménageaient pas assez peut-être les intérêts et les mœurs ;le lieutenant Staup, chargé de les venger, infligea aux noirs, à 25 kilomètres de Tiassala, des pertes sérieuses. Sur l'Agnéby, l'administrateur du Dabou, M. Péan, a été, en mars, assailli par un chef qui veut fermer la route au commerce ; à la tête de 16 hommes, le lieutenant Armand enleva et brûla le village. Daprès les derniers explorateurs, la route de pénétration devrait partir de Dabou.
Toute la côte d'Ivoire est fertile. En raison de l'étendue du littoral, il serait bon qu'une ligne télégraphique unît les points principaux et mît la colonie dans les mains du résident. On recommande aussi l'augmentation de la milice et l'acquisition de chaloupes à vapeur. Les importations de la colonie ont été en 1890 de 833,274 francs; les exportations de 672,270 francs; les douanes ont rapporté à Assinie et à Grand-Bassam 248,000 francs. L'exploitation de l'acajou a pris un grand essor. On ne peut douter que l'autonomie administrative des anciennes dépendances du Sénégal, heureuse innovation de M. Etienne, n'ait produit déjà d'heureux résultats et que la constitution de la Guinée en colonie distincte ne soit favorable au développement des établissement des Rivières du Sud, de la côte d'Ivoire et du Bénin ; autrefois négligés par l'administration qui les dirigeait de trop loin, ces territoires méritaient que des agents spéciaux se consacrassent à assurer leur prospérité.
Le gouvernement français a fait signifier aux puissances les traités conclus en 1890 avec les rois du Moyen-Lahou, de Fresco et de Grand-Drewin, et ceux
que M. Quiqucrez a passés avec les chefs du Petit- Lahou, de Kolrou, du grand et du petit Trépou, du grand et du petit Drewin, de Datiko et de Bassa; M. Arago avec le roi de Sassandra; le docteur Ballay avec Mani qui règne entre le Cavally et le San-Pedro.
La convention du 18 août 1889 (V. année 1889, p. 20";, n'avait précisé la frontière des établissements français de Graud-Bassain et Assinie et de la colonie anglaise de la Côte d'Or que jusqu'à Nougoua; à partir de ce point jusqu'au 9' lat., le tracé devait être établi en tenant compte des traités passés avec les indigènes par l'une et l'autre puissance. L'Angleterre avait contesté la valeur du traité passé par le capitaine Binger avec le Bontoukou. D'après le traité du 26 juin 1891, la frontière doit, à partir de Nougoua, gagner l'intersection du 4° long. 0., avec le cours de la Volta, en laissant le Bontoukou dans la zone française. Le capitaine Binger doit, avec le capitaine anglais Lanib, commencer la délimitation sur le terrain en février 1892. Les Achantis menacent de troubler la colonie; ils sont en querelle avec le roi d'Akim (septembre). La Société de protection des indigènes {Ahoi'igines protection Societi/) a accusé le gouverneur de tolérer l'esclavage et la vente des esclaves, contrairement à l'ordonnance de 1874; mais il ne s'agissait, dit-on, que de l'esclavage domestique ou de quelques cas isolés de vente d'enfants; la prudence engage d'ailleurs à n'opérer que progressivement labolition de l'esclavage.
Quetta a été déclaré port franc ; il en résulte que le commerce des pays riverains de la Volta s'y porte au détriment de la colonie allemande de Togo, d'autant plus que la frontière a un tracé bizarre en zigzag et que les deux rives de la basse Volta appartiennent à l'Anglelerre. Il en résulte aussi, paraît-il, que les indigènes placés dans la zone des intérêts allemands sont en réalité sous l'influence anglaise. Une commission mixte, où le comte Pfeil représente l'Allemagne, doit délimiter la frontière. En juillet-août, il s'est rendu
à Kpandou et à Kratji ; le chef de cette dernière ville n'a pas encore consenti à prendre le drapeau allemand. Le voyageur Krause a signalé la persistance de l'épreuve judiciaire du poison à Kratji et des faits de traite dans le Togo : il semble impossible d'abolir hic et nunc l'esclavage domestique et même d'empêcher partout la vente des esclaves. L'ordonnance du 24 décembre a réglementé le recrutement des indigènes destinés à être employés hors de la colonie.
Une école a été ouverte à Petit-Popo; on se propose d'y bâtir un hôpital; la construction de citernes et l'établissement de jardins ont amélioré les conditions sanitaires. Petit-Popo a 10,000 habitants, Togo, 8,000 habitants, etc., Du 1" avril au l^"" octobre, les importations ont atteint 751,646 francs, les exportations, 1,110,737 francs. Les essais de culture du tabac, du café, du cacao, faits par la Deutsche Togogesellschaft, n'ont pas réussi, et la Société a dû se dissoudre; on dit que les causes de son échec sont le mauvais choix du terrain et l'absence de moyens de transport et de communications.
La grande affaire de la colonie, c'est l'ouverture de relations avec l'intérieur. Le capitaine Kling s'est rendu par Kratji à Salaga (P' septembre), d'où il est allé à Bismarckburg par la même route qu'il avait suivie dixhuit mois plus tôt; le bruit a couru qu'il voulait se rendre à Ouagodougou, où M. de François n'a pu pénétrer en 1889, mais rien n'a confirmé cette nouvelle. M. Krause qui se trouve à Salaga depuis 1890, en qualité d'agent d'une maison anglaise, a, dans une lettre à la Gazette de la Croix, exposé l'état troublé des régions situées au nord et au nord-ouest de Salaga, que ravagent les marchands d'esclaves. Deux missionnaires noirs se sont rendus à Salaga; ils ont pu prêcher dans la ville royale de Kpambi devant le roi et ses conseillers sans exciter ni intérêt ni colère.
11 parait que toutes les marchandises européennes dans Vhinterland de Togo, proviennent soit des colonies
anglaises par Kralji ou Salaga, soit de Grand-Popo par Atakpame et Pessi.
C'est au nord du Dahomey et du Togo, par Nilcki (Borgou), Sougou, Sogodé (Chautjo), Fasougou, Bo ou Vou, Naparri que passe la grande route des caravanes haoussas du Niger à Salaga. Du 7 au 18 février, M, Butiner, chef de la station de Bismarckhurg, est allé à Anyanga; en mai, il s'est rendu au Chautjo, qui a, parait-il, accepté en 1889 le protectorat allemand et à Fasougou.
Le mouvement commercial des établissements français du golfe de Bénin est devenu considérable. Une mission composée du chef de bataillon Audéoud, des capitaines Decœur et Hocquard, de l'enseigne de vaisseau d'Ambrières, et du sous-lieutenant Chastes, s'est rendue, avec le Père Dorgère,près du roi du Dahomey; elle a été bien reçue à Abomey. Mais on ne peut faire fond sur les bonnes dispositions de Behanzin ; il a reçu des sommes notables de la compagnie du chemin de fer du Congo et du baron de Gravenreuth en échange des prisonniers qu'il leur a cédés à titre d'engagés, et dont on ne s'est pas trop préoccupé d'obtenir le libre consentement; la somme ainsi obtenue a été consacrée à l'achat de fusils ; les troupes dahoméennes ont été réorganisées et exercées en vue de nouveaux pillages. Dans les derniers jours de novembre, les Dahoméens ont attaqué Ouatchicomé, le grand centre des Ouatchis, à quelques heures de Petit-Popo. Le gouvernement français venait à peine de ratifier le traité de 1890. La France n'en a pas moins versé aux mains des représentants de Behanzin, la somme de 20,000 francs qu'elle lui a promis par cette convention.
Le nouveau gouverneur de Lagos, M. Carter, a visité l'intérieur du pays. Le protectorat britannique a été étendu sur Addo, Igbessaet Haro; une grande agitation règne chez les Jebus et les Egbas, qui ferment les routes du commerce.
AFKIQUE OCCIDENTALE 829