II
Afrique orientale allemande ; province équatoriale. i
Le 1" janvier, le major de Wissmann a P^»/ P^^^^f^ sioa au nom de l'Empire, de la partie de la côte cedee
à l'Allemagne par le sultan de Zanzibar. Pour achever, avant de résigner ses fonctions, la pacification du pays, il dirigea une expédition contre Sinna, chef de Kibocho (Ousambara) ; malgré une énergique résistance, il infligea à ce chef une sanglante défaite. Sinna se soumit; les indigènes d'Aroucha promirent aussi un tribut (février). Le commandement de la station de Moschi fut confié à M. de Witzleben. Les Masaïs cessèrent quelque temps leurs incursions.
Le !"■ avril, Wissmann remit le service au baron de Soden, nommé gouverneur. On avait pensé que ces hautes fonctions seraient confiées au major lui-même; mais il ne se sentait, parait-il, pas de goût pour un rôle administratif tout à fait nouveau pour lui. On a cependant pu juger plus tard que, si M. de Wissmann n'avait pas ambitionné le titre de gouverneur, il était cependant mal disposé envers celui qui lui était préféré. Dans le rapport final qu'il adressait au Chancelier avant de quitter la colonie, Wissmann résumait les résultats qu'il avait obtenus : il considérait la pacification comme achevée; les routes de Mpouapoua à Bagamoyo et à Saadani étaient tranquilles; dans le voisinage même de Lindi et de Quiloa, les campagnes récentes dirigées en octobre et en décembre 1890 avaient calmé les tendances agressives des tribus pillardes, et un de leurs chefs, Machemba, avait conclu un traité d'amitié et échangé des visites avec les officiers allemands. Bagamoyo s'était repeuplée , la police et l'éclairage des rues n'y laissaient rien à désirer; un hôpital y avait été commencé. Dans l'Ougogo seulement, la sécurité n'était pas établie; mais partout le mouvement des caravanes reprenait son activité.
Sans vouloir diminuer le mérite de M. de Wissmann, il est permis de dire que ses espérances optimistes n'étaient pas toutes justifiées, et ce n'est pas à son prédécesseur qu'il faut faire remonter la responsabilité des difficultés que l'Allemagne a rencontrées en 1891 dans l'Afrique Orientale : là, comme en Birmanie et au
Tonkin, il s'écoulera sans doute bien du temps avaul que la pacification soit achevée; on ne transforme p:idu jour au lendemain en paisibles cultivateurs ou tu commerçants des gens habitués au brigandage, et on n'accoutume pas instantanément à la domination des Européens un peuple qui en diffère si profondément.
M. de Soden commença par l'organisation admini-trative de la colonie. 11 s'installa à Dar-es-Salam, où furent transférés tous les services du gouvernement. La côte fut divisée en cinq districts : Tanga, Ba^j^amoyo, Dar-es-Sahim, Kiloa et Lindi, ayant chacun à leur tète un commandant de cercle, Le l^"" juillet, l'administration des douanes passa au service de l'Empire; elle a sept grands bureaux et dix-huit moins importants, dont ■ celui de Mafia. Celui-ci et les sept grands sont seuls i ouverts au commerce direct avec l'étranger; les points ^ de la côte où il n'y a pas de bureaux de douane ont été I déclarés fermés. Les habitants du littoral se sont plaints assez vivement de l'administration des douanes; ils ont montré une certaine agitation à la suite de la création de droits de patente, d'un impôt sur les navires et de la taxe des palmiers. Les missionnaires se sont plaints d'être soumis aux droits de douane dont ils avaient été jusque-là exemptés. Il semble que M. de Soden a été un peu pressé d'importer en Afrique des" pratiques administratives sévères qui contrastent trop avec le régime de l'administration arabe. Mais il se trouve, comme bien d'autres gouverneurs, dans la situation pénible d'un homme à qui on demande de faire beaucoup avec peu d'argent, et c'est ce qui explique les mesures ficales qu'il a prises, imprudemment peut-être.
Les entreprises de travaux publics projetées n'ont pas encore été sérieusement entamées. 11 faudra pour cela du temps et de l'argent; il est peu probable qu'oie mette à exécution le projet du chemin de fer de Dar-esrf Salam à Bagamoyo, très recommandé par le lieutenaal de Gravenreuth, qui avait une grande expérience de^
choses de TAfrique orientale; ce projet paraît très coûteux à nombre de bons juges, qui estiment peu utile d'unir par une voie ferrée deux villes maritimfîs; c'est unconsoi'tium munichois qui avait entrepris l'étude de cette ligne. Le Conseil colonial a approuvé le projet de ligne de Tanga à Korogoué qui doit aller d'ici 1895 jusqu'il Malinaga; une Société spéciale s'est constituée au capital de 2 millions de marks pour la construction de cette ligne, dont l'avant-projet avait été dressé par les soins de la Compagnie de l'Afrique Orientale. La ligne télégraphique de Bagamoyo à Tanga a été commencée au mois de septembre. Le lieutenant Schmidt, le lieutenant de Béer et M. de Quast ont exploré le Roufidji, dont la partie inférieure est navigable. On a commencé d'importants travaux dans les ports : la Compagnie de l'Afrique Orientale a versé à cet effet à l'État en vertu de son contrat de 1890. une somme de 100,000 marks; elle lui a aussi remis 250,000 marks pour l'éclairage de la côte; c'est elle encore qui a fait l'avance desquatre millions donnésau sultan de Zanzibar comme prix d'achat de ses territoires continentaux. Elle a contracté un emprunt de 10,556,000 marks. Grâce à ses nouvelles ressources, elle a pu favoriser la constitution de la Compagnie de chemins de fer de Tanga, •organiser la nouvelle expédition de M. Baumann, qui étudie la possibilité de la prolongation de la ligne jusqu'au lac Victoria, et enfin reprendre ses opérations commerciales et agricoles. Elle a rouvert les factoreries de Tanga, de Pangani, de Bagamoyo, de Dar-es-Salam, de Quiloa, de Lindi; elle fait cultiver le coton àKikogué près de Pangani; un de ses agents, M. Hindorf, a fondé une station agricole à Derema dans l'Ousambara. On ne çeut pas dire cependant, quoique des cultures aient été commencées encore sur certains points, et quoique les stations de missionnaires se soient développées, que les résultats de l'occupation allemande aient été déjà considérables : les progrès sont restreints et lents. . Pour les activer, il faudrait une sécurité plus com-
plèto et des voies de communication; c'est une œuvre difficile. Gomme en Algérie autrefois, comme auTonkin maintenant, la ques;ion de V occupation restninie s'est posée; on reconnaît que l'occupation pure et simple de la côte n'aurait guère de valeur puisque, dans l'état naturel des choses, le commerce a plus d'importance pour le pays que la culture ; la conséquence devrait être l'organisation d'expéditions contre les pillards, et la création de postes nombreux assurant la marche tranquille des caravanes; mais on recule devant les dépenses d'un plan aussi vaste. On entend se borner à l'occupation efieclive de la côte et à l'établissement, sur les principales routes des lacs, de quelques postes qui étendront progressivement leur rayon d'action. C'est peut-être le parti le plus sage, mais il est des régions d'accès particulièrement dit'lîcile où il faut, dans ces conditions, renoncer à pénétrer : c'est surtout la partie méridionale de la colonie, habitée par des tribus fort remuantes qui vivent de brigandage : à peine le chef Machemba avait-il reconnu la suzertiineté de l'Allemagne qu'il recommençait ses déprédations. Les Ouahéhé, qu'on disait soumis, pillaient aussi les caravanes. Le gouverneur décida de diriger contre eux une expédition qui leur infligent une leçon sévère. Le chef des troupes du protectorat, M. de Zelewski, en prit le commandement. 11 partit le 22 juin de Kiloa; sa marche ne fut d'abord pas inquiétée et il s'avança au loin dans linlérieur ; mais le 17 août, assaillie à l'improviste au milieu de la brousse, sa colonne surprise en pleine marche, subit un désastre sans précédent : chaque fraction de la petite troupe dut se défendre sans pouvoir se rendre compte du sort des autres; la compagnie du lieutenant Tettenborn réussit seule à repousser l'attaque de l'ennemi et, se jetant à travers la forêt, gagna Mpouapoua : elle ne comprenait que deux officiers, deux sous-ofti- ■ ciers et soixante noirs; aucun des autres membres de l'expédition n'a reparu; M. de Zelewski, trois de ces officiers, six sous-officiers et trois cents noirs ont suc-
combé dans ce désastre; c'était la destruction de presque la moitié des troupes du protectorat.
La nouvelle de la catastrophe a produit une vive impression ; la situation de M. de Soden en a été ébranlée; on a déclaré que la substitution d'un gouverneur civil au commandant militaire enhardissait les indigènes; les anciens officiers de M. de Wissmann, et celui-ci peut-être, se sont faits les inspirateurs de ces reproches; on a réclamé le retour en Afi-iquede l'ancien commissaire impérial, seul capable de rétablir la sécurité. Les reproches adressés au gouverneur ont pris surtout de la consistance lorsque M. de Soden, trop ému peut-être des critiques, assez anodines, du correspondant du Berliner Tageblatt, M. Eugène Woltî, l'a brutalement expulsé, en l'accusant de fomenter la révolte dans l'Afrique Orientale. Cette mesure semble inspirée par une certaine hostilité contre les amis et les collaborateurs de M. de Wissmann ; M. WolfT avait été en quelque sorte le conseiller du major, en matière économique, depuis le mois d'octobre 1890,
Jusqu'ici, le gouvernement impérial a défendu M. de Soden contre les critiques; il désire suivre une politique d'exploitation économique et de ne pas entamer des expéditions. On a renoncé à diriger contre les Ouahéhé une campagne pour venger M. de Zelewski ; mais il n'est pas cependant possible de renoncer à toute action belliqueuse, lorsque la sécurité des caravanes ou celle des postes est menacée trop dangereusement. En septembre, M. Schmidt a conduit une petite colonne contre les Mafiti auxquels il a brûlé quelques villages; le lieutenant Stenzler a réprimé les incursions des Ouadigos.
Malgré cette situation troublée, les Allemands ont fait quelques progrès sur la route des lacs. Dans la direction du Tanganyika, le lieutenant Sigl a créé un poste à Tabora; cette ville est le centre du commerce des esclaves, mais ceux-ci préfèrent leur situation à la liberté, d'après M, Sigl. Cet officiera conclu plusieurs traités avec les chefs de l'Ounyanembé; il a lâché de
mettre l'ordre dans TOurambo. D'accord avec M. Stokes, qui revenait du Victoria Nyanza, il a infligé une leçon aux Ouangoni. Une caravane des missionnaires d'Alger (les Pères blancs' s'est rendue au Tanganyika : ils ont, sur la rive occidentale, les stations de Kibanga, Mpala, de Saint-Louis et onze petits postes. A Kirando, qui est à deux jours au sud de Karema, et à Oujiji, les négriers ont leur points de concentration et de ravitaillement; ils ont respecté jusqu'ici les stations des missionnaires, mais ils razzient toutes les régions voisines. Les expéditions Jacques et Stairs ont traversé l'Afrique orientale allemande pour se rendre dans l'État du Congo (V. page 340); le lieutenant Jacques a été attaqué dans l'Ougogo.
Emin-Pacha, Peters et Wissmann avaient été placés chacun, avec le titre de commissaire impérial, sous les ordres de M. de Soden et devaient être chargés de missions spéciales. Peters et Wissmann devaient conduire chacun un navire démontable jusqu'au lac Victoria- Nyanza : c'était peut-être du luxe que l'entretien de deux bâtiments sur ce lac, quelque efficace que leur surveillance puisse être pour le développement du commerce, le maintien de l'ordre et la répression de la traite. La grande difficulté était de trouver de l'argent; les souscriptions publiques n'avaient eu qu'un produit insuffisant, quoique notable, et l'on eut recours à une loterie qui prit le titre d'antiesclavagiste en raison des résultats qu'on espérait de l'introduction de navires européens sur le lac. 350,000 marks furent attribués à l'entreprise de chacun des explorateurs, dont la rivalité est bien connue; 100,000 marks ont été consacrés à une expédition qui étudiera les conditions hydrographiques du Vicloria-Nyanza; cette expédition devait être dirigée par l'ingénieur llochstetler; il est mort presque aussitôt après son arrivée en Afrique et a eu pour successeur M. de Fischer, qui, au mois de janvier, était encore sur la côte. Tous ces projets ne paraissent pas très sérieusement étudiés : l'expédition de M. Hoch-
stetter, qui devait précéder celle de Wissmann, n'a été organisée qu'après celle-ci; et c'est sans qu'on eût reconnu sérieusement la condition de navigabilité du Victoria-Nyanza, que Wissmann devait se mettre en route; d'ailleurs, la pensée qu'à Tabora, il pourrait changer de plan et se diriger sur le Tanganyika n'était pas complètement écartée. Dès le mois de juin, le navire à vapeur acheté par Wissmann était à Saadani, et on s'occtip:iit de former sa caravane; il arriva lui-même à la fin d'août; il amenait un chemin de fer de campagne qui devait servir au transport. Presque aussitôt, à la suite du désastre de l'expédition de M. de Zelewski, Wissmann renonçait à son projet; il parait que M. de Soden lui refusait l'escorte nécessaire à la sécurité de sa marche ; le personnel de l'expédition fut licencié, le matériel fut laissé à Saadani ; et Wissmann retourna en Egypte où il fut retenu d'abord par le soin de recruter les hommes destinés à remplacer ceux qui avaient succombé avec Zelewski, puis par le souci de sa santé fort ébranlée. En somme, l'histoire de la rivalité de MM. de Wissmann et de Soden n'est pas encore bien éclaircie.
Le D"^ Peters, avant de prendre avec son bateau démontable la route du Victoria-Nyanza, a rempli une mission dans la région de Kilimandjaro. Arrivé le 2 juin à Tanga, il s'est rendu à Moschi, puis à Mareale dans le pays de Marangou, en vue du lac Jipe ; il y a fondé une nouvelle station; il appelle cette contrée la perle de l'Afrique orientale. Il a eu à combattre les Massais; mais les Allemands ont entretenu les meilleures relations avec le sultan de Moschi, Mandara; ce chef est mort au mois de décembre; son fils Meli Mandara lui a succédé. Les Pères du Saint-Esprit ont agrandi leur station de Kilema sur le Kilimandjaro. M. Borchert doit se rendre, avant M. Peters, dans l'Oukereoué, et étudier l'installation d'un port et de chantiers; c'est seulement lorsque les résultats de cette expédition seront connus, que M. Peters se dirigera sur le lac Victoria.
L'expédition d'Emin-Pacha a subi une transformalion singulière. M. de Soden n'a pas donné suite au projet de Wissmann de rappeler Emin, et celui-ci, quand il a reçu l'ordre de rappel (V. année 1890, p. 460', semble ne s'en être pas préoccupé, mais il a continué à poursuivre, tranquillement obstiné, une politique indépendante qui la ramené dans la Province Equaloriale et qui a forcé enfin le gouvernement impérial à le désavouer.
Nous l'avons laissé à Boukoba, sur la rive occidentale du lac Victoria; il y reçut, au mois de décembre, la visite de M. Gedge, agent de la Compagnie britannique de l'Afrique orientale dans l'Ouganda; ils conclurent une convention d'après laquelle tout bâtiment naviguant sur le lac doit être muni de l'autorisation des agents de la Compagnie britannique et porter le pavillon de cette Société, s'il vient de la rive faisant partie de la zone d'influence anglaise, ou, au contraire, être pourvu d'une pièce émanant des autorités allemandes et porter le pavillon de l'Empire, s'il part de la rive allemande. M. Stuhlmann, après avoir châtié (octobre 1890) les marchands d'esclaves de Massansa et conclu des traités avec les chefs de la rive méridionale du lac, avait rejoint le 15 novembre Émin à Boukoba. En décembre, il a été envoyé par Kmin à Roubaga, I ^capitale de l'Ouganda, où il a passé quelques jours.
Le 12 février, Émin et Stuhlmann ont quitté Boukoba, se dirigeant vers l'Ouest, à travers le Karagoué et le Rouhanda; ils ont exploré le cours supérieur du Kajera et découvert un fleuve nouveau, le Kifou, aftluent du lac Albert-Edouard. Atteignant ensuite ce lac, Emin a franchi la limite anglo-allemande. Nous avons dit (V. année 1890, p. 459) combien il était disposé à intervenir dans lesafïaires de l'Ouganda lorsqu'il n'avait pas encore en mains le texte du traité du ["juillet 1890 plaçant ce pays dans la sphère d'influence anglaise ; après avoir reçu ce traité, il n'en tint aucun compte; le projet dont il n'avait parlé à personne, c'était de re-
tourner dans la Province Equatoriale, dont Stanley l'avait ramené malgré lui; il a la nostalgie de la vie orientale à demi civilisée, qu'il y menait, et, sans s'inquiéter ni des traités, ni de ses instructions, ni des dangers de la tâche, il est parti, avec trente-deux hommes, pour reconquérir l'Equatoria! On ne sait pas avec précision quel accueil lui auront fait ceux de ses anciens compagnons qu'il aura pu retrouver, ni quelles sont les dispositions des indigènes, ni où les Mahdistes se sont arrêtés. Il paraît qu'Emin était arrivé le 13 avril à Kibiro sur le lac Albert-Nyanza. Le gouvernement impérial rejette absolument la responsabilité de l'incursion d'Emin dans la province que le traité du 1" juillet 1890 a placée dans la sphère d'influence anglaise. « Il a contrevenu aux ordres donnés, a écrit le Moniteur officiel de t Empire du 28 octobre ; il en supportera seul les conséquences. »
Le lieutenant Langheld, laissé par Emin au commandement de la station de Boukoba, a créé un poste à Mouansa ; il propose d'en établir un autre dans le Kavirondo ; les indigènes voisins de Boukoba travaillent volontiers pour la station; de nombreuses caravanes passent par Boukoba. M. Langheld a envoyé au gouvernement 1,000 livres d'ivoire recueillies par Emin, il en a rassemblé lui-même, 1,200, M. Stokes a conclu des traités avec le chef de la rive méridionale; les missionnaires qui y sont installés sont en relations fréquentes avec leurs confrères de l'Ouganda.
Le lieutenant Hermann a été chargé de remplacer Langheld; il partira avec le D"" Schwesinger, qui remplacera Sigl à Tabora : il a ordre de fonder, dans l'Ougogo entre Mpouapoua et Tabora, une station che? le chef Makenge. La maison Schiilke et Mayr s'est engagée à installer un service postal mensuel desservant toutes les stations par Mpouapoua, Tabora et Mouanza.
AFRIQUE ORIENTALE ANGLAISE; OUGANDA; ZANZIBAR; PAYS DES SOMALIS ET DES DANAKILS.
La grande affaire de la Compagnie britannique de l'Afrique orientale, c'est Touverture des routes de l'intérieur; elle se propose de nouer des relations directes avec l'Ouganda, qui doit être relié aux ports de la côte par un chemin de fer. Le capitaine Lugard s'est établi le 13 décembre 1890 près de Mengo, résidence du roi de l'Ouganda; il s'est installé sur une hauteur dominant la maison de Mouanga; celui-ci, sommé de signer un traité de protectorat, a cédé aux menaces, mais il n'a voulu s'engager que pour deux ans. La situation du royaume était fort troublée par les discussions des catholiques et des protestants: les musulmans menaçaient de revenir dans le pays; M. Lugard demanda à la Compagnie de lui envoyer des renforts. Les administrateurs profitèrent de ces nouvelles inquiétantes pour émouvoir l'opinion publique: ils déclarèrent que, faute de ressources, ils devaient, au grand dommage de la civilisation et de l'influence britannique, ordonner au capitaine de se retirer à Dagoretti, qui serait le point extrême de son action. Un mouvement d'enthousiasme se produisit en Angleterre; une souscription fut ouverte et produisit des résultats considérables. M. Lugard fut autorisé à rester dans l'Ouganda. Ouand ces nouvelles lui parvinrent, il avait déjà remporté d'importants succès contre les musulmans et le roi de l'Ounyoro; il a chassé du bas Ounyoro le lieutenant du roi Kabbaregaet avait installé un nouveau roi, Kosagamo, avec qui il a conclu un traité; il a créé aussi des stations dans l'Ankori, non loin du lac Albert.
Dès le mois de décembre 1890, le Foreign Office avait
appelé rattention du premier lord de la Trésorerie sur l'intérêt qu'aurait le gouvernement britannique à pousser jusqu'au lac Victoria-Nyanza, le chemin de fer de Mombaze commencé par la Compagnie ; dans une région où les voies navigables sont insuffisantes, il n'y a pas d'autre moyen de détruire la traite que de construire un chemin de fer; sans cela, la surveillance des caravanes est fort difficile ; mais il est impossible d'imposer cette charge à une Compagnie privée ; la construction d'une ligne dont l'importance est humanitaire encore plus que commerciale, incombe plutôt à l'Angleterre qui a pris, comme signataire de l'acte général de la Conférence de Bruxelles, l'engagement d'établir sur ses territoires coloniaux des routes et des stations.
Des pourparlers s'ouvrirent entre le gouvernement et la Compagnie. L'organisation d'une expédition officielle d'études fut décidée : la Compagnie y participerait pour une somme de 5,000 livres sterling, les frais devant s'élever en tout à 20 ou 25,000 livres sterling (juillet). Dans un discours prononcé le 20 mai à Glasgow, lord Salisbury avait fait pressentir que le gouvernement demanderait au Parlement le vote des 15 à 20,000 livres sterling nécessaires. Avant que cette demande ait été déposée, l'expédition a été organisée sous le commandement du capitaine Macdonald, qui a quitté Mombaze le 18 décembre.
Le sultan de Zanzibar a, par traité, cédé à la Compagnie britannique la souveraineté des territoires de Mombaze et de Mélinde. I^a Compagnie a fait étudier la navigabilité du fleuve Tana, que le navire Kenia a remonté (mars). Les Ouapokomo du Tana, se prétendant maltraités par les soldats de la Compagnie, se sont montrés assez agités. On a commencé (juin) la ligne télégraphique Lamou-Mkonumbi-Witou; on projeta la ligne Witou-Golbanti-Malindi.
L'Angleterre a fait occuper le territoire de Witou par 200 soldats hindous. Les chefs indigènes ont promis de remettre l'administration du pays à la Compagnie et
388 LA YIE POLITIQUE A LETRANGER
d'abolir graduellement l'esclavage avant 189G. Ont assure que les habitants reviennent dans les villages ;■; mais le soi-disant sultan FumoOmari, retiré à Gongeni, refuse de se soumettre.
Le protectorat britannique sur Zanzibar a été organisé. M. Portai, nommé consul général le 10 mars, a obtenu que les troupes du sultan et les forces de police fussent placées sous le commandement d'un oflicier anglais; ce sera aussi un Anglais qui administrera les services du port et des phares; ni l'un ni l'autre de ces . agents ne pourra être révoqué sans l'assentiment du consul général d'Angleterre. Le budget sera soumis aussi au représentant de la Reine (août). Le conseil des ministres du Sullan a été constitué en octobre : le président est le général Mathews, qui cumule ses fonctions avec celles de consul général et commissaire dans la sphère d'influence britanniques auxquelles il a été appelé le 10 février ; le ministre des revenus est aussi un Anglais, M. Hugh Roberlson, et le ministre du Trésor un Arabe. Une déclaration échangée le 2 février 1891 a préparé l'organisation de tribunaux anglais dans lesi États du Sultan : le gouvernement britannique pourra; investir des fonctions judiciaires, quand il le jugera à. propos, des fonctionnaires spéciaux, autres que ses représentants consulaires; ces agents exerceront la» juridiction dans les mêmes conditions que le font les consuls en vertu du traité du 30 avril 188().
A partir du 1" février 1892, Zanzibar sera port franc ; les droits de douane ne seront plus perçus que sur las spiritueux, les armes et les munitions. Cette mesure est la conséquence de la rivalité de Zanzibar et des ports de la côte allemande.
Les négociations engagées entre l'Angleterre et l'Italie pour la délimitation de leurs sphères d'influence respectives ont abouti au protocole du 24 mars sign& par le marquis di Rudini et lord DufTerin.
La ligne de démarcation suivra, à p;«rtir de la mer, le thalweg du fleuve Jubajusqu'au 6" lat. N., Kismayou
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avec son territoire à la droite du fleuve restant ainsi à l'Angleterre. La ligne suivra ensuite le parallèle 6° N. jusqu'au méridien 35° E. Gr., qu'elle remontera jusqu'au ISil Bleu. Si les explorations ultérieures venaient plus tard en indiquer l'opportunité, le tracé suivant le 6" lat. N., et le 3o° long. E. Gr., pourra, dans ses détails, être amendé d'un commun accord, d'après les conditions hydrographiques et orographiques de la contrée. 11 y aura dans la station de Kismayou, égalité de traitement entre sujets et protégés des deux pays, soit pour leurs personnes, soit à l'égard de leurs biens, soit enfin en ce qui concerne l'exercice de toute sorte de commerce et d'industrie.
Les Italiens en sont, au territoire somali, à la période des reconnaissances; ils n'ont encore rien fait pour l'exploitation du pays, mais ils ont accompli d'importantes explorations. M. Ferrandi a été arrêté par les indigènes, en remontant, le Juba. M. Brichelti-Robecchi a traversé la péninsule Somali, d'Oppia à Berberah; il a parcouru l'Ogaden. MM. Baudi di Yesme et Candeo, partis de Berberah, ont visité aussi l'Ogaden et se sont rendus au Harrar.
Une expédition partie de Berberah a pris possession d'Harrar-es-Seghir, au sud de Boulhar, au nom de l'Angleterre.
Le capitaine italien Bottego a parcouru le pays danakil de Massaouah à Assab.
Erythrée.
Par un protocole, en date du 15 avril, M. di Rudini a tranché avec l'Angleterre la controverse relative à la limite septentrionale de la sphère d'influence reconnue à l'Italie; la ligne de démarcation des zones respectives
(entre Souakim et Massaouah) partira du Ras el Kazar sur la mer Rouge, et, passant entre Kéren et Kassala, sera prolongée vers l'Ouest jusqu'à son intersection avec le 35° long. E. Gr. Kassala reste à l'Angleterre; toutefois, si jamais l'Italie avait besoin de l'occuper, pour défendre sa colonie, elle pourrait le faire, sauf à la restituer ensuite à l'Egypte, si celle-ci le réclamait.
Dès la fin de 1890, de graves divergences avaient éclaté entre l'empereur Ménélik et le gouvernement italien au sujet de l'interprétation du traité d'Ouccialli (2 mai 1889). Elles portaient sur deux points : sur la signification à donner à l'article 17 de ce traité, par lequel les Italiens entendaient assumer le protectorat de l'Ethiopie en obligeant son souverain à ne communiquer avec les puissances européennes que par l'entremise de la diplomatie italienne ; — et sur la frontière entre l'Erythrée et l'Abyssinie. Pour régler les points litigieux, le comte Antonelli entreprit en Abyssinie un voyage dont l'objet fut d'abord un mystère pour tout le monde. Mais il échoua dans sa mission et quitta la cour de Ménélik, emmenant avec lui le comte Salimbeni, consul général, le docteur Nerazxini et le fils du marquis di Rudini. Le Livre Vert renferme sur cette affaire des documents fort intéressants. Dans une lettre de Ménélik au roi Ilumbert, parvenue à Rome le 13 octobre 1890, l'empereur se plaignait que, tandis que dans le traité d'Ouccialli il n'était question de céder qu'une | partie de l'Asmara, l'Italie demandait pour frontière le I Mareb, ce qui lui enlevait la plus grande» partie du i Tigré; il ajoutait que quoique les patriciens du Tigré lui reprochassent d'avoir déjà trop donné à des étrangers, il était disposé à céder encore une autre partie de son territoire, jusqu'à Scheket. Le roi Humbert répondit le 28 octobre que, si le négus garantissait la paix complète du côté du Tigré, la question de frontière s'arrangerait à l'amiable. En eifet, Ménélik et le comte Antonelli arrivèrent à se mettre d'accord sur la frontière proprement dite; mais comme Ménélik avait
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subordonné le règlement de cette question à celle de l'article 17, on ne put aboutir.
L'article 17 du traité d'Ouccialli est conçu comme suit : « Le roi des rois d'Ethiopie icciallauccud (pourra ou devra?) se servir de la diplomatie italienne pour traiter toutes ses affaires avec les puissances européennes. » L'interprète traduisit le mot controversé par devra, quoique l'empereur et les orientalistes affirment que sa véritable signification est : pourra s'il lui plaît. Ménélik écrivit au roi d'Italie : « J'ai constaté que le texte amarique et la version italienne de cet article ne sont pas identiques. J'ai stipulé que les affaires éthiopiennes pourraient être traitées, par amitié, par la diplomatie italienne, mais je n'ai jamais entendu en prendre l'engagement par un traité. Votre Majesté doit comprendre qu'aucune puissance indépendante ne ferait pareille chose. Si vous avez à cœur l'honneur de votre allié, vous vous hâterez de rectifier l'erreur d'interprétation de l'article 17 et de porter cette rectification à la connaissance des puissances européennes auxquelles vous avez communiqué cet article mal traduit. » El, comme l'envoyé du gouvernement italien faisait observer qu'une telle communication blesserait la dignité italienne, Ménélik répondit : « Si vous avez A'otre dignité, nous avons aussi la nôtre»; et l'impératrice, présente à l'entretien, ajouta : « Vous voulez nous faire passer pour vos pupilles, mais cela ne sera jamais! » L'affaire en resta là et produisit au premier moment une vive irritation en Italie. Peu à peu cependant, les gens calmes firent observer que l'article 17 avait plus d'importance au point de vue des relations de l'Italie avec les puissances européennes, que de ses relations avec Ménélik; peu importait que ce dernier l'entendit à sa façon, si les premières ne secondaient pas ses prétentions. Quant à la question des confins, on ne pouvait nier que le négous n'eût raison; il est vrai que dans le traité d'Ouccialli la délimitation de la frontière était réservée à une commission à nommer d'accord
entre les parties contractantes, mais il n'était pas moins vrai que la ligne de base de cette frontière y était déterminée et que maintenant l'Italie voulait aller beaucoup plus loin, englobant toute l'Asmara et occupant toutes les positions qui dominent le cours du Mareb.
Au mois d'août, l'empereur fit remettre par le ras Makonnen au consul italien d'Aden lîiO,UO(J Ihalers en acompte sur le prêt de quatre millions qui lui avait été consenti le 26 octobre 1889 par la Banque Nationale d'Italie, avec la garantie du gouvernement italien. Comme la somme versée était triple du montant de l'annuité stipulée, et que le négus avait refusé de recevoir les deux derniers millions de la Banque, on vit là une preuve de l'intention de Ménélik de se dégager tout à fait de l'alliance et on fut aussi intrigué sur la provenance de l'argent; on insinua qu'il venait de la Russie, par l'intermédiaire de Machkoff, chef d'une expédition russe, subventionnée par la Société de géographie de Saint-Pétersbourg, destinée à recueillir des renseignements de diverse nature en Abyssinie, et qui était partie au mois d'août pour le Choa, via llarrar. Mais ce soupçon tomba devant les déclarations du comte Anlonelli qui affirma dans une lettre adressée aux journaux italiens que l'empereur avait vendu une grande quantité d'ivoire, d'or, de musc et de café, pour une somme de douze cent mille francs environ.
Le général Ganiiolfi est resté gouverneur civil et militaire de l'Krythrée; il a fait un voyage à Home au milieu de l'été et s'est mis d'accord avec le ministère sur le nouveau programme à suivre dans la colonie et dont voici les points principaux : se borner à occuper militairement le triangle Massaouah-Keren-Asmara; à l'extérieur de ce triangle et jusqu'à la frontière, constituer des gouvernements locaux avec des chefs indigènes de condance à leur tête; travailler pacitiquement au développement du commerce et de l'agriculture et limiter les dépenses au strict maximum de 8 millions.
Le 8 décembre, le général GandoUi s'est rencontré
sur les rives du Mareb, d'abord dans le camp du ras Mangascia, ensuite près du camp italien, avec les ras Mangascia, Aloula et Agos et les autres chefs du Tigré.
Il a conclu avec eux des accords, rédigés en langue amhara et en langue italienne en double original, dont voici le résumé : maintien d\i slatii quo; reconnaissance de la part des chefs du Tigré de la possession tranquille par l'Italie de Sara et Okoullé-Kasaï, acceptation de la ligne Mareb-Belessa comme frontière définitive entre le Tigré et l'Erythrée ; promesse de cordiale amitié et protection réciproque des propriétés des sujets respectifs des parties contractantes. Ces engagements ont été pris par Mangascia en son nom, et non en celui de Ménélik. D'après le capitaine Nerazzini, qui connaît bien les affaires du pays, Mangascia serait en fait complètement indépendant et on pourrait presque le considérer comme le souverain du Tigré.
— Le 29 septembre, le degiac Debeb, illsdu ras Arca, oncle du négous Johannés, et prétendant au trône d'Abyssinie, a été attaqué, battu et tué près d'Abba Garima, à Test d'Adoua, par les ras Mangascia et Aloula. Il s'était enfui, quelques mois auparavant, de TAmba Salama où il était interné et cherchait à conquérir rOkoullé-Kasaï.
La commission d'enquête, dont l'origine et la composition se trouvent indiquées dans le chapitre consacré à l'Italie, reconnut sur les lieux que la plupart des faits révélés par le lieutenant Livraghi n'étaient que trop vrais ; ces assassinats clandestins prirent un nom qui fit tristement fortune : on les appela des suftpressions. Les généraux Baldissera et Cossato confessèrent que la plupart de ces suppressions avaient été faites par leur ordre, dans des moments où la sûreté de la colonie était gravement compromise, et le plus souvent sans aucune forme de jugement. Ils revendiquèrent d'ailleurs hautement la responsabilité de leurs actes. On les excusa, mais de ces atrocités il resta dans tous les
esprits une fâcheuse impression qui fit regretter après coup de les avoir trop mises en lumière.
I.e procès contre Cagnassi et contre Livraghi, dont l'extradition fut accordée par la Suisse, commença à Massaouah en octobre et dura à peu près deux mois. Il s'est terminé par l'acquittement des accusés.