‹ La vie politique à l'étrangerChapitre 31 sur 70 · AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

AMÉRIQUE

Politique intérieure. — La dissolution du Parlement fédéral et les élections conservatrices qui en ont été la suite ; la mort du premier ministre, Sir John Macdonald, et son remplacement par M. Abbott; les scandales dévoilés tant à Québec qu'à Ottawa et les accusations qui en sont la conséquence; la retraite de Sir Hector Langevin et la chute du cabinet Mercier; tels sont les faits qui caractérisent la vie politique du Canada pendant le cours de l'année 1S91. Cette simple énumération suffit déjà à établir le contraste frappant qui existe entre le calme de l'année précédente et les secousses de celle-ci.

Poussé par le courant irrésistible de l'opinion publique, Sir John Macdonald tentait un rapprochement avec le cabinet de "Washington, quand la gravité même des intérêts mis en jeu détermina le vieux leader conservateur à provoquer la dissolution du Parlement fédéral.

Tel était alors l'état des esprits : les libéraux canadiens, encouragés parles exhortations des Américains, réclamaient l'établissement d'une sorte de ZoUverein

tre le Dominion et les États-Unis; les conservateurs, sans perdre de vue la « politique nationale » qu'ils avaient toujours pratiquée depuis 1867, consentaient à conclure avec leur puissant voisin un traité de réciprocité commerciale, mais ils entendaient limiter cette réciprocité aux produits naturels du sol.

Si on observe que, dans le commerce extérieur du Canada, l'Angleterre figure pour 14 centièmes et les États-Unis pour 45 centièmes, comme d'ailleurs on ne peut admettre que la métropole soit moins bien traitée que l'étranger par sa propre colonie, on comprend aisément l'anxiété de ce pays qui se demandait à quel régime seraient soumis les 89 centièmes de son commerce extérieur.

Le 2 février, lord Stanley de Preston, gouverneur général, agissant sur l'avis du Cabinet d'Ottawa, déclara le Parlement dissous et fixa la date des élections générales au 5 mars (1). Ainsi prit fin, après sa quatrième session, le sixième Parlement du Dominion.

Il n'y avait qu'un mois pour préparer et mener la campagne; mais, de part et d'autre, elle fut conduite avec vigueur. Dans un meeting à Toronto (3 février 1891) M. Goldwin Smith alla jusqu'à déclarer que « la destinée

[ fatale et naturelle du Canada était de se fondre avec les

1 États-Unis ».

Cette note, donnée seulement par quelques exagérés,

* eut pour effet de démasquer les dernières conséquences de la politique libérale. Aussi, les élections se firentelles sur la question du loyalisme, qui servit le parti conservateur en amenant de nombreuses abstentions dans l'autre camp, telle que la retraite motivée de M. Blake, le leader de l'ancienne opposition.

(1) Depuis l'Acte de 1867 qui organisa la Confédération canadienne et fixa la durée du Parlement <à cinq années, deux Parlements seulement (le premier et le troisième) ont atteint leur cinquième session annuelle; aussi la mesure prise par lord Stanley de Preston causa t-elle moins de surprise au Canada qu'à l'étranger.

Il sorait cependantexcessif de prétendre que la question de lannexion aux États-Unis ait servi de base aux revendications des libéraux. La grande masse des électeurs a surtout cédé à des considérations d'intérêt personnel. C'est ainsi que les industriels et les manufacturiers ont voté pour des conservateurs et que les circonscriptions situées près de la frontière, et par cela mêrnc plus particulièrement frappées par la politique M.n Kinley, ont élu des libéraux. De même la Compagnie des chemins de fer du Grand Trunk, dont la voie ferri <* traverse les provinces de Québec et dOntario, a combattu le gouvernement par hostilité contre sa rivale, la Compagnie du Canadian Facilic.

Le résultat des élections donna aux conservateur^ une majorité de 31 voix sur 215 représentants ainsi répartis par provinces : Ontario, 92; Québec, 05; Nouvelle-Ecosse, 21 ; Nouveau-Brunswick, 16; lie duPrincf- Édouard, G; Colombie Anglaise, 6; Manitoba, 5; Nord- Ouest, 4.

Le septième Parlement du Dominion, ainsi constitué, s'est réuni le 19 avril.

Sir John Macdonald ne devait pas résister au suprém ■ effort qu'il fit pour rallier les forces conservatrices. Il est mort peu de temps après sa victoire, le 0 juin 1891. Sa physionomie évoque le souvenir des parlementaires de la Restauration. C'était un tacticien avisé, un politique expérimenté, qui cachait, sous une bonhomie voulue, tout l'art qu'exigeait la défense des intérêt multiples de la jeune Confédération. Ainsi que l'a dit au Sénat d'Ottawa le chef de la Gauche, M. Scott. « Personne n'a fait plus que Sir Jobn pour apaiser les difficultés religieuses, aplanir les dissentiments nationaux et réunir en un seul faisceau les diverses nationalités qui habitent le Canada. »

A la mort de Sir John Macdonald le gouverneur général ap()elaM. Abbott, ministre sans portefeuille, à la direction des afiaires. Le nouveau premier ministre, nommé député en 1859, fit partie de la Chambre Basse

jusqu'en 1874. En 1863, il entra dans le cabinet Macdonald Sicott. Nommé à la Chambre Haute en 1889, ilydevint le /'?arfç?'de la Droite. Sans prétendre acquérir la grande situation de Sir John, M. Abbott avait déjà attiré l'attention de ses compatriotes par l'habileté avec laquelle il dirigea la Compagnie du Canadian Pacific et administra comme maire, la ville de Montréal.

Malgré ses mérites, M. Abbott ne semblait pas désigné pour prendre la succession Sir John. Cette situation paraissait réservée à Sir Hector Langevin, le leader du parti conservateur dans le Bas-Canada, l'un des fondateurs de la Confédération canadienne et le plus ferme appuidu cabinet Macdonald. Sans contredit, lord Stanley de Preston lui aurait confié le poste du délïint, si le contre-coup d'accusations lancées par M. Tarte contre M.Mac Greevy n'y avait fait momentanément obstacle. Le 11 mai, M. Tarte, député et direcleur du Canadien, formula ses griefs devant la Chambre des communes d'Ottawa. Il déclara que de 1883 à 1890 M. Thomas Mac Greevy, député de Québec-Ouest, avait reçu de la Société Larkin, Conolly et 0% la somme de 200,000 dollars en qualité d'agent de cette Société auprès de la commission parlementaire du port de Québec. Il ajouta qu'en dehors des fonds votés par le Parlement pour la construction du chemin de fer de la Baie des Chaleurs, ce député avait reçu une somme de 40,000 dollars. Il insista sur ce point que pendant toute la durée de cette période (1883 à 1890), M. Mac Greevy a habité à Ottawa la même maison que le ministre des travaux publics et qu'il cherchait à se faire considérer comme le confident et le représentant du ministre; enfin, il conclut en demandant la nomination d'une commission d'enquête. L'enquête eut lieu, et deux rapports furent présentés aux Chambres. Celui du gouvernement considérait comme prouvées les accusations portées contre M. Mac Greevy; mais, séparant la cause du ministre de celle du député, il déclarait les révélations de M. Tarte, non fondées et nullement susceptibles de porter atteinte à

la réputation de Sir Hector Langevin. Celui-ci n'avait pas voulu attendre que justice lui fût rendue pour se retirer de la vie publique. Épuisé par un travail incessant, sans repos ni trêve, il refusa l'offre que lui fit M, Abbott de garder dans son cabinet le portefeuille des travaux publics.

Les Canadiens Français pourront regretter qu'en face d'un des leurs, M. Laurier, le leader actuel du parti libéral à Ottawa, n'ait pas pris place comme chef du gouvernement l'ancien leader du parti conservateur de Québec.

Une autre affaire, plus embrouillée et plus malheureuse, a ému l'opinion tant en Angleterre et en France qu'au Canada.

Tandis que les libéraux accusaient les conservateurs d'avoir facilité certains marchés scandaleux, les conservateurs retournaient l'argument et s'attaquaient non sans raison, à la moralité de certains libéraux. Sans prendre parti dans la querelle, il convient d'exposer brièvement les démêlés auquel donna lieu la concession de la construction du chemin de fer de la Baie des Chaleurs.

Cette ligne qui doit mettre en relation directe le comté de Bonaventure et la ville de Québec et faire de Dalhousie un port permanent du Canada sur l'Atlantique était d'une importance capitale pour le Dominion et notamment pour la province de Québec. Dans ce but, une compagnie fut organisée, et dimportants subsides lui furent alloués à plusieurs reprises par la législature de Québec et par le Parlement fédéral. Ces avantages n'empêchèrent pas la compagnie de s'endetter, et la législature provinciale dut voter une indemnité de 20,000 dollars au profit des créanciers de la ligne. Les réclamations persistant, M. Mercier, premier ministre de la province, demanda la dissolution de cette Société et la formation d'une nouvelle. Peu de temps après, il entreprit un long voyage en Europe. Nous l'avons vu en France. Partout, surtout au banquet de l'Alliance Fran-

^^ous pour étudier nos modes de culture et en particulier la culture de la betterave. A côté de lui, M. Cheyne, ministre des finances de Québec, s'eflorça d'obtenir à Paris un emprunt de 50 millions de francs, pour sa province et dut se contenter de négocier avec le Crédit Lyonnais un emprunt de 20 millions remboursables en t deux ans.

En l'absence de M. Mercier, M. Garneau, commissaire des travaux publics de la province, informa M. Angers, lieutenant gouverneur, que le Conseil exécutif avait nommé un commissaire spécial, M. Langelier, pour effectuer le payement de subsides nouveaux. Ces subsides se composaient d'une concession de huit cent mille acres de terre évalués à 280,000 dollars, à raison de 35 centimes l'acre (1). M. Angers donna sa sanction à cette disposition qui devint un ordre en conseil. Jusque-là, tout paraissait conforme à la loi.

Cependant, après la prise en considération d'un bill présenté par la Compagnie du chemin de fer de la Baie des Chaleurs, puis renvoyé au comité des chemins de fer et ports du Sénat (4 août 1891), des témoins assermentés certifièrent que M. Garneau, ministre par intérim, avait signé à l'ordre de M. Langelier, deux lettres de crédit payables avant le 10 juillet suivant, l'une de 100,000 dollars sur la banque Union du Canada, l'autre

' de 75,000 dollars sur la Banque Nationale. Ces témoignages laissaient supposer que M. Ernest Pacaud, directeur de V Electeur de Québec, avait entamé des négociations avec M. Armstong en vue du rachat dudit chemin de fer à la Société concessionnaire. On allait même jusqu'à prétendre que la Société nouvelle serait assurée d'obtenir l'exploitation de cette ligne si M. Armstrong faisait à M. Pacaud une remise de 100,000 dollars sur les 175,000 dollars qui représen-

(1) L'acre vaut 40 ares 40 centiares.

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laient un équivalent en argent d'une part delà subvention promise à la nouvelle compagnie.

Des lettres lurent échangées, du 7 septembre au 17 décembre, entre M. Angers et M. Mercier, dans le détail (lesquels nous ne pouvons entrer. Notons seulement que sur la demande réitérée du lieutenant gouverneur, le premier ministre de la province a accepté que la question soit soumise à une commission d'enquête composée de trois juges. Sur ces trois juges, deux seulement firent un rapport sur les faits soumis à leur examen, le troisième juge, M. Jette, étant tombé malade pendant l'enquête.

Le rapport provisoire adressé à M. Angers, le 15 décembre 1891, établit que le marché passé entre M. Pacaud et M. Armstrong est frauduleux et contraire à Tordre public; mais il ajoute « qu'il n'est pas prouvé que M. Mercier connaissait l'existence de ce marché et que ce monsieur déclare n'en avoir en rien bénéficié ».

Le lieutenant gouverneur n'en retira pas moins sa confiance au ministère Mercier et le révoqua le 16 décembre 1891.

Tandis que ce dernier, soutenu par les libéraux, se plaignait de linconstitutionnalité du procédé de M. Angers et de l'injustice des accusations portées contre le ministère, un conservateur, M. de Boucherville, fut appelé à composer un nouveau cabinet provincial.

Le 21 décembre, M. de Boucherville parvint à constituer leministère. MM.Beaubien,Casgrain,Flynn,Nantol. Hall et Pelletier prirent la direction des difïerenl> départements ministériels et MM. Hearn, Macintosh. Masson furent nommés ministres sans portefeuille. Avec beaucoup d'habileté, le nouveau premier ministre avait su faire entrer dans celte combinaison M. L. Pelletier qui, lors des dernières élections, était un chaud partisan de M. Mercier.

Les libéraux ne se tiennent pas encore pour battus et tandis que M. Angers disgout le Parlement de Québec

(24 décembre), ils protestent contre cette dernière mesure qu'ils considèrent comme contraire à la Constitution de 1867. Les élections du 8 mars 1892 nous diront de quel côté se sont rangés les électeurs (1).

Il ne faut pas sétonner si, au milieu de tant de secousses, les atï'aires ont été languissantes. Les intérêts financiers ont été particulièrement atteints. La cote des valeurs a subi une forte dépression et, parmi les provinces qui ont davantage souffert, se trouve celle de Québec dont les obligations 5 p. 100 1874 sont tombées à 102 en fin d'année, avec un écart de 5 francs sur l'année précédente, et les obligations 5 p. 100 1883 à 103, avec un écart de 9 francs. A Ottawa, le 6 p. lOi) émis en mai 1875 a baissé de 6 francs. La rente est plus ferme et ne subit qu'une baisse de 2 francs sur le 3 1/2 et sur le 4 p. 100 et une baisse de 1 franc seulement sur le 3 p. 100.

Si, à ces valeurs, on compare les actions et obligations des chemins de fer canadiens, le contraste est saisissant. Toutes les grandes lignes sont en pleine prospérité, notamment le chemin de fer du Canadian Pacific, coté 96 1/2, qui bénéficie d'une hausse de 21 francs. Le total des recettes de celte compagnie pendant l'année 1891 a dépassé le chilfre de 100 millions de francs et les actionnaires ont reçu un dividende de o 1/2 p. 100, toutes charges payées.

La statistique du commerce du Canada avec la Grande-Bretagne est également satisfaisante. Elle prouve que les échanges entre la colonie et sa métropole sont devenus plus rapides. C'est le résultat naturel de la politique Mac Kinley, qui, fermant aux Canadiens, les

(1) Une dépêche du 9 mars, datée de Montréal, nous annonce la défaite du parti Mercier. << Sur 73 sièges de TAsseniblée législative, 52 sont obtenus par les conservateurs, 17 par les partisans de M. Mercier, 4 par les indépendants. Un mandat d'arrêt est lancé contre M. Mercier et ses collègues du cabinet libéral, impliqués dans l'affaire de corruption. »

États-Unis, les oblige à chercher des débouchés dans l'ancien continent.

Politique extérieure. — Les tentatives de rapprochement (jui semblaient devoir aboutir à un traité de réciprocité commerciale entre le Canada et les États-Unis, n'ont pas donné les résultats qu'on espérait. Sir John Macdonald, d'accord avec M. Blaine, se proposait de soumettre aux négociateurs le règlement des points suivants : 1° renouvellement du traité de commerce de 1854 dans ses parties essentielles; 2' facilités à accorder aux pêcheurs de l'Atlantique pour se procurer l'appât et transborder leurs cargaisons; 3° législation sur la pêche du maquereau et les autres pêches non réglementées; 4" sauvetage des navires naufragés; 5° délimitation entre l'Alaska et le Dominion; 0° abrogation de toute autre convention antérieure relative aux pêcheries.

Rattachant ainsi ses négociations à celles que Terre- Neuve avait entamées avec les États-Unis, le gouvernement dOtlawa comptait obtenir cette triple solution : trancher son diflérend avec le Cabinet de Saint-Jean; régler d'une façon définitive la question de l'Alaska cl de la mer de Behring; faire disparaître enfin les désastreuses conséquences du bill Mac Kinley.

Malheureusement, les avances faites d'abord par M. Blaine d'une manière officieuse, n'eurent pas de suite. Il prétexta l'absence du Président Ilarrison et le désir qu'avait celui-ci de prendre directement part aux négociations. On convint de se réunira Washington en octobre; mais, octobre venu, les États-Unis demandèrent de nouveaux délais.

Malgré le mauvais vouloir du gouvernement américain, la question de la mer de Behring est près d'aboutir. Une commission composée de (juatre commissaires, deux pour chaque nationalité, a été envoyée sur les côtes d'Alaska pour étudier l'affaire. L'enquête a donné lieu à un rapport fait en commun, et il est actuellement

décidé que, pour trancher le différend, les deux Confédérations auront recours à un arbitrage.

Le même esprit de concorde qui s'est manifesté dans la commission d'enquête chargée de la délimitation de l'Alaska et du Dominion, n'a pas prévalu dans les relations qu'eurent au sujet des pêcheries de l'Atlantique, les deux « colonies sœurs. » (V. Terre-Neuve.)

Nécrologie.

LecuréLaheUe est mort le 4 janvier 1891. Nommé curé de Saint-Jérôme en 1866, il entreprit, dès cette époque, l'œuvre de colonisation qui l'a rendu célèbre. Ce rude pionnier qui explorait les régions inconnues du Nord, qui groupait des colons et créait des villages, a forgé de toutes pièces une quarantaine de paroisses françaises prospères, dans la seule province de Québec. En 1888, M. Mercier se l'attacha comme ministre-assistant de l'agriculture dans la province. Comme tel, le curé Labelle vint en France pour attirer des colons de notre race au Canada et Paris lui fit un accueil enthousiaste. Cet homme d'action, qui succomba dans la force de l'âge, restera légendaire parmi les colons, sous le nom de <> Roi du Nord » et sous cette appellation plus exacte d' « Apôtre de la colonisation ».

Sir John Macdonald, né à Glascow le 11 janvier 1815, entra au Parlement canadien en 1847 et reçut aussitôt un portefeuille ministériel. Sous le régime de l'Union des Canadas, il fit successivement partie des cabinets Mac-Nab-Morin, Taché-Macdonald, MacdonalJ-Cartier, Cartier-Macdonahl. Ces deux noms de Cartier et de Macdonald resteront étroitement liés dans l'histoire, comme étant ceux des deux représentants de la race anglaise et de la race française qui ont le plus contribué à fonder la Confédération canadienne. De 18G2 à 1864, Macdonald et Cartier durent quitter le pouvoir. Dés leur retour aux affaires, ils jetèrent les ba*es de la Constitution de 1867, qui, sous le titre d' « Acte de l'Amérique britannique du Nord », organisa le Dominion. Sauf un interrègne de quatre années, de 1874 à 1878, Sir John Macdonal gouverna le pays avec une souplesse d'esprit et une clairvoyance qui lui faisaient éviter plutôt que surmonter les difficultés qu'il voyait poindre au loin ou qu'il savait prévoir. Il mourut le 6 juin 1891, âgé de soixante-seize ans. Sur quarante-quatre années de vie publique, il est resté trente-huit ans ministre et vingt ans le « Premier » du cabinet fédéral. v

Baron Hulot.

Le 11 mars 1891, le gouvernement de la République française et le gouvernement de S. M. Britanniqu.', ayant résolu de soumettre à un arbitrage la solution de certaines difficultés survenues sur la partie des cotes de Terre-Neuve comprise entre le cap Saint-Jean et le cap Raye en passant par le Nord, ont arrêté d'un commun accord les dispositions suivantes :

" 1. La Commission arbitrale jugera et tranchera toutes les question? >le principe qui lui seront soumises |)ar l'un ou l'autre gouvernement ou par leurs délégués, concernant la pêche du homaril et sa préparation {concerning llie catching and préparation of lobsios (i)sur la partie susdite des côte? de Terre-Neuve

« 2. Les deux gouvernements s'engagent, chacim en ce qui le concerne, à exécuter les décisions de la Commission arbitrale.

« 3. Le modiis virendi «le 1890 relatif à la pèche du homard ei à sa préparation est renouvelé purement et simplement pour saison de pèche de 1891. '\

« 4. Une fois que les questions relatives à la pèche du homard» et à sa préparation auront été tranchées par la Commission, ellftpourra être saisie d'auires questions subsidiaires n-Lalives auX pêcheries de la p.irtie susdite des côtes de Terre-Neuve et sur le texte desquelles les deux gouvernements seront préalablement tombés d'accord.

« 5. La Commission arbitrale sera composée : !<> de trois spécia-

(1) Cette citation du texte anglais a pour luit de montrer la distinction que le Cabinet prétend établir entre la poche et la capture du homard. (V. année 1890, Terre-Neuve.)

listes on juriiJConsuUes désignés d'un commun acconl par les deux gouvernements ; 2° de deux délégués de chaque [)a.vs qui seront les intermédiaires autoiisés eutre leurs gouvernements et les autres arbitres.

(1 6. L;i Commission arbitrale ainsi formée de sept membres, statuera à la majorité des voix et sans appel.

« 7. Elle se réunira aussitôt que faire se pourra.

« Fait à Loudres, le 11 mars 1891.

Signé : Waddington, Samsbl'uy.

Le n mars, ont été désignés comme arbitres par les deux gouvernements : 1° M. Martens, professeur de droit des gens à l'Université de Saint-Pétersbourg; 2° M. Rivier, consul général de Suisse à Bruxelles ; 3° M. Gram, ancien membre de la Cour suprême de Norvège.

Cet accord et la désignation des arbitres qui le suivit donnaient lieu de croire que la question des pêcheries de Terre-Neuve, si souvent débattue, allait enfin aboutir à une solution définitive.

Sans remonter à l'origine des débats, il convient de rappeler que, depuis la Restauration, l'Angleterre ne discute plus la légitimité des prétentions de la France. Toutes les difficultés ont été soulevées par Terre-Neuve qui persiste, malgré les traités, à se considérer comme la maîtresse souveraine de toute l'étendue du territoire de l'île. Pour éviter des conflits entre les pêcheurs, des arrangements ont été conclus en 1857, en 1884 et en 1883 (1), dans lesquels la France et l'Angleterre se faisaient des concessions réciproques ; mais, chaque fois, les conventions n'ont pu sortir leur effet, par suite du refus de ratification, opposé à sa métropole par le gouvernement colonial.

Les difficultés, loin de s'aplanir, se sont accrues dans

(1) Voir le Livre. /aune, publié le 17 mars 1891, concernant les pêcheries de Terre-Neuve. Cet important document fait honneur au ministère des affaires étrangères de Frauce.

ces dernières années, en raison du développement de certaines pêcheries comme celle du homard. Force fut de recourir à un arbitrage sur la question des homarderies, en réservant tout point qui toucherait au principe même de nos droits tels que les traités l'ont établi. Il importait également de stipuler, comme le fait l'accord du H mars, que les deux gouvernements de France et d'Angleterre « s'engagent, chacun en ce qui le concerne, à exécuter la décision de la Commission arbitrale », sans quoi toute promesse de l'Angleterre à la France demeurerait illusoire.

Comme on le prévoyait, le cabinet de Saint-Jean combattit cet arbitrage dont il désapprouvait le caractère limitatif. Le secrétaire d'i^'ltat pour les colonies à Londres, lord Knutsford, formula à la Chambre des lords, le 21 mars 1891, l'intention du gouvernement britannique d'assurer l'exécution du yno'ius vivendi ; il introduisit même un bill, en vue de conférer aux agents anglais présents sur les lieux, les droits et prérogatives indispensables pour assurer celte exécution.

Aussitôt, Terre-Neuve protesta contre la législation coercitive du gouvernement impérial et envoya à Londres une délégation du Parlement colonial. Sir William Whiteway, premier ministre de l'ile, prit la parole à la barre de la Chambre des lords. Avec beaucoup d'éloquence, il plaida le rejet du bill et revendiqua pour les tribunaux de Terre-Neuve le droit exclusif de régler les différends entre pêcheurs anglais et pécheurs français. Néanmoins, le bill passa à la Chamb re Haute et vint, le 5 mai, devant la Chambre des communes, où il fut adopté, le 12 mai, en première lecture. L'obstacle paraissait franchi, au moins en ce qui concernait l'application du modus vivendi au cours de la saison de pêche de 1891. Mais, par une volte-face singulière, le Cabinet de Saint-James, qui avait d'abord repoussé énergiquement l'ajournement du bill Knutsford, l'accepta le 28 mai, quand ce bill fut discuté en seconde lecture. Quelle était la cause d'un tel reviro-

ment? — Le Parlement colonial, désireux de placer la Chambre des communes de Londres devant un fait accompli, et déterminé, d'autre part, à refuser le contrôle de l'Angleterre, venait d'adopter, le 26 mai, un bill semblable à celui de lord Knutsford, sauf cette différence qu'il ne serait valable que pour trois ans. Cette marque de bonne volonté, ou plutôt cette manœuvre, parut satisfaire la Chambre des communes, qui se contenta de voter une résolution portant que le Parlement donnerait son appui au gouvernement pour faire exécuter les traités et conventions passés avec la France. Mais une résolution n'est pas un bill. Comment concilier d'ailleurs une disposition temporaire avec celte déclaration du ministre des colonies à la Chambre des lords : « Il importe de s'arrêter à des mesures permanentes correspondant aux obligations permanentes de la colonie et de l'Angleterre vis-à-vis de la France » ? L'attitude, prise jusque-là par le gouvernement anglais, faisait espérer mieux. Aujourd'hui, c'est le Cabinet de Saint-Jean qui prétend faire appliquer lui-même le modus vivendi, pour une durée de trois ans seulement. Ces démêlés entre colonie et métropole importent peu à la France. Diplomatiquement, celle-ci n'a qu'une revendication à formuler : exiger une garantie effective pour l'exercice de ses droits.

L'obstination et l'intolérance du gouvernement de Terre-Neuve l'ont récemment jeté dans de nouvelles difficultés.

Non contente de chercher querelle aux pêcheurs français, cette île turbulente s'attaqua à sa « coloniesœur » le Canada, c'est-à-dire aux propres sujets de S. M. Britannique.

Le Parlement de Saint-Jean votait, il y a quatre ans, une loi interdisant la vente de l'appât nommé boette aux pêcheurs non Terre-Neuviens, qui ne seraient pas munis d'une autorisation du gouvernement colonial. Comme cette mesure, dirigée plus spécialement contre

la France, était, dans sa teneur, d'une portée générale, le Dominion protesta, et sa protestation fut appuyée par l'Angleterre. Devant cette attitude, le premier ministre de l'île, Sir Robert Thornburn, dut informer les Cabinets de Westminster et dOltawa que le Bait Bill ne concernait pas les Anglais et que ni eux, ni leurs colons ne seraient inquiétés dans les pêcheries de Terre-ISeuve.

Les choses restèrent en l'état jusqu'au jour où Sir William Whiteway prit la direction des affaires. Sans tenir compte des engagements de son prédécesseur, Sir Robert Thornburn, il requit contre les pêcbeurs canadiens l'application du Bait Bill, tandis qu'il laissa les Américains pêcher dans les mêmes eaux en toute sécurité. Cette conduite, qu'on ne pourrait pas justifier, s'explique par le dépit qu'occasionna au gouvernement de Saint-Jean la rupture des négociations qu'il avait engagées avec Washington, De temps immémorial, en effet, l'Angleterre a traité avec les États- Unis la question des pêcheries en bloc, qu'il se soit aui du Canada, de Terre-Neuve ou d'elle-même. Sir John Macdonald, mécontent de l'exclusion dont le Dominion avait été l'objet au cours des pourparlers, fit valoir cette considération auprès du Colonial Office de Londres et contribua de la sorte à faire refuser par la métropole la ratification du traité de commerce négocié par Sir William Whiteway avec la République américaine. On peut donc considérer l'application du liait Bill aux pêcheurs canadiens comme une mesure de représaille.

Jusqu'alors, le Dominion avait bénévolement accorde, par un procédé de bon voisinage, certains avantages à sa « colonie-sœur ». Le poisson étranger payait des droits élevés en entrant au Canada. Seul, le poisson de Terre-Neuve, qui est l'article d'exportation le plus important de l'Ile, passait en franchise. L'exemption fut supprimée et les pêcheurs terre-neuviens furent soumis au sort commun.

Loin de désarmer, Sir William Whiteway riposta en

frappant de droits additionnels les produits canadiens. 11 est fort à craindre que cette guerre de tarifs ne profite qu'aux Américains. 38 centièmes des importations de Terre-Neuve proviennent du Canada, 19 centièmes seulement sont fournis par les États-Unis. Les relations qui s'étaient établies entre les deux colonies anglaises étaient à leur avantage réciproque. Leur désaccord ne pourra que nuire à chacune d'elles. Le Cabinet d'Ottawa, pénétré de ce sentiment, propose d'en référer au Jwiicial Committee du Conseil privé de l'Empire. Le Cabinet de Saint-Jean s'obstine dans son refus ou pose des conditions comme celle-ci :

« Les bateaux canadiens pourront entrer librement dans les ports de Terre-Neuve, si le Canada veut unir ses etfurls à ceux de l'île pour former une croisière, destinée à faire respecter par les pêcheurs français les conditions du Balt Bill. »

Cette proposition que nous empruntons à une citation de M. C. IL Tupper, haut commissaire du Canada à Londres, témoigne assez de la disposition d'esprit apportée par le gouvernement de Saint-Jean dans 'affaire des pêcheries. M. Tupper ajoute : « Il se peut ue, devant l'attitude obstinée de Terre-^^euve, le Parlement impérial soit maintenant forcé, bien qu'il lui en coûte, de prendre des mesures sévères pour abroger le Bait Bill. »

C'est à cette détermination qu'il faudra tôt ou tard aboutir.

Baron Hulot.

Le b\^ et le 52" Congrès; la législation; les partis, les Etats.

Les vices de la Constitution des Étals-Unis, en même temps que l'esprit pratique et le sens politique du peuple, ont eu occasion de se faire jour en 1891. En novembre 1890, le pays s'était prononcé avec une majorité écrasante contre le parti républicain au pouvoir, contre les pouvoirs publics, exécutif et législatif. Malgré cela, rien n'a été changé dans l'administration ou dans la direction des affaires ; le Président est resté en place, ses ministres sont demeurés en fonctions, la Chambre impopulaire a continué de voter des mesures plus ou moins bonnes ; le Sénat s'est obstiné à violenter le sentiment national en discutant une loi presque universellement blâmée : un bill électoral qui tendait à confier la constitution des bureaux électoraux et la proclamation des élus du scrutin aux tribunaux fédéraux, ce qui était contraire aux di'oits des États, les Étals ayant seuls à déterminer comme ils l'entendent le choix de leurs envoyés, députés ou sénateurs; on croit peu d'ailleurs au désintéressement des tribunaux fédéraux en matière électorale. Les sénateurs de l'opposition firent

me résistance désespérée. Leur constance finit par triompher. Après des débats de plusieurs semaines, luit sénateurs républicains de l'Ouest se joignirent à îux et firent rejeter le bill. Sans cet acte de prudence stde patriotisme, il est difficile de prévoir quel aurait été [e résultat du mécontentement public. Déjà les législateurs du Sud avaient décidé de ne pas prendre part à l'Exposition universelle de Chicago ; d'autres législatures du Nord, républicaines, votaient des ordres du jour imposant à leurs représentants à Washington une conduite difTérente de celle qu'ils semblaient s'attacher à suivre.

Pendant sa deuxième et dernière session (4 décembre 1890 — 4 mars 1891), le 51* Congrès a voté quelques lois importantes : une loi portant de 332 à 336 le nombre des députés en raison de l'accroissement de population constaté par le recensement du 26 novembre 1890 (chiffre officiel 62,622,2.30 habitants); les républicains estiment que, surTaugmentation de 24 membres qui résulte de la répartition nouvelle, 13 appartiendraient à leur parti; de là leur hâte à faire passer la nouvelle loi qui n'entrera en vigueur qu'au mois de novembre 1892. — La loi sur la propriété littéraire votée le 3 mars. Elle reconnaît en principe les droits des auteurs étrangers, mais elle interdit l'importation de l'étranger de tout ouvrage imprimé et déposé aux États- Unis, et elle oblige de publier aux États-Unis les œuvres étrangères que l'on veut y voir protégées (1). — La loi qui accorde à la marine marchande américaine de larges subventions, sous le nom de subventions postales. Tout navire en fer ou en acier construit aux États-Unis, commandé, en partie au moins, par un équipage américain, pourra obtenir des dépêches postales pour l'étranger et recevoir, en conséquence, du ministre des

(1) V. le texte de cette importante loi, avec de très intéressants commentaires, dans le Jownal du droit international privé, 1891, p. 309 et 379, et 1892, p. 547 et s.

Étals-Unis une allocation, par mille marin parcouru, de 20 francs, de 10 francs, de 5 francs, de 3 fr. 30, sui van tquil jaugera 8, 000, 3, 000, 2, 300 et 1,300 tonneaux avec des vitesses respectives de 20, 16, 14 et 12 nœuds. La seule Compagnie du Pacific Mail, qui fait le service du Brésil et du Japon, calcule que, du fait de cette loi, elle va encaisser 3 millions de francs par an, sans un centime de dépense de plus; les actions de cette Compagnie ont bénéficié d'une hausse immédiate : elles donnaient d'ailleurs déjà de bons dividendes. Aussi les démocrates ont-ils soutenu jusqu'au dernier moment que ce régi me de subvention, qui est contraire à l'esprit sinon à la lettre de la Constitution américaine, ne modifierait en rien l'état de décadence dans lequel se trouve la marine marchande aux États-Unis, décadence dont ils voient la cause, et avec raison, dans l'exagération du tarif et dans l'élévation des salaires qui en résulte. — La loi qui dote la juridiction fédérale de Cours d'appel de province destinées à diminuer le travail excessif qui s'accumulait à Washington au greffe de la ) Cour suprême. — La loi qui interdit l'entrée des États- Unis aux immigrants disqualifiés, criminels, contumaces, fous, mendiants. — La loi qui limite désormais les facilités d'acquérir des terpes publiques : tout individu naturalisé pouvait obtenir des Domaines la concession de 480 arpents, à titre de foyer, de premier achat, de plantation, dans des conditions de prix extrêmement favorables, quand il y avait même un prix à payer. Ces * avantages sont supprimés, et il ne serait pas surprenant ■ que l'immigration, qui a fait la fortune des États-Unis durant ces quarante dernières années, ne se trouvât ralentie du lait de ces mesures. Ce ralentissement ne pourrait que profiter à la colonisation de l'Afrique. — Une nouvelle loi créant un service d'inspection à l'exportation du bétail; l'administration espère, grâce à cette surveillance, si elle est bien faite et digne de confiance, obtenir plus facilement l'accès des manches européens qui se ferment devant les viandes et les animaux sur

pied de provenance américaine. — Loi tendant à rembourser 75 millions de francs aux États qui, au déijut delà guerre de Sécession, avaient établi des contril)utions directes pour suijvenir aux besoins du Trésor l'édéral.

Le Congrès a rejeté un bill permettant à la majorité de clore la discussion après un temps raisonnable.

Afin de protester contre Fintolérance du « tzar» Reed, le président de la Chambre des repréi-entants, les démocrates n'ont point pris l'initiative, conformément à l'usage, à la lin de la session, de demander un vote de remerciement en raison de la manière impartiale dont le président s'est acquitté de ses devoirs dans la direction des débats. Cette abstention ne s'était encore produite que trois fois au Capitole, en 1801, en 1839 et en 1857. C'est un membre de la majorité, le major Mac Kinley lui-même, qui a proposé les Ihnnks.

L'opposition contre le bill Mac Kinley de la part des démocrates a continué durant toute l'année. Le programme rédigé par la Convention démocratique de riowa à la fin de juin exprime assez bien l'opinion générale du parti à ce sujet. En voici le passage saillant :

Nous dénonçons le bill Mac Kinley, ses promoteurs, ses défenseurs, les motifs qui les guident et les sophisraes qu'ils soumettent à. l'approbation du peuple. Cette législation augmente le prix des choses nécessaires à l'existence, encourage les industriels, les syndicats et les combinaisons malhonnêtes, met en lutte une partie du pays contre l'autre, pille la majorité du peuple pour le bénéfice d'une poignée d'individus, menace le pays d'une aristocratie riche d'argent mal acquis, corrompt les pouvoirs publics, danger le plus grave pour le maintien de nos institutions démocratiques. Nous demandons le même traitement pour tous; nous insistons pour que toutes les dispositions excessives du tarif soient écartées dans l'intérêt même de notre marine marchande et de l'ouverture de nouveaux débouchés à notre production. La prime aux cultivateurs qui s'occupent de sucre n'a rien qui justifie son introduction dans le tarif Mac Kinley. C'est le pillage du Trésor dans l'intérêt d'une classe spéciale qui n'a pas plus droit à l'aide du Trésor que les éleveurs de porcs de l'Iowa, qu8 les cultivateurs de maïs ou que les pionniers qui vont avec

millfi souffrances travailler notre sol aux limites de la civilisation.

De son côté, le parti républicain n'est pas resté inactif. Il n'a rien négligé au dehors et au dedans, pour essayer d'effacer l'impression produite par sa défaite électorale de l'année précédente et reconquérir du prestige. Les élections qui ont eu lieu au commencement de novembre dans quelques États ont été le préambule de la grande bataille présidentielle de Tan prochain.

Il s'agissait seulement, il est vrai, de doter quelques États de gouverneurs et de Chambres, et ces nominations sont dictées surtout par des intérêts locaux. Néanmoins, il n'était pas indifférent d'apprendre si les grands États resteraient fidèles aux principes qu'ils avaient proclamés l'an passé, s'ils se montreraient aussi fermement opposés au parti qui a établi, aux États-Unis, un système de protection à outrance, ou si l'application du nouveau tarif, amendée par la conclusion de conventions commerciales, avait ramené au gouvernement quelques-uns de ses infidèles amis. Il semble résulter des chiffres publiés que l'administration s'est quelque peu relevée du désarroi où elle s'était trouvée jetée, il y a un an, à la suite de sa mémorable défaite. L'Ohio, qui avait refusé au major Mac Kinley un siège au Congrès, l'a élu gouverneur à 21,000 voix de majorité et lui ;i ainsi assuré une situation qui va le mettre à même de poser sa candidature à la vice-présidence des États- Unis. Bien des causes locales ont pu contribuer à ce succès; mais ce succès, sur un tel nom surtout, n'aurait pas été possible si les mêmes sentiments, qui s'étaient si énergiquement exprimés l'an dernier contre la politique économique du major, subsistaient encore au même degré. Le Massachusetts et l'Iowa ont élu dt-s législatures républicaines, mais des gouverneurs démocrates. New- York a élu gouverneur le candidat démocrate Flower par 47,000 voix de majorité. Il convient de remarquer que les législatures locales se nomment

au scrutin d'arrondissement et que les circonscriptions ont été divisées en vue d'assurer pour longtemps le triomphe des républicains, tandis que les élections de gouverneurs ont eu lieu au scrutin de liste. Or, les électeurs présidentiels sont généralement choisis au scrutin de liste ; comme ce sont les démocrates qui ont vaincu aux élections d'automne faites avec ce mode de scrutin, dans trois grands États du Nord, et que les États du Sud leur sont assurés, les chances présidentielles paraissent donc être de leur côté. Quoique les candidatures présidentielles ne doivent être officiellement présentées qu'aux Conventions des deux grands partis, plusieurs ont en fait été posées : celle du président en charge, M. Harrison, du côté des républicains, et celle de son prédécesseur, M. Cleveland, pour les démocrates. M. Cleveland aura pour plus rude concurrent dans son propre parti M. David Hill, sénateur de New- York et ancien gouverneur du même État. Quant à M. Harrison, on ne sait encore s'il aura à lutter contre M. Blaine ; le secrétaire d'État a gardé pendant toute l'année une réserve absolue sur ses intentions; on suppose qu'il ne se décidera que quand il aura mûrement pesé les chances du parti répuïjlicain. A titre d'indice, il nous paraît curieux de donner le résultat de la consultation demandée au mois de septembre aux 775 délégués républicains de New- York sur la question suivante : Supposé que M. Blaine se présente, l'an prochain, aux élections présidentielles, voteriez-vous pour lui ou sinon quel serait votre candidat préféré? Les réponses se sont trouvées donner 639 voix à M. Blaine, 16 à M. Harrison, 1 au major Mac Kinley ; 113 délégués n'ont pas répondu.

Au mois de juillet, le Comité national républicain réuni à Washington a nommé président M. Clarkson à la place de M. Quay, démissionnaire. Le 23 novembre, il a choisi Minnéapolis, en Minnesota, comme lieu de réunion de l'Assemblée générale du parti qui désignera le candidat présidentiel aux élections de novembre 1892.

Le parti a voulu faire par là une gracieuseté au Nord- Ouest, aux États agricoles qui lui ont fait défection en 1890. De ce que le choix ne s'est porté ni sur Cincinnati, quartier général de M. Harrison, ni sur Indianapolis, quartier général du major Mac Kinley, on en a conclu que le comité central n'était pas favorable aux candidats de ces localités et on a cru y voir la preuve que la campagne se fera au profit de M. Blaine, qui est plus populaire dansl'Ouestqu'aucun autre républicain. La convocation porte que la réunion aura lieu le mardi 7 juin, à midi, et qu'elle se composera de délégués que les comités du pays devront envoyer à raison de deux par chacun des sièges que ces États occupent à la Chambre et au Sénat de Washington. C'est donc plus de 800 personnes qui auront à être élues dans la forme adoptée par le parti et qui devront former la grande Convention. Le Comité central démocratique n'a encore pris aucune mesure de ce genre.

Au mois de mai, l,il8 délégués d'Associations ouvrières et de l'Alliance des fermiers, appartenant à] trente-deux des quarante-quatre États de l'Union, si sont réunis à Cincinnati et ont fondé le parti du peuple^ tke penple's pnrlij. Ils ont voté des résolutions en faveur" de la frappe libre de l'argent, de l'émission de billets des États, d'un système de prêts à 2 p. 100 consentis par l'État aux agriculteurs, de lois restrictives de la faculté des étrangers de posséder des terres, de la surveillance des chemins de fer et, au besoin, de leur acquisition par le gouvernement fédéral. Ainsi que nous le disons plus loin, ce nouveau parti a joué un rc'le très efiacé en 1891 en raison de la bonne récolte.

Le 52^ congrès s'est réuni le 7 décembre. La Chambre des représentants comprend 243 démocrates et 89 républicains. M. Crisp, de Géorgie, a été élu président par 240 voix contre 83 données au candidat républicain et 8 au candidat fermier. Le Sénat comprend 47 républicains et 41 démocrates. Le message présidentiel ne contenait rien de saillant, si ce n'est quelques phrases

menaçantes à l'égard du Chili à l'occasion de l'affaire du Baliimore (V. infrà el Chili).

M. Wiiidom, secrétaire de la Trésorerie, mort au mois de février, a été remplacé par M. Charles Fostor. W. Proctor, ministre de la guerre démissionnaire, a eu pour successeur M. Elkins.

— Dans les États, une des législatures qui ont tenu le plus l'attention en éveil, bien qu'elle ait fait peu de besogne législative, est celle de l'État d'illinois. Depuis plus de trente ans, lÉtat d'illinois était républicain; les circonscriptions électorales y ont été découpées de telle manière que les démocrates, rejetés tous en bloc dans quelques districts, avaient eu jusqu'alors peu de chance d'y faire figure. Mais, grâce aux conversions produites par le bill Mac Kinley, grâce aussi au système de la représentation proportionnelle, l'Assemblée générale de l'IUinois s'est enfin trouvée partagée en deux parties presque égales ; il suffisait de deux voix pour donner la majorité aux démocrates; ils les ont obtenues. Deux membres du parti des fermiers se sont ralliés à eux et après plus de 60 séances et après 156 ballottages avec appel nominal, chaque fois de 204 noms, M. le général Palmer, un ancien républicain converti aux principes démocratiques, a été élu sénateur des États-Unis.

Le Kentucky s'est donné une nouvelle Constitution. Celle-ci établit le système de vote australien — le vote privé dans un cabinet particulier — et condamne la formation des trusts et syndicats; elle n'accorde aucun droit de vote aux femmes.

Le Texas a voté cinq amendements à sa Constitution.

— La politique envers les Indiens s'est inspirée du même esprit que précédemment. Une nouvelle partie de leurs Réserves a été livrée aux citoyens de l'Union. A 200 lieues environ au nord-ouest de la Nouvelle-Orléans, se trouve une région dont les conditions d'existence sont assez bizarres. C'est là que, bon gré mal gré, ont été refoulées ou placées toutes les tribus indiennes

qui occupaient autrefois le sud du pays. Nombre de ces tribus sont civilisées et les Cinq Nations ont Président et Parlement comme des États européens : les États- Unis n'exercent sur elles qu'une sorte de protectorat ou de tutelle. A côté de ces nations formées par les Osages, les Cherokees, les Creeks, les Choclaws et les Cbikasans, maints autres groupes vivent encore à l'état nomade dans les limites qui leur ont été assignéesà la suite dun siècle de luttes. Tels sont, entre autres, les Sacs et Foxes, les Pottawatomis, les Jowas, les Chaunis. Ceuxci se sont décidés, à la suite de conférences avec les commissaires du gouvernement fédéral, à abandonner leur genre de vie et à se fixer sur des espaces déterminés de leurs Réserves, à raison de IGO arpents par tête, et à titre non plus de propriété commune à la tribu, mais de propriété personnelle. Défalcation faite de ces allocations personnelles, la Réserve laissait libres plus de 800,000 arpenls au sujet desquels un traité a été conclu entre les Indiens et l'administration : pour chaque arpent abandonné ils ont reçu un dollar; en échange, ces terres ont été cédées au public par l'administration, et le 22 septembre elles ont été, en vertu d'une proclamation présidentielle, déclarées libres et accessibles au premier occupant. Plus de dix mille personnes attendaient à la frontière du territoire le signal qui devait leur permettre de se précipiter sur les terrains convoités. Comme d'habitude, en pareil ca-, les plus forts ont eu les meilleurs lots, des coups de fusil ont été échangés et il y a eu plusieurs tués et blessés. — L'antique organisation politique des Mormons a achevé de se désagréger. Les propriétés de l'Église mormone, dévolues par la loi à l'État, ont été laissées enti'e les mains du « receveur >> afin d'être employées à des usages charitables. C'est la Cour suprême qui a rendu celle décision (mai), en attendant que le Congrès fixât définitivement l'emploi de ces biens.

'X-es finances publiques ; V activité économique du pays.

Toujours florissantes, les finances ne sont pourtant

las sans inspirer quelques inquiéluues pour l'avenir.

\è bill Mac Kinley a fait perdre aux manufactures euro-

iéennes un débouché annuel d'environ 450 millions de

tancs de leurs produits, et, de ce fait, les recettes doua-

lières fédérales ont éprouvé une perte de 207 millions

de francs du 1" octobre 1890 au 31 août 1891. Si, à

cette moins-value considérable, on ajoute les excédents

de dépenses qui incombent au Trésor du chef des primes

à payer au sucre indigène, à raison de deux sous par

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