PRÉFACE VII
est arc-boutée, d'un côté, par l'Allemagne et ses alliés, elle l'est, de l'autre, par la France et la Russie, et pour qu'elle dure, le mieux est qu'il n'y ait pas dans un sens une poussée plus forte que dans l'autre. — Triste paix assurément ! paix précaire qui ne se maintient que par une sorte d'équilibre des armes; mais, si lourde et ruineuse qu'elle semble, c'est l'unique paix que puisse, de longtemps, goûter la nouvelle Europe.
Pour que l'Europe pût en connaître une autre, il faudrait que la Triple alliance prit fm. Or, la Triple alliance a précisément fait un nouveau bail en 1891. Et, pour renouveler leurs engagements, les trois puissances n'ont pas attendu l'échéance de leurs traités. Les grands ministres de la Triple alliance, M. de Bismarck, M. Tisza, M. Crispi n'étaient pourtant plus là pour en resserrer les nœuds. L'alliance a survécu à leur règne ministériel. Chez nous, lors de la chute de M. Crispi, au commencement de 1891, quelques naïfs ont cru que l'Italie allait s'empresser de ressaisir sa liberté. C'était s'abuser sur l'Italie et sur les ressorts de la politique italienne. J'étais à Rome au lendemain du renversement de M. Crispi. Le patron de la « mégalomanie » était devenu l'homme le plus impopulaire du royaume. Les masses, qui ont toujours besoin de bouc émissaire, rendaient le Sicilien responsable des souffrances qu'imposent à la Péninsule les armements
viii PRÉFACE
de la Triplice. Mais, dans l'Italie uniliée, les masses comptent encore peu. Il n'y a eu de changé qu'une signature au bas des traités qui lient l'Italie à l'Allemagne et à l'Autriche. M. di Rudini ne pouvait refuser d'y apposer son nom. Qui veut être ministre du roi Uumbert doit accepter la Triple alliance. C'est, pour le Quirinal, la condition sijie qua non. xAux yeux de la maison de Savoie l'alliance austroallemande reste une alliance dynastique, une sorte d'assurance mutuelle monarchique contre les périls du dehors et du dedans. Le Parlement italien, le cabinet en ignorent les conditions; le roi et son premier ministre sont seuls à les connaître. Il s'est bien rencontré, à Montecitorio, des indiscrets pour réclamer communication des traités; on leur a répondu que cela ne regardait pas la Chambre. L'unique différence entre la politique de M. di Rudini et celle de M. Crispi, c'est que la première se piquait d'être moins fastueuse et moins nerveuse ; c'est surtout qu'elle prétendait ménager davantage les forces de l'Italie, — problème insoluble pour qui veut maintenir les charges militaires sous lesquelles plie le royaume.
Le renouvellement de la Triple alliance n'a pas seul marqué l'année 1891. Les nœuds diplomatiques, Berlin les a renforcés par des liens économi<[ues. Sur l'alliance militaire s'est greffée une alliance commerciale à laquelle on s'efforce d'attirer
PRÉFACE ix-
tous les États secondaires d'Orient et d'Occident, de façon à conquérir, pour l'Allemagne et l'Autriche, l'hégémonie industrielle du continent. Ce n'est pas que Berlin ait renoncé au protectionnisme ; mais, de même que les États-Unis d'Amérique, l'Allemagne a découvert qu'il n'était pas impossible de marier le régime protecteur au système des traités de commerce ; — tandis que la France repoussait, aveuglément, tout nouveau traité, sous prétexte de garder « la liberté de ses tarifs » .
C'est ainsi que, l'année même où elle se félicitait d'être sortie de l'isolement politique, la France s'est complue à s'enfermer dans l'isolenient économique, au risque de détourner d'elle, à son détriment, tous les courants commerciaux et de voir ses voisins, grands et petits, liés par traité à Berlin, devenir les clients et les satellites de l'Allemagne. Il semble que la France eût dû s'efforcer, au moins, d'opposer, à la Triple alliance, une entente commerciale franco-russe. C'eût été resserrer l'amitié des deux pays en les y intéressant, tous deux, par des avantages matériels — alors que, jusqu'ici, il faut bien le dire, tout le profit de Cronstadt a été pour le trésor russe, auquel l'épargne française a joyeusement porté ses louis d'or, sans même regarder au taux d'émission des emprunts timbrés de l'aigle à deux têtes.
Et pendant que, avec une intelligence inégale, la France et la Triple alliance modifiaient, en sens