‹ La vie politique à l'étrangerChapitre 18 sur 68 · L. Bresson · texte numérisé non relu

L. Bresson

De tous les États du vieux continent, le Portugal est certainement celui qui, pendant Tannée 1890, a subi les plus dures épreuves. Le conflit avec TAngleterre, à propos des possessions de l'Afrique du sud, a pris une gravité inattendue et s'est bientôt compliqué d'une crise intérieure. A plusieurs reprises on a pu croire que le trône allait sombrer au milieu de la tempête, sous les efforts du parti républicain. Des difficultés financières, auxquelles, comme on le verra, la spéculation n'était peut-être pas tout à fait étrangère et qui, dans des temps plus calmes, n'eussent sans doute pas paru insurmontables, ont comblé la mesure. Devant ces trois faits, presque tous les autres s'effacent.

Il semblait, à la fin de décembre 1889, que le conflit anglo-portugais fût sur le point d'entrer dans une phase de conciliation. On disait, et c'est là-dessus que nous avions clos notre précédente chronique, que l'Angleterre était toute disposée à temporiser afin d'examiner les griefs et les prétentions du gouvernement de Lisbonne. Le 2 janvier 1890, à l'ouverture de la session des Cortès, le roi don Carlos P"" paraissait partager cette ^nnfiance quand, dans le discours du trône, il exprimait ?poir « d'obtenir un règlement équitable qui concilie ît les intérêts légitimes mis en cause et rétablirait jorowî îment le parfait accord entre les gouvernements de " x

nations unies par des liens d'amitié et des traditions séculaires ^). — D'autre part, le bruit s'accréditait que l'Angleterre, opposée en principe à un arbitrage étranger, acceptait la nomination d'une commission mixte ayant mission de délimiter amiablement les possessions litigieuses.

Mais, vers le 7, des nouvelles alarmantes commencèrent à circuler. Une note très ferme, comminatoire même, avait été remise par M. Glynn Petre, ministre d'Angleterre à Lisbonne. Lord Salisbury maintenait les prétentions anglaises et demandait au gouvernement de donner des ordres pour empêcher ses agents de renouveler des actes pareils à ceux attribués au major Serpa Pinto, ces actes pouvant mettre obstacle à une calme discussion diplomatique des questions pendantes. En même temps certains journaux anglais prenaient une attitude agressive, conseillant à l'Angleterre de s'emparer immédiatement de la baie de Delagoa et de la garder comme gage jusqu'à ce que le pavillon britannique eût été rétabli sur terre et sur le fleuve dans le Nyassaland. N'était-ce qu'un conseil, n'essayait-on pas plutôt de préparer l'opinion au coup de théâtre qui allait se produire ? Toujours est-il qu'on annonçait, d'un autre côté, de Portsmouth le départ de l'aviso Enchantress avec des ordres cachetés pour les cuirassés Benbow et Colossus en stationnement à Gibraltar. Le 9, cependant, le ministre de la marine déclarait encore à la Chambre des pairs, à Londres « que l'afTaire n'était pas exempte de difficultés, mais que le gouvernement ne croyait pas nécessaire de demander au Parlement des moyens extraordinaires pour les solutions du conflit. On espère, ajoutait-il, qu'il sera résolu par un accord entre les cabinets de Lisbonne et de Londres. »

^* 'cependant, malgré ces assurances, on apprenait € jours plus tard, le 12 janvier, à Lisbonne, qu'un ^ latum venait d'être signifié à M. de Barros Gomez, D tre des affaires étrangères. M. Glynn Petre, au n 'lu gouvernement anglais, demandait le rappel

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des troupes, des autorités et des expéditions de quelque nature qu'elles fussent sur les rives du Chiré, au delà du confluent du Ruo, au sud du Zambèze et de la région des Machonas. Yingt-qualre heures étaient données pourrépondreauPortugal, qui.eocasderefus, était menacé de la rupture des relations diplomatiques. Un incident nouveau justifiait-il un acte aussi grave? M. Barros Gomez avait, il est vrai, répondu à la note du 5 janvier; mais le ton de sa réponse était très modéré, il déclarait que son gouvernement s'abstiendrait, comme le demandait lord Salisbury, de toute expédition militaire dans les régions contestées au nord et au sud du Zambèze, seulement il demandait que l'Angleterre prit, de son côté, le même engagement. 11 n'y avait là rien que de très légitime. Ce qui put faire croire à un coup prémédité du gouvernement anglais, ce furent les informations apportées le même jour par le télégraphe. Les consuls de Portugal à Gibraltar, à Zanzibar et le gouverneur de Saint-Vincent avertissaient simultanément le cabinet de Lisbonne des mouvements des forces navales anglaises qui semblaient prêtes à faire une démonstration non seulement devant Quelimane et dans la baie de Dalagoa, mais aussi devant Saint- Vincent et les îles du cap Vert. — Ces faits n'ontpas été démentis.

Quoi qu'il en soit, le Conseil des ministres de Lisbonne se réunit aussitôt en séance extraordinaire. La délibération fut longue, mais la décision qui en sortit fut celle que commandait la sagesse enmême temps qu'elle sauvegardait les droits et la dignité de la nation. La réponse au ministre d'Angleterre portait que Ir Portugal ne pouvait en fait songer à entrer en luttt avec l'Angleterre, qu'il cédait à la contrainte et don naitdes ordres d'évacuation, en réservant les droit" ''' la couronne.

Cette attitude était d'autant plus méritoire que la < bération s'achevait au milieu des bruits de la ru„ que le ministère savait qu'il allait se rendre im"

PORTUGAL 21 î

laire. Mais il savait sans doute aussi qu'il sauvait son pays d'un danger imminent et il faut lui savoir gré de ce sacrifice. Les cris de « A bas Gomez! Vive Serpa Pinto! » accueillirent en effet la publication de la réponse à l'ultimatum. Des bandes nombreuses parcoururent la ville, s'arrêtant devant les hôtels des ministres, dont les vitres furent brisées. Il fallut recourir à la force pour protéger les abords de la légation et du consulat d'Angleterre. Encore ne put-on empêcher les manifestants d'y commettre quelques dégâts et d'arracher l'écusson de la Grande-Bretagne placé sur la porte. A Oporto les mêmes scènes de violence se produisirent, mais avec une nuance plus hostile au gouvernement dans une ville considérée à bon droit comme le boulevard du parti républicain.

Le lendemain matin, 13, le ministère Barros Gomez remettait sa démission au roi, et celui-ci chargeait M. de Serpa Pimentel, chef des conservateurs régénérateurs, de la formation d'un nouveau cabinet. Ce chan gement, sans diminuer l'indignation patriotique contre l'Angleterre, calma un peu l'effervescence de la population lisbonnaise, naturellement très disposée à faire remonter au gouvernement la responsabilité d'une Mtuation qu'il n'avait que subie. Ce qui ne contribuait pas peu à rendre, en ce moment, le nom de M. de Serpa Pimentel populaire, c'était son attitude de la veille au Conseil d'État, où il avait voté contre la majorité parce que, tout en acceptant le retrait des troupes du Chiré, il voulait qu'on refusât d'accéder aux autres prétentions de l'Angleterre, si celle-ci ne consentait pas â soumettre immédiatement le différend à un arbitrage. On se rappelait qu'il avait été l'un des plénipotentiaires à la conférence de Berlin, qu'il ait, sur la question du Congo, montré beaucoup

< bileté et d'énergie. L'opinion publique espérait

< son ministère, suivant le mot d'un publiciste fran-

< , serait le ministère des sacrifices nécessaires, mais 1 '^lui des capitulations.

LA VIE POLITIQUE A LirTEANGER t nouveau cabinet fui conslitué le 13. M. de Serpa entel prenait, avec la présidence du Conseil, le porlille de l'intérieur; M. Hintze Ribeiro avait les res étrangères ; M, Lopovaz, la justice, M. Franco ello Branco, les finances; M. Arroyo, la marine; rederico Arouca, les travaux publics ; la guerre était iée au général Vasco Guedes de Carvalho Henezes. 16, il se présenta devant les Chambres et affirma

programme. « Le nouveau cabinet, dit H. Serpa entel, prend le gouvernement dans une situation 'e. Le Portugal a le droit, si l'Angleterre a la force; 5 nous maintiendrons les droits de la nation, nous lerons sur son honneur et nous sauvegarderons ses rôts selon que l'exigera la dignité nationale en etenant les meilleures relations avec les puissances ngères. » Ces dernières paroles étaient évidemment inées à relever un peu le courage de la population,

à ce moment, les bruits tes plus étranges circunt, et, dans sa faiblesse, ce peuple opprimé se plaià fonder des espérances sur l'intervention des ons européennes. Amères illusions qui n'allaient pas 1er & s'envoler.

ussi bien l'attitude de la presse étrangère était-elle B pour encourager ces croyances. Car, à d'infimes eptions près, tous les journaux prirent parti contre igleterre. En Angleterre même, quelques noies disianies se firent entendre dans le concert qui salua te de lord Salisbury (1). Mais la plus grande partie :a presse anglaise accueillit, d'une façon très aigre, protestations, d'où qu'elles vinssent. Il est remarble qu'elle s'en prit d'une façon toute particulière

) Signulons plus particulièrement un discours de M. Herbert

iBtone le 1" février. Le )5 du même mois, M. Gladstone ' '-

le disait qu'il n'était pas disposé à critiquer la conduite a

istère des affaires étrangères, qu'il y avait lieu d'agir et i il

it mieuï agir promptement. Mais il ajoutait qu'il estii t

; de blâmer le langage dans lequel les légitimes demandi e gleterre avaient été transmises.

aux journaux français auxquels elle reprochait d'avoir donné le ton. La vérité est que ceux-ci ne dirent rien de plus que ce qui se lisait dans les feuilles espagnoles, autrichiennes, russes et même allemandes.

Le ministère régénérateur ou conservateur de M. Serpa Pimentel faisait ses déclarations devant une Chambre progressiste, avec laquelle il ne pouvait songer à gouverner. S'il ne s'en était pas douté, il n'aurait pas tardé à l'apprendre ; car un député de la majorité se chargea sup-le-champ de déclarer que celle-ci ne pouvait pas avoir confiance dans le gouvernement, mais qu'elle l'aiderait à résoudre les questions intéressant la dignité du pays. La dissolution, dans de pareilles conditions, s'imposait. Les nouvelles élections furent fixées au 31 mars.

Aucun événement bien saillant ne marqua les cinq semaines qui suivirent. Les mesures exigées par le gouvernement anglais furent prises. A Tintérieur du royaume, on continua de protester et de manifester. On expulsait des cercles les sujets britanniques, on parlait de ligues pour rompre les relations commerciales avec les grands marchés du Royaume-Uni ; une souscription nationale réunit, en quelques jours, plus de 12 millions. Les termes hautains et dédaigneux dont usa lord Salisbury, le 10 février, à la Chambre des Communes, à propos du conflit anglo-portugais, raviva un instant la blessure faite à l'amour-propre national. Le refus de l'Angleterre de déférer le litige à un tribunal arbitral surprit moins, quelques jours plus tard, quand sir J, Fergusson l'annonça à la tribune. Puis, peu à peu, l'attention se tourna vers les questions électorales.

Jusque-là, le parti républicain, à part quelques dé-

'"'"•* strations isolées, comme celles d'Oporto et de

libre (9 février) et celle des étudiants de Lisbonne

1 du même mois), se montrait peu. Il n'était pas or-

isé et ne pouvait que travailler dans l'ombre à faire

recrues qu'on transformerait ensuite en troupes

régulières. Cependant, on peut constater qu'à la fin de la période électorale, il s'affirmait déjà un peu plus. Les encouragements et les conseils, pour ne pas dire les provocations, lui vinrent surtout de l'Espagne, Estce parce que les républicains espagnols, plus nombreux, mieux organisés, trouvèrent là une occasion de se rallier et de s'affirmer? Ou bien se disaient-ils que la proclamation de la république en Portugal serait pour eux un appui considérable? Toujours est-il qu'ils multiplièrent leurs appels, proclamèrent à maintes reprises leurs sympathies pour la cause portugaise et que le gouvernement madrilène dut intervenir pour empêcher certaines manifestations. Le marquis Vega de Armijo répondant, le 28 janvier, à une interpellation, dut définir nettement l'attitude que le gouvernement entendait garder à l'égard de son voisin. Comme l'auteur de l'interpellation, M. LabroB, un député républicain, avait parlé de lu nécessité d'établir, entre les deux pays, une union douanière, le ministre rendit à cette expression le sens vrai qu'elle dissimule dans la pensée des républicains espagnols et rappela l'accueil fait aussi bien par le gouvernement que par l'opinion publique en Por^ tugal à tout ce qui, de près ou de loin, pouvait éveiller l'idée d'une union ibérique (1).

■ (i) J'ai déjà parlé dB ces tendances à propos de l'année 1883. Elles ont été Ma nettement proclamées par Al. Sulmeron dans un manifeste du 1" mars 1890. On retrouve la mèaie idée au fond d'un article publié à la uiSme époque par M. Caatelar dans le Woyld, de New-York. Il reproche à la maison de Bragance

' d'avoir rompu l'unité du plus bel empire colonial du (ilobe et d'avoir fait, dans les circonstances critiques, cause commune

. avec l'Angleterre. Le jugement qu'il porte sur les chefs républicains portugais est fort curieux, c. J'y vois, dit-il, des philosophes et des écrivains de premier ordre, mais je ne puis leur décou ' t ces qualités pratiques sans lesquelles les meitleura plans t condamnés & avorter. « On sent que, dans la pensée de i'aol , l'intervention des républicains espagnols dans les affaires pc gaises s'imposera le jour où l'ordre des choses aura été cha Un comprend aussi que de tels discours soient considérés er

Les élections eurent lieu le 1" avril. Elles donnèrent 114 conservateurs régénérateurs, 30 libéraux progressistes, 10 monarchistes de nuances variées, 3 républicains, nommés tous trois par Lisbonne, grâce surtout à l'appui des libéraux. Ces résultats étaient le contrepied de ceux exprimés cinq mois aqparavant. La représenta lion républicaine ne gagnait qu'une voix.

Sûr désormais de la majorité, le ministère résolut de prendre sur-le champ des mesures énergiques en vue de paralyser le mouvement anti-gouvernemental. Le 8 avril, le journal officiel promulgua une série de décrets, enlevant au jury la connaissance des délits de presse, restreignant le droit de réunion et d'association ^ donnant la faculté de dissoudre toute association (notamment les clubs et les cercles) où auraient été distribués des écrits contenant des attaques contre la constitution. En outre, les fonctions de ministre étaient déclarées incompatibles avec celles d'administrateur de compagnies financières. Un autre décret autorisait le gouvernement à procéder à la réorganisation judiciaire, à l'amélioration de la situation des magistrats, à l'augmentation du nombre des tribunaux de commerce. Enfin un nouveau ministère fut créé, celui de l'instruction publique ; il fut donné au ministre de la marine, M. Arroyo, dont M. Jules Vilhenros recueillit le portefeuille. Ces mesures soulevèrent de vives protestations à Lisbonne. Au surplus, elles étaient surtout une réponse aux élections de cette ville. Les libéraux les blâmèrent. N'étaient-elles pas aussi dirigées contre ce parti auquel les conservateurs reprochaient d'avoir fait alliance, dans la lutte électorale, avec les républicains? Mais, en dehors de la capitale et d'Oporto> l'effet fut relativement faible.

^ ^'étranger, en France particulièrement, l'affaire

t wOiiDe une menace et gênent la propagation des doctrines. I tlicaines dans un pays où l'idée de l'indépendance et de 1 '^•■'mie politique est le premier dogme national.

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paraît avoir eu un plus grand retentissement et le gouvernement portugais vit diriger contre lui, dans la presse, une campagne des plus vives. Parmi ses adversaires, les journaux les plus modérés rapprochaient les nouveaux décrets des célèbres ordonnances de 1830, et prédisaient, dans un avenir prochain, de graves complications politiques, les autres annonçaient en gros caractères, en tête de leurs numéros, Timminence d'une insurrection à Lisbonne ; le gouvernement, à les entendre, n'était déjà plus maître de Tordre ; la famille royale faisait ses préparatifs de départ sans même songer à la résistance. En réalité, la campagne était surtout financière. Un emprunt devait être émis le 15 avril, il fallait le faire échouer. L'hostilité contre la maison de banque qui avait été chargée de l'émettre et qui s'était fait allouer un droit de comnaission considérable (on parlait de près de 7 millions pour une demande de 50) était pour beaucoup dans l'acrimonie qu'on déversait sur le crédit portugais. Mais l'attaque venait surtout d'un syndicatde porteurs de rempruntdonMiguel(l). Ce prince, pendant les guerres civiles qui déchirèrent le Portugal, avait émis en 1832 un emprunt que le gouvernement de Dona Maria et de ses successeurs a toujours refusé de reconnaître. Ce sont ces titres tombés à vil prix dont les

(1) Il est impossible ici de pénétrer dans le détail de cette con- Iroverse assez compliquée. Notons seulement deux points essentiels. Les porteurs de titres de D. Miguel allèguent que, quand le gouvernement de D. Maria s'est emparé de Lisbonne, il a trouvé dans les caisses de TÉtat un certain nombre de traites causées par l'emprunt (pour 2 millions de francs environ), dont il a poursuivi le recouvrement. Les défenseurs du gouvernement portugais, sans nier le fait, attaquent surtout la qualité des por- .teurs actuels : la maison de banque chargée de l'émission de l'emprunt n'avait placé au moment de la chute de D. Miguel qu'un nombre relativement peu considérable de titres. La pi" s grande partie de ceux-ci n'a été jetée dans la circulation < plus tard, à vil prix (3 francs pour un titre nominatif de 1,> I et au moyen d'opérations plus ou moins avouables. Or, il : •aujourd'hui impossible de reconnaître les porteurs antérieui 1834, les seuls qui soient dignes d'intérêt.

porteurs actuels poursuivent énergiquement la reconnaissance. Repoussés dans leurs revendications par lea tribunaux français qui se sont déclarés incompétents et ont refusé de valider leurs oppositions, en vertu de ce principe de droit international que le défendeur est un gouvernement étranger, ils cherchent à' contraindre leur adversaire en attaquant son crédit par la presse périodique et par les affiches parfois colossales dont ils couvrent nos murs. Le gouvernement, qui a voulu le& poursuivre, a échoué, en vertu du même principe qui l'avait protégé la veille. La campagne ainsi menée porta ses fruits. L'emprunt du 15 avril ne fut pas couvert, et les nouveaux titres n'ont pu être cotés à la Bourse de Paris. 126,000 environ avaient été offerts; 8,000 seulement, dit-on, furent souscrits par les particuliers ; le reste fut pris par un syndicat. Il faut dire aussi que le prix d'émission était trop élevé et se trouvait dépasser sensiblement le cours du jour.

Quelques jours après, le 20 avril, le roi Carlos I" ouvrait la session des nouvelles Cortès par un discours enipreint d'un grand optimisme. Faisant allusion aux négociations diplomatiques engagées avec l'Angleterre, il exprimait « l'espoir qu'elles aboutiraient honorablement pour les deux nations ». Le lendemain, le major Serpa Pinto arrivait à Lisbonne où l'attendait une brillante réception ; le ministre de la marine le félicita de la part du roi. Quelques jours après, une réunion de députés conservateurs, où figurait le grand explorateur, approuvait les actes du cabinet.

Le 1" mai, jour de la grande manifestation socialiste, se passa sans incident notable à Lisbonne et à Oporto. On se préoccupait davantage de bruits qui recommençaient à circuler sur la marche en avant qu'auraient renrise les Anglais en Afrique, et sur le litige non réglé ( hemin de fer de Delagoa que nous avons expliqué 1 lée dernière. Ne parlait-on pas d'un nouvel ultimat signifié sur ce sujet par les États-Unis et l'Anglet ? Le 9 mai, une interpellation fut même adressée

218 LA VIE POLTTIQTJB A L'ETRAKGER

à la Chambre des députés; le ministre de la marine et des colonies dut monter à la tribune pour rassurer l'opinion. 11 ajouta que Ten tente était établie sur la question de Delagoa. L'événement a justifié que cette dernière déclaration était au moins prématurée, puisque, à rheure présente, la difficulté ne paraît pas encore résolue. Ce qu'il y avait de vrai et ce que confirma plus tard sir J. Fergusson à la Chambre des communes, c'est qu'un accord était intervenu pour soumettre le différend à un arbitrage.

Le 12 juin, le ministère, après avoir refusé de communiquer les documents relatifs au conflit anglo-portugais, obtenait un ordre du jour de confiance voté par 84 voix contre 36. Puis, deux mois s'écoulèrent pendant lesquels les Chambres s'occupèrent de questions budgétaires et de travaux publics. On vola les crédits nécessaires pour permettre au gouvernement de poser et exploiter pour son compte un câble transatlantique avec les Açores (5 juillet). Une proposition tendant à ouvrir des crédits pour les primes à la navigation fut déposée le 9 juillet ; un projet de loi fixant à 30,000 hommes l'effectif de l'armée fut adopté (18 juillet). Les décrets dictatoriaux du mois d'avril furent approuvés à la même époque, et il en fut de même d'une loi relative au monopole des tabacs, dont la mise en adjudication fut décidée (20 juillet). Quelques jours après, le 26, la Chambre des pairs votait une loi qui frappait tous les impôts d'une augmentation de 6 p. 100 ; l'impôt sur le revenu et les intérêts de la dette publique étaient seuls exemptés de cette mesure.

Entre temps, des difficultés faillirent s'élever à propos du chemin de fer de Delagoa. Les intéressés étaient tombés d'accord pour prendre le gouvernement helvétique comme arbitre. Mais, le Portugal ayant consenti à verser immédiatement 28,000 livres sterling au g vernement anglais pour faire face aux demandes pi santés de la société anglaise expropriée, M. Navai •chef de l'opposition progressiste, interpella très vi

ment le ministère, qui eut beaucoup de peine à écarter l'orage (8 août).

Cependant Topinion publique recommençait à se préoccuper de l'arrangement annoncé. Plusieurs fois, le ministre avait dû monter à la tribune pour assurer que rien n était définitivement arrêté et pour démentir les hruits contradictoires qui ne cessaient de circuler. On annonça enfin, le 20 août, que le projet de traité avec l'Angleterre était signé. Ce traité, dont il sera plus amplement question dans la partie de ce volume consacrée à l'Afrique, fut tout d'abord accueilli avec nn vif sentiment de soulagement. Mais on ne tarda pas à faire remarquer qu'il contenait des clauses onéreuses pour le Portugal, et surtout que les possessions placées dans la sphère d'influence portugaise ne pourraient être cédées à une autre puissance sans l'assentiment de l'Angleterre. Il eût fallu, en présence du mécontentement croissant et habilement exploité, pouvoir trancher rapidement la question et faire approuver immédiatement le projet par les Chambres. Diverses circonstances s'y opposèrent et notamment une maladie grave du roi. Lorsque les Cortès se réunirent ie 15 septembre, il était trop tard, l'opinion publique était très vivement surexcitée; on dut prendre des précautions militaires pour assurer l'ordre et de graves complications étaient imminentes.

Quand M. Hintze Ribeiro, ministre des affaires étrangères, monta à la tribune et voulut donner lecture de la convention, un grand tumulte se produisit sur les bancs de l'opposition et il fut sifflé, malgré certaines atténuations apportées au dernier moment au texte primitif. Après la lecture, un ancien ministre conservateur et le major Serpa Pinto s'étant levés et ayant protesté contre l'ensemble du traité, furent bruyamment applaudis par l' ogressistes. En même temps, des troubles et des r éclatèrent en ville et le sang coula. Cette situation s olongea le mardi 16, et, le mercredi 17, le ministère S ^ ï^imentel donnait sa démission. La Chambre ne

LA VIE POLITIQUE A L'ÉTEAXGER lit cependant pas encore prononcée sur le traité; l'avait mis à l'étude dans les commissions. Il est e de constater qu'en septembre comme en janvier, luvernement capitulait uniquement devant l'émeute. lit cependant que dans le dernier conseil des raines, M. de Serpa Pimentel proposa la résistance, iilfut seul et c'est alorsque le cabinet entier se retira, est sans doute cette attitude de réminent homme at qui lui valut d'être désigné tout d'abord pour ler un nouveau ministère. S'il ne réussit pas, il sut

au moins prendre les mesures énergiques iadissables pour le maintien de l'ordre. Le roi porta lite ses vues sur M. de Silva-Ferrao de Carvalho lens, ambassadeur près le Saint-Siège. Mais plurs jours s'écoulèrent pendant qu'il gagnait Lisae et ses efforts échouèrent au moment où l'on vait croire qu'il allait atteindre le but. On appre-

le 6 octobre qu'il avait renoncé à la mission qui (tait confiée, et l'on attribuait son échec à l'opposi-

des progressistes qui posaient comme condition eur appui la suspension des décrets d'avril. En le temps, on annonçait que le roi avait demandé au ;ral Abreu de Souza, progressiste modéré, de former ninistère de conciliation. Le général Abreu, âgé de tre-vingts ans, figurait sur la liste élaborée par le FeiTao Martens, pour le portefeuille de la guerre. i heureux que les autres, cet homme d'État put préer au roi le 16 octobre le nouveau cabinet que Chambres accueillirent favorablement. Les deux is monarchiques promirent de l'appuyer dans le i des déclarations qu'il apportait. Au nom des répuains, M. d'Arriaga se contenta de dire que son parti lussait les négociations directes avec l'Angleterre, ,rce qu'elles ne pouvaient conduire qu'à des humilias )). Quelques jours après, le gouvernement pro les Certes, afin de pouvoir examiner à loisir i ation et y remédier. Aussi bien, l'état de sure >n des esprits en faisait une loi.

Cette surexcitation ne laissait pas, en effet, que d'être inquiétante. Elle n'était plus, comme en janvier, dirigée exclusivement contre FÂngle terre; on avait fait d'habiles efforts pour les tourner contre le gouvernement royal lui-même. Le parti républicain, trop faible encore en avril, s'était organisé et augmenté. Exploitant le projet de convention, ses chefs l'avaient montré, non plus comme la conséquence forcée d'un révoltant abus de puissance commis par l'Angleterre, ni même comme l'œuvre d'un ministère, mais comme l'œuvre de la monarchie elle-même. La longueur de la crise ministérielle, en affaiblissant l'autorité du gouvernement et en paralysant l'action de l'ancien cabinet qui ne conservait plus le pouvoir qu'à titre provisoire, faisait la partie belle aux agitateurs. Des conflits incessants entre eux et la police, des manifestations multipliées, un service d'informations exagérées établi avec l'étranger sur l'état des esprits dans la Péninsule, l'appui et les démarches des républicains espagnols à la frontière, tout coopérait à aggraver la situation intérieure. Si cet état de choses avait duré quelques semaines de plus, la position fût devenue des plus critiques. Il n'était pas jusqu'aux colonies qui devenaient le théâtre de scènes de désordres assez graves, puisque à Goa, le 22 septembre, la troupe dut faire usage de ses armes à la suite d'une élection où le candidat monarchiste l'avait emporté sur le républicain.

Le nouveau cabinet devait donc être un ministère de temporisation, d'apaisement et de conciliation. Aussi bien, par les opinions mitigées de ses membres, par le caractère et par l'âge de son président, offrait-il toutes es garanties. L'ajournement des Cortès écarta l'idée d'une discussion immédiate du traité et renvoya à une énAnue indéterminée le débat sur des questions irrite s. Du reste, ce traité était-il encore discutable? B que les Chambres ne se fussent pas encore p oncées à son sujet, il avait été tellement battu en b ^? qu'il fallait à tout prix lui en substituer un

LA VIE POLITIQUE A L'ÉTEANGER tre. Le ministère trouvait au surplus du côté de l'Aniterre des dispositions plus coDciliantes. On racontail e le lendemain de la chute de M. de Serpa Pimentel, d Salisbury s'était opposé à la reprise de toute noule négociation; mais, depuis, son intransigeance ût fait place, paralt-il, è. de meilleurs sentiments, ait-il été eiTrayé du danger où il avait mis la monarie portugaise, pensait-il que l'Angleterre avait encore is d'intérêt au maintien du statu qtio, fût-ce au prix quelques prétentions sacrifiées? 11 nous importe 1 (1). Toujours est-il que l'on ne tarda pas à apprendre s les négociations diplomatiques avaient été reprises vue d'une convention sur des nouvelles bases. Mais aboration du traité devant être longue, on jugea ï de s'entendre d'abord sur l'établissement d'un diis vivetidi. D'un côté, il devait préparer l'opinion, en rtugal, à l'acceptation des sacrifices nécessaires ; d'un re côté, il empêcherait de nouvelles difficultés de gir. C'était en effet un fait notoire que ta Compagnie [-africaine, en dépit de l'ultimatum qui n'avait été epté que sous condition que le statu quo serait mainu, confinuait sa marche en avant et s'étendait peu eu sur les territoires litigieux. — Aux termes de cet ord (14 novembre), les deux gouvernements a'engaient à reconnaître les limites territoriales indiquées is la convention du20août 1890, encesensque penit la durée de six mois, aucune des deux puissances pourrait conclure de traités, accepter de protectoi, ni exercer aucun acte de souveraineté dans les ères d'influence assignées à l'une et à l'autre par ife convention. D'autre part, ni l'une ni l'autre ne de- ;nt par cet accord être considérées comme préjunt aucune question, quelle qu'elle fût, qui pourrait

I On a même été jusqu'à dire qu'il avait été indueL. iémarches amicalee de cerlaines grandes puissances e mes, Maia ce bruit sans fondement ne mérite d'être titre de curiosité.

surgir concernant les limites territoriales, au cours des négociations ultérieures. Le Portugal s'engageait en outre à permettre et faciliter le transit sur les cours d'eau du Zambèze, du Ghiré et du Poungoué, et à ouvrir les routes de terre qui servaient de voies de communication dans les parties où ces rivières n'étaient pas navigables.

Cet arrangement qui arrêtait les empiétements de la South Africa Company fut généralement bien accueilli.

Un manifeste républicain des étudiants de F Université de Coïmbre (15 novembre) ne souleva qu'une émotion passagère : le pays était tout à la paix.

Mais il semble que, pendant cette malheureuse année 1890, le gouvernement portugais fut condamné à ne sortir d'une difficulté que pour en voir naître une autre. Le krack d'une des plus anciennes et des plus importantes maisons de banque d'Angleterre sembla un moment sur le point d'amener une nouvelle crise financière. Cette maison avait, en 1887, ouvert un compte courant de 1 million de livres sterlings (25 millions de francs) au Portugal. Celui-ci était débiteur de 800,000 livres quand la catastrophe éclata, et l'on disait d'une part que les 200,000 livres qui restaient, et sur lesquelles il ne fallait plus compter, étaient destinées au paiement du coupon de la dette échéant en décembre. On ajoutait enfin que les liquidateurs de la maison Baring se considéraient en droit de poursuivre le remboursement des 800,000 livres avancées, que les mauvaises affaires de la banque rendaient de plein droit et immédiatement exigibles. Le danger fut encore conjuré, le coupon fut payé et il semble qu'on ait hésité à se prévaloir de l'exigibilité par cette considération que celle-ci était subordonnée à la faillite, non à la simple ^''^"idation des bailleurs de fonds. Ce qui était le cas de nque Baring.

le nous reste à mentionner en décembre que l'inat de Hanica. Hâtons-nous de dire que le cabinet ^ury ne s'empressa pas cette fois de prendre parti

2îi LA VIE POLITIQUE A L'ÉTR.

pour la South Africa Company. En appelait en Angleterre, pour fournir M. Cecil Rhodes, à la fois gouverne du Cap et directeur de la Compagu africaine. De son côté, le Portugal envi en Mozambique pour résister aux ei Anglais.

Cetincidentestle dernier qui aitmar Les négociations pour le traité défi M. Cecil Rhodes est attendu. Nous so espérons que l'année qui va s'ouvrir long débat.

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