LA SECONDE RESTAURATION
M. Royer-Ck)llard , après le 20 mars , cessa d'exercer aucune fonction politique ; il avait conservé le titre et la position de doyen de la faculté des lettres. Lorsque le serment que tout fonctionnaire ou employé dut prêter au nouveau gouvernement impérial lui fut demandé , il remplit cette formalité. Afin de donner plus d'importance à cet acte de soumission , un journal ajouta qu a cette occasion il avait prononcé un discours. M. Royer, pour démentir ce récit, écrivit la lettre suivante :
« Monsieur, je viens de lire dans votre journal de ce matin qu'il y a environ un mois, à roccasiou de la prestation du serment voulu par la loi, j'ai prononcé un discours f où, en exprimant mes sentiments de dévouement à Sa Majesté Impériale, j'ai développé des principes propres à faire une profonde impression sur tous mes collègues. — La vérité m'oblige à déclarer que je n'ai prononcé aucun discours dans cette circonstance. »
Un mois n'était pas écoulé, depuis le jour où Napoléon
rentrait à Paris, qu'il était évident pour tout homme de
bon sens que sa perte était assurée et prochaine. Luimême le savait, et ne pouvait retrouver pour se défendre l'autorité et le prestige de sa puisance. L'opinion pu* blique commença bientôt à se préoccuper du lendemain. On pouvait facilement prévoir que le dénoûment de cette funeste crise serait le retour de Louis XVIII , qui aurait encore une fois le malheur d'être ramené par la victoire des armées étrangères.
Il était donc naturel que ceux qui ne désiraient et ne croyaient possible aucune autre chance s'inquiétassent de cette seconde Restauration, et des tristes circonstances où elle allait être accomplie. Ils songeaient aux difficultés que rencontrerait le gouvernement royal, aux préventions défavorables qui lui aliéneraient l'opinion publique, aux fautes qui avaient été commises pendant ce règne de quelques mois interrompu par une si déplorable catastrophe. Ils craignaient que, loin de les éviter, loin de se mettre en meilleures relations avec la France nouvelle , le Roi revînt de son exil entouré et conseillé par des serviteurs et des courtisans ne rêvant que pouvoir absolu, rétablissement de l'ancien régime, vengeances impitoyables contre quiconque aurait participé au retour de Napoléon, réaction contre toute la Révolution. Telles étaient les pensées dont s'entretenaient quelques amis de M. Royer-GoUard, réunis autour de lui. Leurs inquiétudes s'accroissaient par les informations qui leur arrivaient de Gand. Ils savaient que cette cour d'exilés était divisée en deux partis qui se disputaient la confiance du Roi, et que ce n'étaient
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pas les plus sages et les plus modères qui paraissaient avoir le plus d'influence.
M. Royer n'avait point de pouvoirs du Roi \ il n'était pas dans son caractère de se charger d'aucune négociation, d'aucune démarche pour préparer une nouvelle Restauration. Il n'avait jamais eu de rapports avec les nombreux agents royalistes autorisés à traiter avec les hommes appartenant au gouvernement impérial qui , voyant son inévitable chute, cherchaient à se ménager une position pour le lendemain. Il se comporta comme s'il avait encore la mission de faire connaître au Roi l'état de l'opinion en France, et les conditions qui lui paraissaient nécessaires pour établir un gouvernement régulier, calme, durable, en harmonie avec la nation. C'était le mécontentement et les inquiétudes suscités par les fautes du gouvernement de la première Restauration qui avaient surtout encouragé l'entreprise de Napoléon -, il importait donc de ne pas suivre la même ligne de conduite et de ne pas accorder confiance aux hommes qui, professant une politique de réaction, voulaient qu'aucune garantie ne fût opposée à un pouvoir absolu exercé à leur gré.
Il était diflicile de développer dans une lettre toutes ces considérations; il importait d'en tirer des consé* quences pratiques et de traiter aussi les questions de personnes. M. Royer-Gollard pensa que nul ne pouvait mieux que M. Guizot s'acquitter de la mission de rendre compte au Roi de ce que pensaient les fidèles serviteurs qui étaient restés en France. Lui-même raconte dans
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ses Mémoires comment il fut accueilli par Louis XVIII. Les informations et les conseiis qu'il apportait furent écoutés sans aucune marque de mécontentement et sans assentiment formel.
M. Royer-Collard, resté à Paris, continua à passer ses journées dans Tintime société de quelques amis, qui se réunissaient chez M. Pasquier pour se communiquer ce que chacun avait pu apprendre de ce qui se passait dans la journée ou se préparait pour le lendemain.
Le Roi rentra à Paris en déclarant hautement son intention de gouverner selon la Charte qu'il avait donnée. — « Il est des temps, disait la proclamation de <. Cambray, où les intentions les plus pures ne suffisent « pas pour diriger. Mon gouvernement devait faire des «fautes-, peut-être en a-t-il fait. L'expérience seule « pouvait avertir; elle ne sera point perdue. Je veux « tout ce qui sauvera la France. Je prétends ajouter à « cette Charte toutes les garanties qui peuvent en assu- « rer le bienfait. »
Le choix des ministres était aussi un signe de la résolution que Louis XVIII avait prise de donner à son gouvernement un caractère de modération et de liberté. Les fonctions publiques furent confiées à des hommes dont les opinions étaient raisonnables et les sentiments dévoués.
M. Royer-Collard retrouva sa place au Conseil d'État, Beaucoup dé critiques s'étaient élevées contre le nouveau système de Tinstruction publique, qui avait été écrit, mais point essayé. Les journaux et l'opinion pu-
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blîque avaient été trop préoccupés des événements pour discuter ce projet. Mais presque tous les hommes distingués qui avaient appartenu à l'Université impériale regrettaient sa suppression, non point par des motifs personnels, mais parce qu'ils trouvaient peu sage d'abolir une institution existante qui pouvait donner lieu à quelques réformes, mais qui avait présenté d'incontestables avantages. La nouvelle organisation n'avait aucun précédent. 11 était impossible de prévoir les difficultés qu'elle présenterait, ni le succès qu'elle pouvait avoir. On craignait que le clergé ne s'emparât de l'instruction publique, et il était loin de présenter les mêmes garanties que dans l'ancien régime. Le clergé régulier et les congrégations ne subsistaient plus. Le clergé séculier n'avait plus le loisir de cultiver les sciences ou les lettres, et suflSsait à peine à ses pieuses fonctions. En outre, les persécutions révolutionnaires, le triomphe des opinions irréligieuses, la spoliation des propriétés ecclésiastiques avaient déposé dans le clergé un esprit d'opposition au gouvernement de la France nouvelle et une tendance à une réaction qui ramènerait plus ou moins l'ancien ordre de choses.
Ces considérations avaient modifié les idées de M. Royer-CoUard. Loin de vouloir mettre à exécution l'ordonnance royale du 17 février, il se concerta avec M. Cuvier et M. de Sacy pour en proposer une autre qui maintenait l'Université, en transportant les attributions du grand-maître à une commission de l'instruction publique placée sous l'autorité du ministre de l'inté-
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rieur. Cette commission, présidée par M. Royer-CoUard, se composait de MM. Cuvier, Sacy, Frayssinous et Gueneau de Mussy. En fait, le président devint à peu près grand-maître de l'Université; aux yeux des Chambres et du public, il eut la responsabilité du gouvernement de l'instruction publique.
Un des premiers actes do Roi après son retour avait été la convocation des collèges électoraux appelés à élire une nouvelle Chambre des députés. La Charte n*avait point déterminé le mode des élections. Un règlement provisoire suppléa à cette lacune de la législation constitutionnelle. Les collèges électoraux des constitutions impériales avaient été composés de membres nommés à vie, élus parmi les plus imposés du département par la généralité des citoyens de chaque canton. Ces collèges furent appelés par l'ordonnance royale à nommer directement les députés, tandis qu'auparavant ils élisaient seulement des candidats, parmi lesquels le Sénat choisissait les membres du Corps législatif. Les collèges d'arrondissement devaient présenter des candidats, et le collège de département aurait à nommer les députés, en prenant au moins la moitié parmi les candidats proposés par les conseils d'arrondissement.
Les collèges créés par un sénatus-consulte du 4 aoùC 1802 avaient été élus sans aucune influence d'opinion ou de parti. A cette époque, les populations accomplissaient ce devoir civique avec une indifférence négligente. Les collèges électoraux étaient composés de contribuables plus ou moins riches. On pouvait donc