ADRESSE DE LA SECTION
sections de la butte des Moulins et de la Bibliothèque qui, depuis les premiers jours de la Révolution, avaient manifesté, en toute occasion et avec courage, leur dévouement aux opinions honnêtes et modérées, y avaient adhéré. Le motif de cette adresse était Venrôlement volontaire appelé par la Convention, pour marcher contre rinsurrection qui venait d'éclater dans les départements de rOuest. M. Royer-CoUard la prononça d'une voix assurée :
c Les citoyens soldats fournis par la section sont prôts à marcher contre les rebelles. Ni le sort ni la taxe n'ont été employés : A la voix de la patrie ses enfants se sont levés en foule pour la défendre, et son autel s'est couvert d'offrandes véritablement dignes d'elle. Le denier de la veuve s'est trouvé à côté des dons de l'aisance. Mais pour garantir les citoyens de tout arbitraire , pour que la stricte justice n'usurpe pas le mérite de la générosité , nous demandons une répartition uniforme.
« Nous avons respecté jusqu'ici des moments qui appartiennent à la République entière. Il est temps peut-être que nous rompions le silence et que nous manifestions nos vœux. Nous ne connaissons dans la Convention que la Convention elle-même. Nous défendrons dans chacun de ses membres la souveraineté nationale, dont ils sont tous représentants. Nous la défendrons contre ceux qui, sous le masque du patriotisme, veulent tuer la liberté. Sondez d'une main ferme la profondeur de nos maux; apportez-y le remède. Que le sceptre sanglant de l'anarchie soit brisé , que le règne des lois commence, et qu'une constitution, fondée sur les bases de l'égalité et de la liberté, fasse triompher la souveraineté du peuple sur les débris de tous
les intérêts, de toutes les passions, de tous les intérêts. »
Tel était le langage imposé aux honnêtes gens, lorsqu'ils avaient le courage d'éleyer la voix. Cette démarche était sans doute concertée avec le parti girondin ; aussi Tadresse fut-elle accueillie avec de fréquents applaudis^ sements.
Les Girondins né surent pas profiter de la chance favorable qui semblait se présenter-, ils n'eurent pas le courage de tenter une réaction contre le torrent révolutionnaire. Ils avaient accepté le 10 août, qui n'était pas leur œuvre ; ils avaient fermé les yeux sur les massacres de Septembre-, ils avaient voté la mort du Roi-, une lutte contre la Révolution leur semblait dangereuse^ même par le succès. Ils se laissèrent écraser au 31 mai.
L'orateur de la section de la Fraternité se trouvait évidemment en grand péril. M. Royer-Collard quitta Paris et se réfugia dans la maison paternelle, à Sompuis. Son père venait de mourir; sa mère était aimée et respectée de tous les habitants de la commune. Elle n^avait pas rinquiétude d^être trahie par aucun d'eux ; son fils, en habit de paysan, s'en allait chaque matin, menant la charrue, ou du moins en faisant le semblant, et lisant un livre posé sur ce pupitre ^ un cheval était constamment sellé dans l'écurie pour fuir dès qu'on apercevrait quelque gendarme ou quelque homme de la ville.
Ces précautions ne l'auraient point sauvé, si le procureur syndic du district de Vitry, déjà prévenu par la recommandation de Danton, n'avait pas eu pour Mme Royer et pour sa famille un sentiment de haute coneidératioui qui l'emporta sur ses opinions^ et même
sur ses devoirs révokiKonnaires. 11 était en relations, non^seulêment officielles, mais familières avec quelques membres du comité de Salut Public. On lui écrivit de rechercher le citoyen Royer, qui était sans doute réfugié dans les environs de Vitry. Il vint trouver Mme Royer, qu*il n'appela point citoyenne, et lui dit quelle mission il avait reçue*, elle était dans une chambre meubléeavec une extrême simplicité, sansautre décoration qu'un grand crucifix. ElleTécouta avec tant de dignité et de courage, qu'il se sentit frappé de respect, et lui promit d'ignorer que son fils fût réfugié dans la maison; puis il écrivit au comité de Salut Public que le citoyen Royer n'était certainement pas caché dans le district de Vitry. — « J'étais venu, disait-il, avec le projet de sauver son fils sans exposer ma tète; à présent, je monterais pour elle sur Téchafaud. »
Après le 9 thermidor, et lorsqu'il fut en pleine sécu« rite, M. Royer ne retourna point à Paris, où rien ne l'appelait; il vivait parmi ses compatriotes, de plus en plus aimé et considéré. Au mois de septembre 1796, un an après l'installation du gouvernement direclorial, la commune de Sompuis avait été requise, par les administrateurs du département de la Marne, de conduire à Metz cinq mille pesant d'armes ou de munitions, et d'acquitter les frais de la force armée qu'il avait fallu employer pour contraindre à Tobéissance les habitants du canton. M. Royer-GoUard rédigea au nom de sa cimmune une protestation contre cet «cle administratif.
Il faisait d'abord remarquer que toute réquisition était un attentat à la liberté des personnes et au respect de la propriété, attentat interdit par la Constitution. Motiver une telle mesure par des lois contemporaines du régime révolutionnaire, était une insulte au peuple et à la liberté. Toutefois, prenant en considération les besoins publics, les habitants de Sompuis sacrifiaient leurs justes réclamations à Tintérèt général et s'engageaient à exécuter dans le délai prescrit Tordre qui leur avait été signifié.
« Quant aux frais d'envoi de la force armée, sans examiner si les soussignés avaient dû être considérés comme refusant, attendu que cette mesure tient à une habitude révolutionnaire; qu'il est temps que les administrateurs cessent de l'employer, et les administrés de la soufiErir ; attendu que, selon un principe trivial, toute peine doit être prononcée par une loi, et appliqfuée par un jugement, et que les soussignés ne reconnaissent aucun de ces caractères dans la lettre du président de l'administration, dont il leur a été donné lecture ; attendu, enfin, que leur résolution unanime à cet égard ne compromet en rien le service public et que, vu la modicité de l'objet, elle ne peut être attribuée qu'au zèle avec lequel ils défendent toujours les droits qui constituent la liberté civile, les soussignés certifient n'avoir pas payé la somme de 8 livres fixée par le président de l'administration» pour leur portion des frais de la force armée. » ^
C'était ainsi que, dans un village ignoré, à propos du payement d*une somme de huit livres, s'agitait la ques*
tion dont la France entière était alors préoccupée. — Les lois révolutionnaires doivent-elles être maintenues? Tautorité arbitraire et absolue de la Convention peut-elle être exercée par le Directoire et les agents de l'administration?— Tel était le mouvement de l'opinion ; déjà il était facile de prévoir que la lutte s'établirait entre les révolutionnaires qui, pour leur sauvegarde, conservaient la possession du pouvoir, et la nation qui réclamait la justice et la vraie liberté.