‹ La vie politique de M. Royer-CollardChapitre 7 sur 27 · CONSEIL SECRET DU ROI LOUIS XVIIL · texte numérisé non relu

CONSEIL SECRET DU ROI LOUIS XVIIL

Évidemment) la France était encore en pleine révolution : le gouvernement directorial avait moins de chances de stabilité et de durée qu'avant d'avoir brisé la Constitution. Il était maintenant impossible de compter sur une garantie de Tordre public ; l'intérêt de FÉtat avait été sacrifié aux intérêts d'un parti ^ la République, n'étant plus légale , n'était pas légitime. Ainsi les vaincus pouvaient, sans illusion, occuper leur pensée d'un avenir inévitable et supposer même qu'il n'était pas éloigné.

Dès lors, M. Royer-Collard jugea qu'une monarchie légitime pouvait, mieux qu'un gouvernement issu des désordres de la Révolution, assurer le règne des lois et le respect des droits de la nation, sous la condition que le roi ne serait pas le chef d'un parti et qu'il accepterait la France telle qu'elle était devenue, telle qu'elle avait voulu être au moment où les États Généraux s'étaient assemblés. Ch fut de la sorte qu'il devint royaliste, précisément lorsque cette cause semblait perdue, lorsque ses partisans étaient persécutés. — a Bien des gens, disait-il, ont été proscrits pour des opinions qu'ils n'avaient pas, et que la persécution leur a données. »

Jusqu'alors, les agents ou les correspondants des

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princes émigrés n'avaient eu ni la volonté, ni l'occasion de se mettre en rapport avec aucun des hommes honorables et sensés qui, à une époque quelconque, avaient pris part aux affaires publiques, ou professé des opinions libérales ou modérées. L'Émigration àVâit d*abord placé sur l'intervention des armées étrangères l'espérance d*une contre-^révôlution cotûplète, accompagnée de réaction et de vengeances. Après les victoires des armées républicaines, et la paix qu'avaient acceptée la Prusse et l'Espagne, les princes, et surtout M. le comte d'Artois, se firent Taveugle illusion de ranimer b guerre civile dans la Bretagne et la Vendée. Ils n'avaient ni secouru, ni encouragé, à peine m6me avaient<-ils connu, l'béroique insurrection qui avait un moment balancé la fortune de la République*, qui» ensuite, écrasée par les massacres et les dévastations, avait conservé assez de force et d'énergie pour traiter de puissaiice à puissance avec la Convention, et pour conclure une pa^ cifîcation*

C'était quand les populations des provinces de l'Ouest avaient perdu leur ardeur et leur entboiuûasme, et ne pensaient plus qu'à réparer les ruines de leurs matsons et à remettre en culture leurs champs dévastés; quand le gouvernement de la Convention, cessant d'être atroce et insensé, employait des généraux ha^ biles et raisonnables : c'était dum de telles circonstances, lorsque FÉmigratiûn n'avait aucome idée de l'état de la France et ne se doutait point des opinions qui y régnaient, qu'on avait tenté vue ^rre civile; quel-

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ques cl)9fe de.dhoums, pour ne ï^néro impotUnti, etltreteniô^t Momiaur«tle imn«(tèr9«ù|^»d'e^péraiioe6 et de prc^s ehitnériqiies. Deeet aveuglànô&t éltioft résultés le cruel désastre ideQuil^rûD et rinutflemytupe i l'Ile d'Yen, qui lunena la deafamctioti de (Hiarette et deStofflet*

Lie roi Look XVUI^ qcKnque plus sâge et plus pr^ voyant que scmi fcère^ ne jugeait pas mieux de ce qui se passait en France. Après la mort de Louîsi XYII, ilarait puUié une proclamation oà, croyant faire montre de générosité et d'indulgence, il ailneliçait de» vengeances; où^ promettant de régner ^\6tt les toîs, il annon^it le rétablissement complet de l'ancien régime.

La réa<^on qui avait smvi le 9 tbermidoj^ contribua aussi à donner de fausses idées aux agents^ et aux confleitters des princes. Les cotnpagâi^ de Jésus et les mœsacres de Tarascon augmentèrent eneore la crainte dfune contiB^révoltttioii. Le mourefoent séditieux des «GCtioDs de I^ris contre la Convention n'avait pas eu le caractère royaliste, eneore que quelques agents dltK trigue eussent essayé de s'y mêler.

En même temps une autre entreprise de côntre-révôlution était essayée sur leis^ bords du Rhin. Avec Tassen^timent de Louis XYIII et Tat^ént de l'Angleterre, des intrigants subalternes tentèrent de gagner ou plutôt d'a^ cbeter le général iPichtegru. Il offrit de joindre son armée à celle du prince de Condé et de marchei' sur Paris. 0û td projet était vain k ine!xédutable 5 peiit-étre Pîcbegru lul-mftifte en jugeaîWB «ml, iôut en le proposant.

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Il eût faHu vaincre la répugnance du prince, qui ne concevait pas qu'on pût traiter avec un général républicain. Il eût été nécessaire aussi de faire consentir son entourage d'émigrés à accepter une contre-révolution incomplète et gâtée par des concessions. Avant tout, il était indispensable d'obtenir de rAutriche une suspension d'armes et la renonciation aux conquêtes qu'elle voulait faire*, et, ce qui était plus impossible encore, persuader à Farmée française de renier son drapeau. Telles étaient les difficultés qui s'étaient présentées contre tous les projets de restauration. Il était évident que la France n'en voulait point, et que, même avec l'appui des puissances étrangères, il n'y avait pas à y compter. L'Émigration ne pouvait donc concevoir aucune espérance probable.

C'est ce que Louis XYIII commençait à comprendre beaucoup mieux que son frère, qui continua toujours i se confier aux conspirations çt aux entreprises hasardeuses. Dès lors, chacun des princes eut sa politique particulière. Ils vivaient éloignés l'un de l'autre : le Roi d'abord à Vérone, puis en Allemagne ^ Monsieur en Angleterre. Les conseillers et l'entourage de Tun et de l'autre étaient différents d'opinions, de caractère et de capacité. Monsieur donnait toute sa confiance i des serviteurs courageusement dévoués, d'opinions exaltées et aveugles dans leur obéissance, ou à des intrigants chimériques et présomptueux.

Louis XYIII savait écouter des hommes sensés et qui avaient l'expérience des affaires. Leur perspicacité et

leur savoir-faire ne suffisaient pas, sans doute, aux difficultés et aux périls de la situation; mais quel esprit pouvait alors disceitier le véritable état des esprits en France, et se faire une idée de Tavenir ?

Les agents de Lojois XYIII commencèrent à recevoir d*aiitres instrc^onsw Ils étaient chargés de reconnaître Je cours de l'c^nîon, les forces de chaque parti, les cl^mic^ de sédition, les dispositions des hommes importants, soit dans les Conseils législatifs, soit dans le gouvernement, et jusqu'à quel point on pouvait compter sur ewL pour le lemlemain du succès.

Les intrigants chargés d'abord de cette commission étaient, pour la plupart, des hommes sans esprit et sans discernement, étrangers aux affaires publiques et qui n'avaient aucun rapport direct avec les personnages importants qu'ils se proposaient de rallier à la cause royaliste. Au commencement de 1797, le Directoire découvrit les menées d'une agence qui avait tenté d'em^ baw^rdes soldats et même de séduire des officiers.

Un procès fut entamé contre ces correspondants de Louis XVIII ^ on avait saisi leurs papiers^ ils étaient manis de pouvoirs délivrés au nom du prétendant ; les lettres qu'ils avaient écrites, les rapports qu'ils avaient envoyés, les projets qu'ils avaient formés témoignaient de leur peu de bon sens. Ils avaient rôvé des insurrections populaires, sans s'apercevoir qu'ils n'avaient nulle influence sur la population de Paris; ils ne savaient rien de ce qui se passait dans la région politique; ils désignaient au Roi les ministres qu'il devait choisir et qui

MO LA VIE BE H. R0YB1l-<;eLLÂRD.

appartenaient à Topinion modérée. Ils compremeitakiit ainsi des hommes honori^les à qui îbn'aTaieBt jamais parlé-, M. Siméon, M« de Marbois^ M. Béoezodi étaÎMt sur leur liste.

Rîen fte prônvAit que ces agetrtâ eussent la pensée d'une tentative prochaine 5 c'était «ne intrigue et rieù de plus. Conformément aux instructions qu'ils avaient reçues, ils avaient dit aux officiers qu'ils avaient voafai séduire que le Roi ne voulait pas être ramené en France par les armées étrangères, ni par une guerre civile ^ qu'il réformerait les abus de Fanoien régime^ et qu'il serait roi constitutionnel. Mais en promettant l'oubli du passé révolutionnaire et une large amnistie, des réserves étaient faites contre les régicides, et môme contre M. de Lafayette et les membres les plus distingués de l'ÂssoB»* blée constituante.

Ni les faits ni les papiers saisis ne constituaient léga-^ lement un complot ^ la résolution d'agir ne pouvait être imputée aux prévenus ; mais ils étaient évldemmeiit coupables d'une tentative d'embauchage; aussi fur^tils traduits devant un conseil de guerre*, nulle oondam* nation à mort ne fut prononcée. L'opinion publique les protégea vivement contre le Directoire, non point parce qu'elle était favorable aux intrigues royalistes ^ mais parce que l'absurdité et le ridicule des prétendus cot^ pirateurs effaçaient l'idée de délit.

La conspiration de Pichegru était soupçonnée, mais ie Directoire n'aimiit pu produire ni preuves, ni indices contre lui j il était d^une extrême pmdence^ jugeant

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avec sagacité qu'il n'y avait rien à faire; il voyait que la haute considération dont ii jouissait dans le parti opposé au Directoire serait perdue si on le croyait royaliste* Ainsi il se réservait pour une occaision qu'il lië pouvait prévoir ^ peut-être même ne s'ouVrait-il pas avec confiance au très^petit nombre de représentants qui désiraient ou espéraient une restauration.

Telles étaient les relations que Louis XVUl entrete<nait ea France au moment du 18 fructidor. Il put juger des illusions que lui avaient communiquées ses agents, et combien ils s'étaient mépris ^ur les chances que pouvait lui offrir Tétat des partis et de l'opinion publique. 11 voulut être mieux informé et conseillé avec plus de sagesse. Sans se résigner aux conditions indispensables d'une restauration , ii voulut les connaître. Déjà il était en communication avec des hommes sensés, qui n'avaient point ém^;ré, et qui n'auraient pas voulu être mêlés à aucune intrigue, ni prendre part à aucune entreprise. Connus pour modérés, tenus pour suspects par le Directoire, ils étaient prudents, sans renoncer à leurs espérances. Sans désespérer à jamais de l'avenir, ils étaient convaincus que les conspirations roplistes compromettaient le Roi, exposaient inutilement des serviteurs aveuglément dévoués, ou livraient la cause royale à des intrigants et à des aventuriers.

C'était avec des royalistes de cette couleur que M. Royer-CoUard avait vécu d^uis qu'il était au conseil des Cinq*€ents. Il était en relations constantes avec des honuues considérabieSy qui^saos cessa «a4X)rrespoodance

avec le Roi, lui faisaient quelquefois, et par des occasions sûres, parvenir des rapports sur Tétat intérieur de la France. L'abbé de Montesquiou et le marquis de Clermont-Gallerande étaient les plus distingués de ces honorables serviteurs du Roi.

 cette même époque, un ancien membre de l'Assemblée constituante, M. Dandré, après avoir quitté la France quelques mois avant le 10 août, puis habité l'Angleterre pendant plusieurs années, avait passé en Allemagne et avait offert ses services et son dévouement à Louis XVIIl, qui était abrs à Blankembourg. M. Dandré avait appartenu au parti constitutionnel^ mais, après le retour de Yarenne, il avait parlé et voté avec les constituants, qui, effrayés de l'ardeur du parti jacobin, cherchaient à sauver le Roi et la monarchie. Une telle ligne politique et une émigration si tardive n'avaient pu lui gagner la confiance de Monsieur. Mais Louis XYIII jugeait mieux des circonstances et des moyens qui pouvaient être employés pour retrouver sa couronne et sa patrie. Ce fut avec son*autorisation que M. Dandré se risqua à venir en France. Plus qu'aucun autre, il lui était facile d'entrer en communication avec les membres des Conseils législatifs qui, sans se mêlera aucune conspiration, concevaient que, sous la garantie de la Constitution, et par le libre cours laissé à l'opinion publique, une restauration pourrait être accomplie.

M, Dandré était compatriote de MM. Portalis, Siméon et Pastoret ; il avait été collègue de M. l'abbé de Montesquiou à l'Assemblée constituante ^ il fit connaissance

LE CONSEIL BOYAL. «3

avec MM. Royer-CoUard, Camille Jordan, Qaatremère de Quincy, et conçut dès lors la pensée de former à Paris un comité qui pourrait adresser au Roi des informations et des conseils raisonnables et prudents.

Le 18 fructidor avait dissipé toutes les espérances des sages amis d'une restauration constitutionnelle; ils étaient tous, pour la plupart, déportés, proscrits et fugitifs. M. Dandré s'était hâté de quitter la France. Aucun d'eux n'était compromis dans les projets de conspiration dont le Directoire avait eu connaissance. H. Dandré revit le Roi et lui persuada facilement que s'il n'y avait maintenant rien à tenter, il était plus important que jamais de bien savoir ce qui se passait en France, et de connaître, d'après le témoignage d'amis impartiaux et clairvoyants, où en était un gouvernement sans stabilité et destiné à une cbute prochaine. Il proposa au Roi de confier la formation de ce comité à M. Royer^llard. Il fut autorisé à le voir et à traiter avec lui du choix des personnes qui le composeraient, des attributions qu'il pourrait accepter et des moyens de correspondance.

Mais il fallait se rencontrer avec M. Royer-Collard : tout ce qu'on pouvait espérer de son dévouement et de son courage c'était de passer la frontière et d'accepter un rendez-vous sur les bords du Rhin. La plupart des proscrits de fructidor qui s'étaient soustraits à la déportation avaient d'abord cherché un asile en Suisse. M. Dandré savait qu'une liaison d'amitié et de con-* fiance avait uni M. Royer-€ollard et M. Camille Jor*'

M LA VIE IWB Ui ROYER*€Ott ARD.

dan, €(ui dans ce ix»>meBt i^'était réfugté à Ny^n dons I0 pays de Vaud« Il le vit et reprit avec lui un thème de conversation que sans doute ils avairat traité à Paris. Ils convinrent que jamais il n'avait été plus important de rectifier les idées que Louis XYUI etises conseiMers se formaient sur Tétat intérieur de la France, sur la dispo^ sition des esprits^ sur les chance de chaque parti, sur le caractère et les opiiûons des hommes importants pla** ces dans le gouvernement. M. Jordan fit parvenir à M* Royer la communication qui lui avait été faite, et le pressa de venir conférer avec M. Dandré de la formation d'un conseil roydUste , qui n'aurait d'autre mission que de correspondre avec le Roi^

M. Royer-CoUard fit part à M4 l'abbé de Montesquiou de ce projet et des propositions qui lui étaient faites; il en parla aussi à M. Becquey, son plus intime ami, an* cien membre de rassemblée législative. Ils étaient dans la même disposition que lui, et il se décida à accepter le rendez-vous que lui proposait M. Dandré.

Au printemps de 1798, il passa eu Suisse et y trouva Camille Jordan, Pastoret, Vauvilliers, ses collègues au conseil des Cinq -Cents, et4'autres réfugiés ou émigrés qu'il rencontra à Neuchàtel , à Berne et à Cons*» tance» A ce moment, une armée française envahissait la Suisse. M, Royer la traversa, non sans péril* Ce fut à OEberlingen qu'il rejoignit M. Dandré* Les pou* voirs que le Roi lui avait donnés laissaient une grande latitude; de sorte que M4 Royer pouvait faire ses conditions et régler positivement ce que serait le comité

qu'il allait èlre ehargé d'établir à Paris. Il venait de juger par lui-même de Tayeuglemeat et de rimpru-* denoe des émigrés; il avait vu de près les vaifkes et dan^* gereuses intrigues qu'encourageait et que payait M. Wio>» kam, ministre d'Angleterre en Suisse. Ainsi il était plus que jamais averti que ce qui importait le plus aui^ hommes honorables et sensés pour lesquels il stipulait, était de n'avoir aucun rapport d'opinion ni de projets avec l'émigration. M. Dandré pouvait être mêlé à toutes les machinations plus ou moins imprudentes des agents employés ou avoués par les princes, mais il ne conve*" nait pas à M. Royer et à ses amis de jouer un tel râle«

Ainsi la première et la plus absolue de ses exigences fut qu'un secret inviolable serait gardé sur l'existence du comité et sur le nom des personnes qui le coniposeraienti M. Royer voulut qu'aucun intermédiaire ne fût placé entre eux et le Roi, pas même M. d'Avaray, qui avait al(»rs toute l'affection et la ccmfianee de Louis XYIII« Un hommme subalterne, mais raisonikable^ spirituel, dévoué et couri^ux, l'abbé André^ devait être chargé de porter les lettres du comité et les réponses écrites ou verbales du Roi. -^ Le comité n'acceptait point une autre mission que d'observer les événements, 1 état dd l'opinion publique, la marche du gouvernenient. Il était autorisé i assurer les hommes importants par leur poai** tion ou leur influence qui sembleraient bien diqK)sés el sincères que les intentions du Roi étaknt conciliantea et nullement réactionnaires, sans leur ftdre ni offres ni promesses.

M. Dandré comprenait très -bien que ces conditions étaient essentielles et qu'il ne pouvait en imposer d'autres; dès lors il était évident que les membres de ce comité devaient être désignés par M, Royer-Collard. Il lui présenta une liste de dix-huit noms, parmi lesquels furent choisis M. Tabbé de Montesquiou» M. le marquis de €lermont-Gallerande et M. Becquey.

Tout étant ainsi réglé, M. Royer retourna à Paris, et le comité fut formé. Pendant Tannée 1799, la correspondance qu'il entretint avec le Roi ne pouvait être qu'un exposé de la décadence du gouvernement directorial et l'annonce de sa chute inévitable et prochaine. Étranger aux communications que Sieyès et Barras eurent à cette époque avec Louis XVIU, M. Royer se refusa constamment à avoir le moindre rapport avec les agents de Monsieur, qui, sans être assurés de l'existence du comité et sans soupçonner le nom de ceux qui le composaient, auraient voulu agir de concert avec eux.

Après le 18 brumaire, lorsque le général Bonaparte se fut saisi du pouvoir et sembla avoir pour mission de mettre un terme à la Révolution, quelques-uns des royalistes modérés conçurent l'espérance illusoire que le vainqueur de l'Italie , qui rétablissait l'ordre en France, qui ramenait la victoire et promettait la paix, compléterait son œuvre et consacrerait sa gloire en replaçant sur le trône le roi légitime : c'était le connaître bien peu. Louis XVIII, dans son exil, jugeait comme vraisemblable cette chance de restauration.

Il envoya, non pas au comité, mais à M. Glermont-

Gallerande individuellement, des pouvoirs conçus en ces termes :

« Je donne an porteur des présentes tout pouvok* nécessaire pour traiter en mon nom avec le général Buonaparte. Je ne le charge point de proposer à ce général des conditions, ni des récompenses. Le fidèle interprète de mes sentiments lui donnera l'assurance que toutes les demandes qu'il fera pour ses amis seront accordées immédiatement après ma restauration. Le salut de mon peuple sera le garant de ma fidélité à remplûrmes promesses. »

Fait an château de Mittau, le 19 décembre 1799.

M. de Clermont-Gallerande n'était pas chargé de cette mission comme membre du comité , mais il n'agissait pas à son insu. Il se concerta avec des correspondants de Monsieur, qui avaient aussi reçu Tinstruction de tenter une démarche auprès du Premier Consul. Ce fut Mme la marquise de Champcenest qui fit parvenir, en la remettant à Mme Bonaparte, la lettre que Louis XYIII écrivait au Premier Consul :

€ Depuis longtemps, général, vous devez savoir que mon estime vous est acquise. Si vous doutiez que je fusse susceptible de reconnaissance, marquez votre place, fixez le sort de vos amis. Quant à mes principes, je suis Français , clément par caractère , je le serai encore par raison. — Non , le vainqueur de Castiglione et d'Arcole, le conquérant de l'Italie ne peut pas préférer à la gloire une vaine célébrité. Nous pouvons le sort de la France ; je dis nous , parce que j'aurai besoin

de Buonaparte pour cela, et qu'il ne le pourrait pas san« moi. — Général, l'Europe vous observe , la gloire vous attend, et je suis impatient de rendre la paix à mon pays. D

En même temps Tabbé de Montesquiou remit une lettre du Roi à M. Lebrun, troisième consul. Ils avaient été collègues à TÂssemblée constituante, et pouvaient se parler en confiance.

Comme on devait s'y attendre, la démarche de Tabbé de Montesquiou fut portée à la connaissance du Premier Consul.

Aucune réponse ne fut faite aux lettres de LouîsXYIII, qui néanmoins conservait une vaine espérance. Mais après la victoire de Marengo, lorsque lltalie fut reconquise, lorsque le gouvernement du Premier Consul fut affermi par ce surcroît de gloire et par l'enthousiasme de la France, le général Bonaparte écrivit à Louis XVIII de manière à ne pas lui laisser une illusion.

Le comité n'avait pas attendu ce moment pour être assuré que la démarche essayée auprès du Premier Consul ne pouvait avoir un autre résultat^ mais Louis XVIII, cédant aux instances de son frère et se confiant aux informations qui lui venaient par cette voie, s'était déterminé à lui confier la direction de tout ce qui pouvait être tenté à Paris. En conséquence, il fit savoir à son Conseil secret qu'il jugeait à propos de réunir dans une action commune tous les agents royalistes.

Le comité répondit par une note du 25 juin 1800 en

LE GONgBIIi ROYAL. »9

dommiit sa démissioii. Cette pièce, écrite par M; Royer'* Collard, honore le caractère, le dîscerBement et la loyauté de ceux qui la signèrent. Elle donne une juste idée de l'esprit qui régnait dans l'Émigration, et de cette obstination aveugle qui rendait impossible toute sympathie avec la patrie française.

Paris, 25ju!alS00.

0 Le Conseil royal a été institua par Sa Majesté pour saisir les occasions de négocier en son nom avec les chefs du gouvernement réimblicain et pour exercer Tau* torité du Roi jusqu'à son retour en France, ou celui de Monsieur, n a été établi dans une parfieûte indépendance des puissances étrangères et des variations qui peuvent survenir dans leur poUtiquQ etâans leurs vues. Les fbnds qu'eiit obtenus le Roi eussent été sans doute un ntioyen puissant démettre à profit des circonstances favorables; mais Texistence et les fonctions de son Conseil n'étaient point subordonnées à cette condition; et si elle eiit dû le soumettre à la direction du cabinet britannique, il Teût rejetée sans hésiter.

o D'un autre côté, les instructions du Roi n'imposant d'antre devoir au Conseil que d'observer le cours des événements, de cultiver l'opinion, de manifester les in« tentions bienfaisantes de Sa Majeçté, de seconder les désirs généreux de quelques membres du gouvernement et de quelques chefs de l'armée, c'est ce devoir seul que les membres du Conseil se sont chargés de remplir. Dans le but de son institution, ainsi que dans les principes des hommes qui le composent, il n'est point, il ne peut de-» venir un foyer de conspirations et d'insurrections ; il n'entretient point de relations avec les cabinets étran**

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gers ; il néglige on désappronve tout ce qni ne tend pas directement an rétablissement de la monarchie. Nonsenlement les propositions qui lui sont faites dénatureraient entièrement le caractère de son activité et de ses fonctions, mais elles entraîneraient la violation des engagements qui ont été pris envers ses membres. Il résulte, en effet, de l'extrait de la lettre de Monsieur, qu'on exige la communication de leurs noms et qu'on Texige pour établir un rapport intime entre eux, sous le nom d'agents du rot et les agents de Monsieur.

« Pleins de respect pour Monsieur, et se confiant à la noblesse de son caractère, qui le rend digne d'entendre la vérité dans l'une et l'autre fortune, ils exposeront avec franchise les motifs qui les déterminent à ne point dégager le Roi de la promesse d'un secret inviolable qui leur a été faite en son nom.

« Ils font observer d'abord qu'ils ne sont pas des agents dans le sens qu'on donne à ce mot. Le Conseil est le centre d'une réunion de royalistes qui se sont éprouvés depuis dix ans, et qui, marqués tous d'un caractère public, couverts des mêmes cicatrices, ont signalé leur dé^ vouement à la monarchie à toutes les grandes époques de la Révolution. Comme ils se sont choisis eu^^-mémes, leur association a précédé la confiance du Roi, et elle continuera de subsister, lors même qu'ils auront le malheur de la perdre, ou qu'ils se trouveront dans Timpos*^ sibilité d'y répondre. . lis ne se sont pas départis, ils ne se départiront jamais du droit d'examiner, de la manière la plus indépendante, les nouvelles relations qu'on leur propose, soit au dedans, soit au dehors ; également prêts à accepter, à rechercher celles qu'ils jugent inutiles ou dangereuses.

(( n n'y a point de discorde entre eux et les agents de Monsieur, comme on parait le croire, puisqu'ils n'ont eu

LE CONSEIL ROYAL, «l

avec eux aucune sorte de communication directe ou indirecte. Si les agents de Monsieur sont les mêmes personnes qui viennent de tomber dans les mains de la police avec leur correspondance, la sévérité avec laquelle le public les a jugés, leur inexpérience, Fimprudence de leur conduite, Textravagance de leurs plans, le mépris des intérêts nationaux qui s'y fait remarquer, la préférence donnée aux moyens d*intrigue, d'espionnage et de brigandage, la dénomination ineffaçable de comité anglais, mille autres considérations, élèveraient une barrière insurmontable entre les serviteurs du Roi et ces mêmes personnes, quand elles ne seraient pas emprisonnées ou en fuite. S'il y a une autre agence de Monsieur, les personnes qui la composent étant absolument inconnues aux serviteurs du Roi, ceux-ci ne peuvent consentir à entrer en relation avec elles. Le refus qu'ils font de se faire connaître, refus positif et invariable, n'est que l'exercice d'un droit qu'ils se sont réservé, et qui leur a été garanti par Sa Majesté.

« D'après ces diverses considérations, il est évident que les membres du Conseil royal sont dans l'impossibilité de remplir les vues de Monsieur; et comme ils reconnaissent toutefois la nécessité d'une direction unique, et qu'ils ne veulent pas former une sorte d'obstacle à celle que Monsieur est résolu d'établir, ils se déterminent à remettre à Sa Majesté le dépôt de sa confiance, et ils se dessaisissent des pouvoirs qu'EUe leur a délégués. Ils prient en conséquence M. André, à qui ils renouvellent l'assurance de leur parfaite estime, d'instruire Sa Majesté que, dès ce moment. Elle n'a plus de mandataires à Paris, et que son Conseil est dissous, afin qu'Elle prenne les mesures que sa sagesse lui dictera. Le souvenir qu'Elle daignera garder de leurs services en sera la récompense. Ils s'efforceront de lui donner, dans de meilleures cir-

constances, de nouvelles preuves de leur fidélité et de leur dévouement inaltérable.

« En adressant à Monsieur rhommage de leur profond respect et l'expression de leurs regrets, ils iregardeat comme un dernier devoir de lui déclarer que si, malgré tant de funestes expériences, on persiste à former des rassemblements d'agents inconnus les uns aux autres et sans autre lien commun que Tinfluence d'une direction éloignée, ces prétendus agents seront infailliblement ce qu'ils ont été jusqu'à ce jour, des intrigants en discorde, étrangers à la grande scène des affaires, sans considération personnelle et sans capacité, dont la correspondance mensongère ne servira qu'à entretenir des illusions profitables pour eux 9 mais bien nuisibles aux intérêts du Roi. Gomme c'est la force des événements et des cboses qui a produit et conduit la Révolution, c'est la même force qui peut seule l'arrêter ou la détruire. Tous les plans qui ne s'appuient pas sur cette force, qui n'ont pas pour unique objet de l'employer lorsqu'elle existera, ne sont que des intrigues impuissantes, qui ne tardent pas à devenir la pâture de la police et le scandale de l'opinion. Les vrais royalistes ne peuvent y prendre aucune part. »

L'existence du Conseil royal de Paris redevint ainsi complètement ignorée; Monsieur et ses agents avaient voulu connaître les membres qui le composaient, et surent seulement qu'il était dissous. Les intrigues, les complots, les correspondances, soldés par l'Angleterre, co>n« tinuèrent avec la même imprudence, la même ignorance de rétat de la France, le même oubli des sentiments moraux. De cette source dériva la machine infernale, et plus tard la conspiration de Georges et de Pkhegru. Jamais le

Conseil royal, nî aucun de ses membres ne fut compromis. M, l'abbédeMontesquiouetM. de Clermont-Gallerande, en faisant parvenir au Premier Ck)nsul les lettres de Louis XVIII, avaient agi en leur nom personnel et par ordre spécial du Roi. Cette démarche avait un caractère de loyauté, qui n'attira aucune rigueur de police. A supposer que le Premier Consul eût la connaissance ou le soupçon de Texistence de ce comité , il avait assez de discernement pour juger que faire connaître à Louis X\1U la véritable situation de la France et l'état de l'opinion ne pouvait, à cette époque, lui causer aucun dommage.

Lorsqu'à son tour le Premier Consul fit proposer à Louis XVIII de renoncer à ses espérances et à ses droits, en acceptant une position qu'on lui présentait comme grande et honorable, il se trompait autant que Louis XVIII s'^it mépris en lui proposant d'abdiquer le pouvoir qu'il avait si glorieusement conquis. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient avoir la pensée de s'abdiquer soimême et de se dégrader moyennant une indemnité.

Ce fut en 1803) quand la paix avait été conclue avec toute TËu^ope vaincue, que cette proposition fut faite au Roi, qui était alors i Varsovie. Sa réponse est connue. Il la communiqua i son Conseil secret. Ce fut M. Royer-CoUard qui écrivit la réponse suivante :

« Votre Conseil a reçu la communication qui lui a été faite par ses ordres des ouvertures du Premîet Consul,

et il éprouve le besoin d'exprimer à V. M. Tadmiration dont le pénètre une réponse si digne du petit-fils de saint Louis et de Henri IV. Si, d'un côté, les serviteurs de V. M. déplorent cette fatalité qui la poursuit jusque dans les retranchements de l'honneur, et qui semble la menacer jusque dans Tisolement de la vie privée ; d'un autre côté, leur courage et leurs espérances s'exaltent, lorsqu'ils voient V. M. fidèle à la mémoire de tant de rois ses aïeux, fidèle à la France qui redemandera un jour à son auguste maison le repos et le bonheur, triompher de la séduction et de la force par l'ascendant de cette magnanimité dont la Providence a doué le cœur des princes qui sont son ouvrage. C'est cette Providence qui, dans un contraste de situations telles que l'histoire n'en offre pas de semblables, s'est plu à abaisser la toute-puissance devant la vraie grandeur dénuée d'appui; et elle annonce par-là que les destinées de V. M. et de sa race ne sont pas encore accomplies; que les vents qui ont courbé ce chêne antique n'ont point ébranlé ses racines ; que le fer qui a mutilé ses rameaux n'a fait qu'ajouter à la vigueur de sa tige. Ce n'est pas nous qui offrirons à V. M. de vaines espérances fondées sur les troubles du dedans ou du dehors et sur les moyens de les exciter : V. M. sait assez, puisque c'est notre premier titre à sa confiance, que nos vœux ne s'unissent point à l'intervention de la politique étrangère , et que notre caractère , nos principes et les , devoirs qu'EUe-même nous impose nous éloignent également de l'esprit de conspiration et de faction. Mais nous dirons à V, M. que les conseils de la raison s'accordent avec les inspirations de l'honneur , que la prévoyance commandait la résolution qu'elles lui ont dictée, et que le salut de la France sera le prix de la fermeté avec laquelle V. M. y persévérera. — De quels motifs en effet a-t-on pu colorer la proposition adressée à V, M. l A-t-on

▼oqIii intéresser sa générosité et Tamonr qu'elle porte à son peuple, en lui montrant le repos de la France attaché au sacrifice de ses droits légitimes? Mais, Sire, où sont les armées qui ravagent notre territoire 7 où sont les partis qui invoquent le nom de V. M. ? où sont même les intrigues qui s'ourdissent à Tombre de ce nom sacré? le sang coule-t-il encore et s'agit-il de Farrêterî Non. La France repose dans une paix profonde, depuis qu'un homme aussi extraordinaire que sa fortune a saisi les rênes <lu gouvernement : les uns jouissent du calme sans souvenir et sans prévoyance ; les autres qui gardent à V. M. leur foi dans les tribunaux, dans les camps, dans les conseils, croient lui obéir en se soumettant à cette autorité provisoire dont ils reconnaissent la nécessité, et que la main de Dieu même parait avoir élevée pour confondre et les principes et les exemples de la Révolu* tion. C'est donc à Tavenir qu'appartiennent toutes les sollicitudes. Quel mot à prononcer, quelle autorité à alléguer à la vue de cette succession inouïe d'hommes et d'événements, et lorsque déjà les débris de la République appelée impérissable gisent épars avec ceux de la monarchie ! Quel est-il cet avenir dont les félicités ne 86 réaliseront que par la renonciation expresse de Y. M. et des princes de sa maison? Nous ne pouvons le chercher que dans ce qui est; car on n'exigera pas de V. M. qu'elle le compose d'éléments inconnus. A partir de l'époque du 18 brumaire, sur ce même sol qui jusque-là avait dévoré les ouvriers et leurs constructions, deux constitutions se sont élevées en moins de trois ans ; c'est la dernière, sans doute, qui est douée du privilège de contenir l'avenir; et puisque le Premier Consul y a déposé sans contradiction toutes ses pensées, nous devons croire qu'on oflfre à V. M. , comme un gage de tranquillité et de bonheur, les règles sur lesquelles elle établit la

transmission du pouvoir : c'est-à-dire qu'on propose à V. M. d'assurer à la France, autant qu'il est en Elle, à la place du gouvernement monarchique héréditaire tempéré par des lois fondamentales , le gouvernement militaire électif sans limites et sans barrières. Avoir réduit la question à ces termes , c'est l'avoir résolue. Il s'agit en effet de prononcer entre le plus pcufait et le pire des gouvernements; entre celui qui a fait la gloire de la France, et celui qui a été la honte et le fléau de Rome ; entre celui qui a donné à Tune soixante*dix monarques en treize siècles, et celui qui a donné à l'autre le même nombre de despotes en un siècle et demi; entre celui qui confond les intérêts de l'État et de son chef, et celui qui les sépare; entre celui qui éteint les ambitions criminelles, et celui qui les allume dans le cœur des plus indignes ; entre celui pour qui la guerre est presque toujours une calamité , et celui pour qui elle est presque toujours une nécessité. Et que serait*ce si nous appli* quions ce parallèle â l'état de l'Europe , et si nous mon* trions tous les trônes affermis par le rétsJ^hssement de la monarchie en France, et continuellement avilis et menacés, quand ils ne seraient pas attaqués par le spee* tacle du gouvernement électif établi sur ses ruines. — • Won, Sire, il ne serait pas de la bonté de V. M. ni de l'attachement qu'Elle nous conserve , de sanctionner un ordre de choses si funeste à son peuple; et s'il ne devait rencontrer d'obstacles que dans les droits de V. M, et de son auguste race , y renoncer serait un acte de ressentiment et de vengeance contre la nation française. «^ Mais, Sire, l'avenir sur lequel nous venons de fixer vos regards n'existe heureusement que dans une constitution aussi fragile et plus vaine que celles qui l'ont précédée ; et ^i nous nous sommes arrêtés à cette hypothèse illusoire, c'est parce qu'elle est la seule avouée , la seule au nom

LE GONSIU HOTAL* 61

de laiitielle on puisse s'adresser an patriotisiiie et i la raison de V. M. L'examen attentif des résultats de la Révokition conduit à d'autres pr<rii)abilité8 ; nous allons les mettre sous les yeux de V. M. -**• Gomme la Révolu* tion n'avait pour but que de détruire Tédifioe social et qu'elle l'a détruit en eiïei dans toutes ses parties, on peut dire que la Révolution a été consommée. Mais puisque la France n'a pas péri , il n'y a pas d'époque où Ton ait pu dire que la Révolution fôt consolidée. Loin de là ; cbaque jour, depuis qu'elle a été consommée, a été marqué par la ruine [de quelques^ns de ses principes. Vaincue et désarmée au 18 brumaire, elle n'est plus, puisqu'on a cessé d'y croire. Les opinions qu'elle avait mises eu honneur sont reléguées parmi les doctrines séditieuses; les institutions auxquelles elle avait le plus insulté re«> paraissent avec éclat : la nature des choses, qui ne périt pas dans les bouleversements politiques , lea ramène successivement et les replace sans trouble. Elle ramène donc la monarchie héréditaire , qui est le complément, la garantie et le Ucn de toutes les autres. Dira^ t-on que la France l'a proscrite? Mais elle avait proscrit le culte et la religion elle-même ; elle avait proscrit l'unité de pouvoir et dévoué aux poignards républicains quiconque oserait ce que le général Bonaparte a exé* cttté. Cependant elle obéit sans murmure à une autorité mille fois plus absolue que ne le fut jamais celle de ses rois. Le besoin de l'hérédité se fait sentir; le mot est dans presque toutes les bouches. Le pas qui reste à faire pour la chercher dans la seule famille qui en possède les vrais attributs, est-il donc aussi difficile, aussi prodigieux que ceux dont nous avons été les témoins» et les obstacles sont-ils à l'épreuve du temps, de ca temps qui ne se repose jamais, et dont Tiiarnsible action produit sous no9 yeux tant de miracles 7 DéjA il a consumé les

opinions ; chaque jour il consume les intérêts , les préjugés , les craintes qui éloignent encore Içs Bourbons. La dictature même qui est sortie de la Révolution, sous quelque titre qu'elle s'exerce , loin d'être une barrière entre eux et le trône de leurs pères, leur en fraye la route. Par elle , le peuple rentre dans les habitudes de la soumission, l'armée reprend le joug de la discipline, les partis réduits à l'impuissance oubUent jusqu'à leurs noms et ont peine à se reconnaître. Si, après avoir vaincu toutes les résistances, elle va se déposer elle-même entre les mains du Roi légitime, elle aura tout fait pour le bonheur de la France et pour sa propre gloire. Que si la Providence a marqué son terme avant qu'elle ait atteint ce but pour lequel elle existe, l'ambition voudra en vain la relever ; ses efforts méprisés attesteront seulement qu'il n'y a point un autre Bonaparte, et qu'un semblable pouvoir ne survit pas aux besoins et aux drconstances dont il fut l'ouvrage. A cette époque décisive la France aura un Roi, ou elle sera dissoute, et toutes les monarchies de TEurope après elle. — C'est là qu'il faut se placer pour évaluer toutes les considérations du moment. Qui se portera Roi de France? Quelle famille viendra disputer à la race de Hugues Capet le respect et l'obéissance héréditaire de la nation ? Quelle qu'elle soit, comme famille elle n'aura que les droits de sa naissance, et c'est aux droits des descendants de trente monai^ques qu'il lui faudra les opposer. Laissons la France peser, quand il en sera temps , les uns et les autres ; il nous suffît d'observer que dès aujourd'hui la démarche du Premier Consul et le refus de Y. M. sont un poids de plus dans la balance.

« Que V. M. daigne recevoir avec bonté nos félicitations et nos hommages. Nous aimons à croire que la démarche dont il s'agit en présage de plus importante3.

LE CONSEIL BOYAL. 09

Quel que soît TîntervaUe qui les sépare, continuez, Sire, à régner par les lois , jusqu'à ce que les lois et la force réunissent leur empire ; et après avoir donné aux chefs des nations de si nobles leçons, puisse V. M. être appelée à leur donner d'illustres exemples I »

Vingt ans après la date de cette lettre, lorsque se forma le second ministère de M. le duc de Richelieu, M. Royer-Collard fut rayé de la liste des conseillers d'État; il voulut alors faire connaître au public quelles preuves de dévouement il avait, dans un autre temps, données au Roi, et aussi de quelle manière il avait toujours conçu la Restauration. Sa lettre fut insérée dans un journal-, comme on peut croire, elle fut très-remarquée.

Les deux lettres qu'on vient de lire sont probablement les seules de cette correspondance qui présentent un intérêt réel. Aucune autre n'a été imprimée, et M. Royer-Collard ne désirait pas cette publication. Ce qu'écrivaient de loin en loin des hommes calmes et clairvoyants est facilement deviné. De 1803 à 1814, les espérances qui pouvaient être raisonnablement présentées à Louis XVIII se rapportaient aux chances de la guerre ; tout, et même l'opinion publique de la France, dépendait du sort des batailles. Peut-être même la correspondance cessa-t-elle après 1803.

M. Royer-Collard avait, en 1799, épousé mademon selle de Forges de Châteauvieux , d'une fomille d'ancienne noblesse du Berry. Il avait d'abord habité Passy; puis il vint se fixer à Paris. La pensée de sç rattacher au gouvernement impérial ne se présenta jamais à lui, 11 vivait dans une société intime de gens d'esprit, comme lui indépendants plutôt qu'oppo3ants, sans illpsion, sans chimères. Ils souhaitaient peut-être, le cas échéant, une restauration, qui ne serait pa3 une contrerévolution et n'amènerait aucune réaction. Son ami M, Becquey, M. Quatremère de Quincy, dont il admi*rait le grand esprit, M. Beugnot, M. Henrion de Pan* sey, M, Vanderbourg, formaient, non pas un comité, mais une réunion habituelle, où ils goûtaient le charme d'une conversation libre, confiante, riche d'idées et de savoir, M. Royer voyait souvent aussi l'abbé de Montesquiou; leurs relations étaient devenues de plus en plus intimes.

Sa vie était grave et studieuse ; il lisait beaucoup, et surtout, comme il Fa dit depuis, il relisait. Dès qu'un livre lui avait plu et le faisait penser, il en recommençait

COpâ DE PHILOSOPHIE. 71

la lecture; Fimpresslon qu'il en avait reçue était pour lui une sorte d'inspiration. Ce fut alors qu'il fit coîinaissance avec la philosophie écossaise. Elle l'affranchît du joug des théories du sensualisme, et le dirigea vers la méthode d'observation des faits de conscience et vers l'étude des facultés de l'âme.

Il écrivît peu, et toutefois sa méditation ne lui sem* Liait pas complète lorsqu'elle n'était pas traduite par une rédaction de lui ; plus que d'aucun autre orateur ou écrivain on pouvait dire : Cest en écrivant qu'on achève de penser. — En 1806, il donna à son frère, qui avait quelques relations avec le Journal des Débats^ un article qui y fut inséré, et signé de la lettre P, initiale du prénom de M. Paul Royer-CoUard.

Éloges du maréchal de Catinat, du chancelier de VHùspital, de Thomas de V Académie française, et de Claire-^Françoise de Lespinasse, par Guibert.

« Les éloges réunis dans ce volume étaient connus, à rexception de celui de Mlle Lespinasse. Les deux premiers furent Jugés peu favorablement, lorsqu'ils parurent; le troisième, qui est le discours de réception de M. de Guibert â TAcadémie française, fut mieux accueilli; et il est, en effet, supérieur aux autres par la composition et par le style. Mais ces légères nuances de mérite et de succès sont effacées aujourd'hui. Le temps, qui affermit chaque jour les monuments élevés par le génie, la raison et le goût, entraîne, avec les hochets de la mode, cette foule de production^ éphémères qui n'eurent que Tesprit et l'intérêt du moment : utiles ravages, qui ensevelissent avec chaque génération les sottises qui

roccnperent, et celles même qu'elle eut la faiblesse d'admirer!

« Si rAcadémie, ennuyée des discours de morale qu'elle recevait depuis un siècle, n'avait proposé à la place, pour sujet de ses prix, que l'éloge des écrivains originaux, des hommes célèbres dans les lettres, elle eût fait une innovation utile. L'enseignement appartient aux corps littéraires ; et c'est une partie de l'enseignement que d'indiquer les modèles, d'en prescrire l'étude approfondie, et de couronner les efforts de ceux qui ont le mieux apprécié les maîtres de l'art, qui ont pénétré le plus avant dans les secrets de leur composition, et qui les ont révélés avec le plus de sagacité et de talent. Il eût été bon que nous eussions beaucoup d'ouvrages tels que les Éloges de Racine, de Molière, de La Fontaine. Mais une carrière aussi bornée ne suffisait pas à l'ambition des gens de lettres du dix-huitième siècle ; ils avaient une bien autre idée de leur ministère. Ils se firent, comme le dit en propres termes M. de Guibert, le tribunal de la postérité : les héros, les hommes d'État, les magistrats devinrent leurs justiciables. Leurs arrêts choisirent les grands hommes^ les proclamèrent ; les éloges décernés par eux furent des autels élevés à des mânes illustres qui erraient sans tombeau. Ce sont encore les expressions de M. de Guibert, qui ne voulait pourtant pas dire que les phrases académiques fussent le tombeau de ces mânes. Ainsi s'élevèrent, à côté d'un gouvernement faible, et, pour ainsi dire, sous sa protection, les premiers Représentants du peuple^ qui prétendirent acquitter la dette de la patrie et décréter la gloire comme récompense nationale. Ce fut le signal de cette anarchie de l'opinion qui a précédé et préparé l'anarchie des pouvoirs. Les passions jalouses et baineuses qui avaient érigé un corps de grammairiens en sénat politique présidèrent souvent à ses jugements.

Dans sa balance, Pascal et Bossuet furent trouvés plus légers que Fénelon; Catinat remporta sur Luxembourg et Villars, uniquement' parce qu'on avait entrepris de faire de Catinat et de Fénelon des philosophes, et, ce qui était plus imposant encore, des philosophes perse* cutés. Car Tidée de la persécution était chère à la philosophie; dans la naïveté de son orgueil, elle donnait ce nom à tout ce qui n'était pas un hommage pour elle. Être persécuté, ce n'était pas, comme nous l'avons cru depuis, être emprisonné, dépouillé, mis à mort; c'était ne pas être premier ministre. Ainsi fut persécuté Fénelon, revêtu d'une des premières et des plus riches dignités de l'Église, dont il jouit paisiblement jusqu'à la fin de sa vie, mais qui ne gouverna pas son souverain, dont il avait perdu la confiance. Ainsi fut persécuté Catinat, élevé des derniers rangs de l'armée au grade de maréchal de France, comblé des honneurs mihtaires, et à qui il ne manqua de récompenses que celles qu'il ne voulut pas accepter; mais qui cessa de commander dans sa vieillesse, et lorsqu'il écrivait lui-même qu'il observait en lui de la diminution et du dépérissement. Ces hommes véritablement illustres, que n'a pu flétrir l'admiration hypocrite dont ils étaient les objets, eussent désavoué les indignes plaintes qu'on osait former en leur nom pour les détourner ensuite à des apphcations plus directes. En effet, si Catinat et Fénelon avaient été persécutés, combien l'étaient davantage les Helvétius, les Diderot, et tant d'hommes de génie, dédaignés d'une cour ingrate qui les abandonnait aux censures de la Sorbonne î D'Alembert se crut en butte à une persécution affreuse ; il le dit, et ses amis le répétèrent pendant trente ans, parce qu'il n'avait que des pensions et un logement au Louvre, qu'il ne soupait pas avec Louis XV comme avec Frédéric, et qu'on ne lui proposait pas en France, comme en î. 5

là LA VIE DE M. BOYER-COLLARD.

Russie, l'éducation de l'héritier présomptif du trône.

« L'Académie eut un autre motif en s'emparant, au nom de la nation, des hommes qui l'avaient servie avec éclat dans la carrière publique. Elle s'emparait par là de la politique et de l'administration, non plus par des défini-i tions de dictionnaire, seule chose qui fût de sa compétence, mais par d'insolentes théories fécondes en allusions et en parallèles. Bossuet * « n'avait pas su mêler à « ses discours de la philosophie, de la morale pubUque, « et de grandes leçons pour ceux qui gouvernent les « hommes. » C'était un vide à combler ; on y travailla sans relâche ; et, comme il arrive toujours en pareil cas, les grandes leçons ne furent pas épargnées à un gouvernement qui consentait à les recevoir. On se croyait courageux parce qu'on était impuni. L'éloge des morts consista surtout dans la satire des vivants ; les institutions et les hommes, tout fut attaqué par des déclamateurs arrogants ; l'Académie dirigeait les coups. C'est de cette littérature énergique que madame de Staël a dit avec vérité qu'elle avait fini par ébranler le trône.

« Sous le rapport purement littéraire, l'institution des éloges a eu des effets qui durent encore. L'exagération appartient essentiellement à ce genre d'écrire, et toute exagération est une erreur ou un mensonge. Il faut d'abord que le personnage loué soit un grand homme, et le plus grand homme possible; il faut ensuite qu'il obscurcisse tout ce qui est autour de lui.

Primo> son bien; et puis le mal d'ftUtruU

« Voilà les données de l'éloge académique. H en résulte que les faits y sont altérés, les faiblesses du héros dissimulées, ses vices, s'il en eut, palliés ou ennoblis, ses

^ Éloge de Thomas.

côtés les plus vulgaires présentés avec ostentation. Malheur à ses rivaux I on les dégrade sans pitié. Malheur i, ses ennemis I le mépris et Vhorreur les attendent \ C'est Fart de la flatterie employé à faire naître de grands hommes *, Je n*exanïinerai pas si la uouvelle direction de cet art fut une découverte utile en morale et en politique, je veux seulement remarquer que la corruption de Télo^ guence en fut la suite nécessaire. Le faux enthousiasme et le mépris de la vérité, premières conditions du programme, donnèrent au style des formes nouvelles : 1^ raideur, Tobscnrité, T^mphase, les tournures ambitieuse^ prirent la place de cettç facilité, de cette clarté, de cette simplicité noble ou élégante qui avaient été jusque-là le caractère de la langue. Avec la justesse des idées disparu^ la propriété des termes ; en tourmenta les uns pour confondre les autres; les mots cessèrent d'exprimer les choses, ils ne furent plus qu'une méthode d'imposture à l'aide de laquelle on apprit à se jouer de tout. On apprit aussi à parler avec autorité de ce qu'on savait le moins, De jeunes écrivains, appelés à juger des plans de cam-^ pagne, des systèmes de législation ou d'économie pu-» blique, tous sujets aussi étrangers à leurs études qu'4 leur ej^périence, rendaient leurs oracles en lieux communs enflés de sentences impérieuses, r4'ignorance aflfec^ tait la profondeur, et déclamait ses leçons dans un style énigmatique. Si on veut remonter aux éléments de l'éloquence révolutionnaire, on les trouvera presque tous dans la rhétorique des éloges.

a Lorsque l'Académie française se cUargeade distribuer $ur la terre et la gloire et la honte % eUô se flattait sans

A BiSfti sur les Éhgu»

* iloge d« Tliomas.

* Mmi mr. kê Mlog^%

76 LA VIE DE M. ROYER-COLLARDo

doute d'exercer seule cette fonction divine ; mais elle lui fut bientôt disputée par les académies de province, et les particuliers mômes Tusurpèrent. On s'enleva les grands hommes, on en fit, on les envahit au dehors, on en chercha parmi les femmes. L'éloge retentissait de toutes parts ; il semblait que la France entière fût occupée à dresser des statues, à graver des épitaphes, à pleurer sur des tombeaux allégoriques, si près, hélas ! de la tempête qui allait renverser les vrais tombeaux et livrer aux vents leur poussière. Il s'est imprimé à cette époque des milliers de panégyriques, dont on ne lit pas un seul aujourd'hui. Dans cette profusion de la louange, il était plus malaisé d'y échapper que de l'obtenir : elle pénétrait partout, et la plus profonde obscurité ne fut pas toujours un asile sûr. L'amitié, l'amour, la reconnaissance, toutes les affections privées se signalaient par des monuments publics. Pour avoir beaucoup estimé l'abbé Raynal, ou plutôt, comme il le dit lui-même, pour n'avoir estimé personne autant que lui, Élisa Draper fut un chapitre de VHistoire des deux Indes, Nous avons vu dans le môme temps les dîners de Mme GeoJBrin payés de trois éloges, tous trois sortis de plumes académiques. Il était nécessaire de tirer ces faits de l'oubli, pour faire comprendre à la génération actuelle comment, dans le volume d'éloges que nous annonçons, le nom de Mlle Lespinasse se trouve à côté des noms de Catinat et de l'Hospital.

a M. de Guibert fut un homme de beaucoup d'esprit ; il eut même^du talent, et il n'y a aucun de ses nombreux ouvrages qui n'en porte quelque empreinte. Son style a du mouvement, de la variété, de la noblesse ; il marche rapidement, et quoiqu'il fatigue beaucoup son lecteur, il l'enlraîne et n'en est point abandonné. Ses éloges, inférieurs à beaucoup d'égards à ceux de Thomas et de La Harpe, ont l'avantage d'être plus historiques et de

faire mieux connaître les personnages; ils excitent plus d'intérêt, précisément parce qu'ils sont moins' académiques ; on y rencontre des traits d'une éloquence mâle et fière. Parmi divers exemples que j'en pourrais citer, je choisirai dans l'éloge de Gatinat les deux suivants :

« Ses 'affaires se trouvant dérangées par les dépenses € de la guerre, il s'enferma à Saint-Gralien pour les « réparer. Ah ! si le sort vous a donné un asile cham- « pêtre, aimez cet asile comme lui; sachez vous y reti- « rer dans les temps d'inaction ; et quand l'injustice vous « opprime, n'allez pas montrer à la cour un visage mé- « content ou une vieillesse inutile. Vivez à la campagne : « là, on met à couvert sa fierté et sa vertu ; là, les dégoûts « s'adoucissent, les ressentiments se calment, l'ambition «n'a plus d'aUments, les événements de la cour ne « paraissent plus que les songes de l'histoire, et le nom ce des rois est à peine entendu. »

« Plus bas, M. de Guibert, quoique philosophe, venge très-noblement Louis XIV de quelques-uns des reproches que lui adressait la philosophie du dix-huitième siècle. ce 0 beaux jours du règne de Louis XIV^ jours que nous Cl avons insultés depuis, sans en avoir le droit, puisque 0 les peuples n'ont pas été plus heureux, et que le nom ce français a eu moins de gloire, vous fûtes du moins un Ci temps d'activité et d'enthousiasme ! Alors aucun talent ce ne se montrait sans que le gouvernement s'en emparât, ce Ce fut dans ces jours que Catinat se fit connaître; mais ce ce fut Louis XIV qui le démêla dans la foule , et qui le 0 soutint jusqu'à ce que ses actions lui permissent de se ce passer de son appui. En vingt-deux ans, du grade de ce sous-lieutenant il le porta au commandement des arcï mées. Catinat aujourd'hui resterait dans l'obscurité : il ce est vrai e^u'il s'en consolerait; c'est le dernier trait de ce son éloge. »

78 LA VtÉ Dfi M. llOYËft-GOLLARD.

« Voilà, ce ïne semble, lé ton de Féloquence ; eUe eit d'autant plus vraie et plus animée, qu'ici l'orateur est inspiré par un sentiment qu'il a répandu avec amertume dans tout ce qu'il a écrit, le dépit de n'être point à la place qu'il croyait mériter. Quelle était cette place? Il n'a pas voulu que ce fût un secret pour la postérité. On disait de son temps qu'il aspirait à la fois A remplacer Turenne, Corneille et fiossuet. Je le crois de Corneille et de Bossuet, parce que l'imagination ne conçoit rien au delà ; mais Turenne n^était qu'un maréchal de France, ôoumis aux instructions du cabinet et aux ordres d'un maître, et M. de Gulbert insinue en vingt endroits qu'il n'y a qu'un général souverain qui puisse donner un libre essor à son génie dans le commandement des armées.

« Dans ses Voyagea en France^ imprimés cette année, îl jette le masque, et, ne pouvant mieux ou pis faire, il sô met à songer qu'il est foi dé France. Pour l'égner avec gloire, îl ne demande que du pouvoir; ses facultés lui suffisent (pag. 235). D'abord il étonné sa famille, ses amis, la capitale, les provinces, l'Europe entière. Bientôt « il a franchit les espaces, il embrasse d'un coup d*oeil l*é- V tendue, la hauteur et la profondeur. Il parle, et une « éloquence surnaturelle découle de ses lèvres, comme a d'une source inépuisable : il écrit, et son style est à là « fois plehi de lumière, de dignité et de charme. » Aprèâ trente ans de merveilles, il serait bien tenté de mourir, comme Gustave, sur un champ de bataille, au sein de la victoire; mais, tout considéré, il préfère son lit, parce qu'il Veut être entouré de larmes et de gémissements, consoler tout le monde par sa fermeté, l'édifier par son courage, et dicter encore à ses enfants et aux principaux ordres de l'État un bon testament qui contiendra ses maximes et ses principes. Voilà l'homme à qui on a bien voulu supposer une ambition sombre et ardente, et qui

n'eut en effet qn'nne prodigieuse vanité. Ce ^ni le ^nve, et ce qui prouve en même temps combien cette vanité était innocente, c'est qu'en s'éveillant, il trouve dans son rêve la matière d'un ouvrage piquant. Ce ne fut jamab la dernière réflexion d'un ambitieux.

c M. de Guibert n'a point du tout la soif de commander, il n'a pas môme d'orgueil. L'admiration dont il est péné«> tré pour ses facultés est un sentiment vertueux dont il jouit avec autant de modestie que de candeur. Dès qu'il se surprend dans un vol trop élevé (page 266), il s'avertit bien vite de redescendre vers son siècle et de vivre oU il est. Àmi du bien public, il s'applique aussi à se convertir en exemples utiles qui ne doivent pas périr ignorés. Les bergers des Landes, montés sur des échasses, lui donnent-ils ridée d'une race de géants ; frappé de sa facilité à tout réduire en images et en rapports^ il recommande, en bon citoyen, qu'on donne de bonne heure cette habitude aux enfants. Car, dit-il, quel est l'homme qui pense le plus? C'est l'homme qui cherche le plus, dans ce qu'il voit, ce qui peut être et ce qu'il ne voit pas. Ainsi M. de Guibert cherchait dans les bergers des Landes une race de géants qu'il n'y voyait pas, mais qui pouvait y êlre* O puérilité I 6 sottise profonde de la pensée phiioso« phique I

« J'ai loué franchement ce qu'il y a d'estimable dans M. de Guibert; je dois dire maintenant pourquoi il est toujours resté àu-4es80us de son talent. Homme du inonde, homme de lettres, militaire avant tout, le temps lui a manqué pour fournir à la fois toutes ses carrières. 11 s'est toujours hâté, et n'a rien achevé. Entre les parties de l'orateur, celles qui sont le fruit de l'étude et de l'art lui manquent absolument. Il a besoin d'être soutenu parles faits; dès qu'il cesse de raconter ou de décrire, le vide des idées trahit le défaut de travail et d'instruc-

80 LÀ VIE DE M. ROYEB-GOLLAHD.

tîon ; il comble misérablement les intervalles par les trivialités les plus vulgaires, mal déguisées sous le faux éclat d'une expression vague et ambitieuse. Les secrets de la composition lui sont inconnus; on chercherait en vain dans ses discours cette suite, cette liaison intime de toutes les parties, ce tissu dans lequel chaque mot, comme chaque idée, est à sa meilleure place, et ajoute à la valeur de ce qui précède et de ce qui suit : véritable création, peut-être la plus difficile de toutes, qui assemble des membres épars, les organise^ et les anime d'une vie commune. M. de Guibert ne paraît pas même avoir connu la nécessité d'un plan ; on voit qu'il n'a pas conçu un tout, mais qu'il l'a formé de morceaux incohérents, attachés plutôt que liés par des transitions laborieuses et souvent maladroites. Sous ce rapport, qui est la première mesure du talent dans tous les genres, l'éloge de Catinat, par La Harpe, méritait assurément la préférence qu'il obtint au jugement de l'Académie; ce qui n'empêche pas que ce ne soit un ouvrage froid et ennuyeux, moins, il est vrai, par la faute de l'écrivain que par le vice irrémédiable du genre. En effet, on sent trop que l'éloge académique n'est qu'un jeu d'esprit, un sujet de déclamation livré à des écoliers pour essayer leurs forces. Il est faux que l'Académie soit la nation; il est faux que La Harpe, sortant du collège, soit la postérité et prononce ses oracles; il est faux que la France et l'Europe soient attentives. Le motif, la scène, le tribunal, sont de ridicules illusions que l'esprit ne reçoit pas.

« Il n'en est pas ainsi de l'oraison funèbre prononcée par un pontife, du haut de la chaire évangélique, devant les saints autels ; le cercueil est là qui anime une action où tout est vrai, jusqu'aux mensonges de la louange, qui sont la vérité de la douleur, et son expression d'au-

tant plus convenable, que Part d'unBossuet ou d*unFléchier sait en faire ressortir les leçons les plus imposantes. Et tel est rintérêt du lieu, du moment, de la scène entière, qu'il féconde les sujets les plus stériles, et rend la médiocrité supportable. Hors de là, les morts illustres ont entièrement cessé de vivre; ils n'appartiennent plus à Féloquence; c'est l'histoire qui s'en empare.

€ Le style de M. de Guibert a des défauts qui lui sont propres ; il a aussi ceux qui caractérisent l'époque où il écrivait. Les uns et les autres sont en trop grand nombre ; ils offensent trop le lecteur délicat, pour être rachetés par des beautés réelles sans doute, mais rarnment exemptes de taches remarquables. L'inégalité, l'incorrection, l'impropriété des termes, décèlent à la fois l'ignorance de l'art et la négligence de la composition. Ici des constructions pénibles et une sécheresse rebutante, comme dans cette phrase : « L'avantage de la naissance a dont ceux auxquels le hasard en a fait part tirent plus « souvent vanité qu'ils n'en recueillent de fruit, manquait c( à Catinat. w Là, le vain bruit des mots et l'incohérence des idées et des images, par exemple : « Il est des pen- « sées dont la commotion brûlante donne aux objets la « force de la présence, et exerce sur l'âme l'empire de « la réalité. » La critique est bientôt découragée quand elle s'applique à des ouvrages où le mauvais goût domine; elle abandonne une lâche immense qu'elle remplirait sans utilité, comme sans honneur.

« 11 n'est pas à craindre que les éloges de M. de Guibert aient assez de lecteurs pour qu'il y ait des mesures à prendre contre la contagion de ses exemples. Je ne relèverai donc ni les fautes multipHées, ni les jugements erronés, ni les imitations serviles où il tombe à chaque instant, malgré son air d'audace; je m'arrêterai seulement à faire connaître avec un peu plus de détail le vice

S2 Là VIE DE M. ROYER-GOIpLARD.

principal de sa manière, qui est Tliabttude de l'exagératîon et de l'emphase : sous prétexte d'enthousiasme, il dédaigne presque toujours de proportionner l'idée à la chose et l'expression à l'idée. Catinat quittant le barreau pour embrasser le parti des armes « ressemble à la mer « qui n'abandonne jamais ses bords sans se porter vers « d'autres rivages. » Si l'Hospital et le cardinal de Lorraine sont d'avis opposé sur l'acceptation des décrets du concile de Trente, la discitssion qui a lieu entre eux, au conseil du roi, rappelle à M. de Guibert ta dispute de Cicéronetde Catilina au milieu du sénat romain; et pour comble de déraison, il ajoute : n Elle eut la même issue. )) En général, il ne connaît guère de milieu entre l'extase et la fureur; quand il n'admire pas, il prononce des imprécations. Veut-il louer le cardinal de Gramont d'avoir accueilli à Rome l'Hospital proscrit avec son père, et de l'avoir rendu à sa patrie ? En vain le bon sens lui ordonne d'être simple et naturel quand le sujet l'exige si impérieusement, il s'écrie : « Malheur au cœur cosmo- « polîte et glacé qui, voyant chez l'étranger un de ses « compatriotes, jeune et déjà distingué par des talents, « n'est point entraîné vers lui par un sentiment frater- « nel, etc. »

« C'est avec la même justesse que M. de Guibert apprécie les réputations et les hommes. Thomas, selon lui, est un grand géniCy dont la place à l'Académie est resplendissante de gloire, Catinat est aussi un homme de génie qui, né chez des sauvages, aurait découvert que la science et la discipline font la force des armées. Je ne veux point attenter, par une comparaison peu digne de lui, à la renommée de ce sage guerrier qui a certainement honoré son pays et son siècle ; mais je ne manque point au respect qui lui est dû, je lui paye même le tribut de louange dont il eût été le plus jaloux, en observant qu'il n'est au

premier rang que par Télévation et la pureté du ôaractère, qui, trop souvent, n'ont rien de commun avec le génie, et que si ce nom convient à la mesure de talents qu'il a déployée, il en faut imaginer un d'une signification bien plus étendue pour des capitaines tels qu'Annibal et César, Turenne et Frédéric, etc. Et après cela, combien d'autres encore ont fait de plus grandes choses que Catinat, et occupent une plus grande place dans la mémoire des hommes ! Est modm in rébus.

H Je me propose, dans cet article, de faire voir à quel point la philosophie du dix-huitième siècle avait corrompu à la fois le goût, la morale et la politique. Les Éloges de M. de Guibert sont une occasion favorable de saisir dans les ouvrages des disciples l'empreinte et la doctrine des maîtres. Tout le monde connaît ceux-ci, leur fanatisme, leurs jongleries, leur impudence : ce n'est point de quoi il s'agit ici. M. de Guibert n'est qu'un homme du monde qui veut parcourir une grande carrière, et qui prend les sentiers battus pour arriver à son but : il n'a ni l'ardeur d'un sectaire, ni l'hypocrisie d'un conjuré ; il lui importe de réussir, et non de nuire. Loin de se cacher pour lancer ses traits, il prétend que ses écrits servent à son ayancement comme à sa gloire, et il ménage la cour et les ministres, en même temps qu'il caresse l'opinion dominante. En un mot, il n'est pas philosophe par choix, mais par bienséance ; et sous ce rapport, il sera pour nous un témoin irrécusable de la folie de son temps.

tt Un des traits les plus généraux de cette folie, c'est l'ambition de la pensée , c'est-à-dire le mépris du vrai quand il est simple et clair, et la recherche du faux quand il est extraordinaire, bizarre, ininteUigible. Voulez-vous savoir quel est le motif de notre avidité pour les détails de l'enfance des grands hommes ? On croit trouver la ré-

ponse dans la question même; mais M. do Guibert remonte plus loin, et il découvre deux solutions inattendues de ce grand problème : Tune générale, qui est que nous voulons expliquer tous les phénomènes de la nature ; l'autre particulière, qui est que le philosophe, guidé par des vuesplus utiles, travaille à réduire en système l'éducation qui a formé un grand homme. Si vous vous écriez que le philosophe est un sot, M. de Guibert est de votre avis quatre lignes plus bas : dès qu'il a payé son tribut à Tesprit philosophique, le bon sens reprend sur lui tous ses droits, et il prouve fort bien que la nature se joue des systèmes, et qu'elle a seule, dans sa marche impénétrable, le secret de produire les grands hommes.

« Après la journée de la Marsaille, Catinat envoie à la cour une relation où il attribue tout l'honneur de la victoire au duc de Vendôme, au comte de Tessé, à la valeur des troupes. Fénelon, son ami, lui écrit à ce sujet qu'il ne lui trouve qu'un défaut, celui à!être trop modeste. Il semble qu'on ne puisse pas être assez malheureux pour entendre finesse à une chose aussi simple ; mais il n'y a rien de simple pour l'esprit philosophique, qui va cherchant partout le trésor enfoui de Isipensée. M. de Guibert se tourmente donc à découvrir un sens caché dans le comphment si naturel de Fénelon ; il hasarde diverses conjectures, et il suppose enfin que Fénelon a peut-être voulu dire que les vertus trop sublimes doivent éviter de se montrer tout entières. Ce serait le cas de répondre par ce mot connu : Fh ! mon ami, reste de toute ta hauteur; tu sei'as toujours assez près de terre. Il ne s'agit ici ni de Fénelon, ni de Catinat, mais de l'imprudent panégyriste qui les travestit en charlatans ridicules en voulant les élever au-dessus de l'humanité. Us savaient l'un et l'autre que la plus parfaite vertu est la moins imparfaite, la plus pure celle qui a le moins de taches, qu'elle s'acquiert

par de longs combats, et se conserve par une vigilance sévère ; ils craignaient de faillir, et non d'être U^op sublimes ; et cette défiance d'eux-mêmes était leur véritable force, et Tappui le plus solide de leur conduite.

« Bossuet veut louer la bonté dans les héros, il dit : € Loin de nous les héros sans humanité. Jls pourront bien « forcer les respects et ravir Tadmiration, mais ils n*au- « ront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les « entrailles de Thomme, il y mit premièrement la bonté « comme le propre caractère de la nature divine... La « grandeur qui vient par-dessus n*est faite que pour « l'aider à se communiquer davantage, comme une fonce taîne publique qu'on élève pour la répandre. Les cœurs a sont à ce prix ; et les grands, dont la bonté n'est pas <c le partage, par une juste punition de leur dédaigneuse « insensibilité, demeureront éternellement privés du plus ce grand bien de la vie humaine, c'est-à-dire des douceurs tt de la société. »

€ M. de Guibert rencontre aussi dans l'éloge de Catinat celui de la bonté ; voici les idées que lui fournit l'analyse philosophique : « Pourquoi aimons-nous tant à trouver a dans les grands hommes ces traits de naturel et de « simplicité ? C'est sans doute parce que ces traits les c( rapprochent de nous, et qu'ils nous soulagent un mo- « ment de l'effort d'admirer en y substituant un senti- « ment plus facile et plus doux. Le héros qui ne se coma munique pas, qui ne descend jamais de son piédestal, « finit bientôt par nous importuner, nous blesser, peut- « être même par se faire haïr; ci cette haine est fondée : « car, si Ton admire sans regret les prodiges de la nature, a on n'admire un grand homme que par la différence (( qu'on sent entre lui et soi; et ce sentiment ne peut c( durer longtemps, du moins dans les âmes vulgaires, <( sans qu'on réclame contre l'injustice du sort, et que

(( bientôt, de la haîne du sort, on passe à la haine de « celui quelle a favorisé. •

(c Je ne m'arrête point à la prodigieuse différence des styles (personne n'est tenu d^écrlre comme Bossuet) ; j6 veux seulement remarquer la manière dont chaque orateur est entré dans son sujet Dès qu'il s'agit de l'homme, Bossuet remonte à Dieu, son auteur; M. de Ouibertne voit que le sort et ses injustices ; Bossuet élève l'homme en lui montrant, dans la bonté qui lui a été donnée, le propre caractère de la nature divine ; M* de Guibert le rabaisse en confondant sa propre nature avec les passions qui la dégradent ; Bossuet fait de la bonté le lien de la charité universelle; M. de Guibert regarde la société comme rompue par l'inégalité même naturelle des hommes, si la bonté des uns ne vient soulager l'envie légitime des autres ; Bossuet menace l'orgueil des grands ; M. de Guibert révolte celui des petits contre toute supériorité qui ne saura pas se dissimuler à leurs yeux. C'est, d'un côté, la morale religieuse, pure, touchante, ennoblie par le rapport de l'homme à Dieu ; c'est, de l'autre côté, la morale philosopliique, dure, haineuse, resserrée dans les calculs d'un lâche égoïsme, et prête à donner l'essor aux passions cachées dans les plus honteux replis ducœur humain.

« Dans les exemples que j'ai cités et que j'aurais pu multipUer à l'infini, on a dû être frappé de l'emphase particulière avec laquelle M. de Guibert prononce le mot de grand homme; c'est que l'adoration reUgieuse des grands hommes est encore un des traits caractéristiques de l'école à laquelle il appartenait. Elle fut instituée par les philosophes dans des vues qui sont assez expliquées par leur conduite. Qui ne connaît la philosophie que par ce qu'elle a dit ne la connaît qu'imparfaitement; elle n'a pas osé tout dire, mais ses secrets sont tous dans son orgueil.

COUftS DE PHILOSOPHIE. S7

Quand on a lu Voltaire, d'Alembert, Kaynal, Gondoreet, on sait qu'un homme de lettres du dix-huitième siècle, un philosophe, est ce qu'il y a au monde de plus respectable, de plus digne des hommages de l'univers; qu'il n'y a point assez de marbre et d'airain, de vers et de prose, de richesses et d'honneurs pour acquitter la reconnaissance du genre humain que la philosophie éclaire et console, tandis que les rois, les grands, les prôtres conspirent à l'écraser. Cependant, pouvoir et fortune, tout était dans la main des oppresseurs ; et les philosophes, jetés au hasard dans les classes obscures de la société, n'avaient aucune part à l'autorité et aux distlnc-» tions. On régnait, on gouvernait sans eux ; On avait môme l'insolence de protéger quelquefois ces bienfaiteurs de l'humanité, ces distributeurs de la gloire et de la honte sut la terre. Ce fut pour se venger des affronts du sort qu'il» créèrent, en opposition aux rangs établis, la dignité de grand homme, à laquelle ils attachèrent des privilèges qui devaient bientôt effacer tous les autres. Les vivants se mirent à l'abri des morts ; et, pour qu'on ne s'y méprît pas, ils ne s'arrêtèrent ni aux talents, ni aux vertus ; l'impiété présumée, ou au moins l'indifférence en matière dé religion, fut la condition de leur choix. Contrandiction manifeste qui reposait sur le mensonge, car il n'y a point eu de grand homme véritablement irréligieux. Mais quand le mensonge tourne à son profit, la philosophie s'en honore comme d'une habileté. Son dessein fut mis entièrement à découvert dans les honneurs, ou plutôt dans le culte qu'elle affecta de rendre aux grands hommes qu'elle avait ainsi adoptés, et parmi lesquels elle eut l'impudence insigne de placer un Fénelon, un Catinat, un l'Hospital. Selon les lois de ce culte fanatique, le philosophe grand homme est un demî-dieu, un astre dans lequel l'œil humain n'aperçoit aucune tache.

L'éloge lui est exclusivement consacré, et les larmes y sont indispensables; le pied de sa statue en est toujours arrosé. Ses amis, ses lecteurs même ont part aux hommages de la postérité qui inscrit leurs noms au bas du sien. Il est de son essence d'avoir été persécuté par V envie et par la superstition; quiconque a raisonné sur le grand homme vivant ou mort est atteint de l'un ou l'autre crime; quiconque ose soumettre ses écrits aux règles de la critique, sa conduite à celle de la morale, est son ennemi ; et ses ennemis sont des monstres qui n'ont rien d'humain. Deux boules noires dans l'élection académique de Fénelon font sur d'Alembert l'effet d'un tremblement de t^rre ; heureusement les coupables ont échappé dans la foule, et leurs noms sont ignorés ; mais s'ils étaient connus le cœur de d'Alembert se flétrirait, et il aurait à peine la force de tracer sur chacun d'eux ces lugubres paroles : // donna une boule noire à Fénelon • .

t Le principe établi, on arrivait aux conséquences par un chemin fort court. Les chefs de la philosophie étaient incontestablement grandi hommes; ils se saluaient par ce

* Éloge de FéneloD. D'Alembert avait sûrement en yue cet éloquent morceau des boules noires quand il a dit de lui-même, tome 1«' des Œuvres posthumes, p. 33, qu'i/ était assez propre à écrire des choses tristes et pathétiques ; mais il était trop fin pour choisir pour sujet de ses élégies sa réception à TAcadémie. Tout le monde sait qu'il y eut plus de boules noires pour Texclure que de boules blanches pour Tadmettre, et que Duclos les mêla. Ainsi d'Alembert fut de l'Académie française, et finit par y faire entrer à volonté ses associés, quoique dans la vérité il n'eût jamais dû y être admis lui-même. On peut, sur ce sujet, consulter le quatrième volume de la Correspondance de M. de la Harpe; on concevra alors comment on succédait à Bossuet, à Corneille, Boileau, Racine et Fénelon, pour avoir fait des brochures sur le commerce des grains, et imprimé sur les toiles peintes.

titre en public et dans leurs relations privées. Voltaire écrit à d'Alembert : mon cher grand homme; un autre littérateur appelait Voltaire : papa grand homme. Ils étaient donc destinés à recueillir le magnifique héritage de leurs prédécesseurs. En dépit des rebelles, les couronnes et les statues les attendaient dans un avenir peu éloigné ; on pleurerait aussi d'attendrissement dans leurs panégyriques; les boules noires y seraient vouées à Texécration. C'était aux puissants et aux riches à donner l'exemple de louer les grands hommes, et surtout à les combler de pensions et de dîners; à ce prix le plus siupide penserait, et la postérité serait avertie d'accueillir son nom avec respect. L'agriculture et la chimie étaient une mine inépuisable pour ce genre de réputations obscures qui ne compromettent ni ceux qui les distribuent, ni ceux qui les reçoivent, parce qu'elles ne se réaUsent point dans le commerce de la société.

€ Ce qu'il y a de déplorable, c'est qu'on écouta ces charlatans ; on les crut ; leur camp se grossit chaque jour de transfuges ; les flatteurs passèrent de leur côté, et une génération presque entière se précipita au-devaut du joug. Les magistrats et les pontifes qui élevèrent une voix courageuse en faveur de la religion et de la patrie furent bafoués publiquement pendant quarante ans ; on épuisa sur eux le ridicule et l'opprobre. Armée de ses promesses et de ses menaces, la philosophie vint siéger dans le conseil du prince ; elle s'assit dans le sanctuaire. Des ministres factieux ébranlèrent de toutes leurs forces le trône qu'ils devaient défendre, et des prêtres trahirent bassement le Dieu

qui, d'un soin paternel, Les nourrissait des dons offerts sur son autel.

Cl M. de Guibert, qui s'était fait une habitude du faux

enthousiasme, était plus propre qu'un autre à l'œuvre do Tapothéose philosophique. En efifet, il ne loue pas, il adore. Si ce n'est pas le style, c'est l'esprit et la superstition naïve des légendes du douzième siècle. Les saints de la philosophie ne font pas de miracles, mais ils sont le plus étonnant de tous ; car y a-t-il rien de plus merveilleux que des hommes en qui tout fut vertu, raison, génie, sagesse infaillible, et qui auraient recréé le monde sur un meilleur plan si on les avait laissés faire ? Lés larmes ne manquent pas non plus à M. de Guibert; il en est pourvu pour le commencement, pour le milieu^ pour la fin. Il abonde en serments, en inscriptions et en épîta^ plies. Je regrette de ne pouvoir citer la péroraison entière de reloge de l'Hospital ; en voici seulement les dernières lignes, qui ne sont pas les plus remarquables, mais qui se détachent plus facilement qite le reste :

(( Mânes d'un grand homme I vous aurez du moins « obtenu cette fois le tribut d'hommages d'un citoyen « libre et courageux.... J'aurai fait connaître ce que fut « l'Hospital; et, en allant visiter sa statue, je devrai (( peut-être A cet ouvrage le plaisir de trouver devant « elle quelque citoyen à genoux et les yeux mouillés de a larmes, »

« Il est probable que M. de Guibert a emporté ail tom* beau, avec beaucoup d'autres chagrins, celui de n'avoir point recueilli ce fruit de son travail.

« Lorsque je me suis proposé de saisir dans les Éloges de M. de Guibert les principaux traits de la doctrine philosophique, et de l'y montrer ennemie du trône et dô l'autel, je n'ai eu pour but ni d'accumuler de nouvelles preuves contre elle, ni de combattre de nouveau les erreurs dont elle a infecté la politique et la morale. Tout est connu et tout a été dit à cet égard; ses aveux et nos malheurs l'accusent assez haut. Mon dessein a été de

caractériser l'époque désastreuse de son influence par la perversité du langage qu'elle avait introduit dans tous les genres de littérature, et dans ceux même qui en paraissaient le moins susceptibles. Si M. de Guibert a écrit en factieux, sll a méprisé la religion et décrié le gouvernement de son pays, plus son caractère privé fut honnête, plus le rang qu'il occupait dans la société fut distingué, plus il fit d'efl*orts pour s'élever encore plus haut par le bienfait de cette même autorité qu'il insul* tait, et plus il est propre à marquer la profondeur de cette dépravation incroyable dans laquelle l'insolence ne fut que de l'adresse, et le ton séditieux un lâche tribut payé aux distributeurs de la renommée. L'exemple a d'autant plus de force, que des deux Éloges où je le puise, l'un, celui de Catinat, fut présenté à l'Académie française, et obtint Vaccessit du prix d'éloquence. A la vérité, M. de Guibert , très-piqué de n'avoir eu que l'accessit, n'envoya pas son Éloge de l'Hospital au concours; et, pour mieux épancher son âme tout entière^ il le fit imprimer anonyme. Mais loin qu'il ait voulu se cacher sous ce voile, il s'était mis à découvert, dit la Harpe \ comme s'il eût écrit son nom à la tête de l'ouvrage. Non-seulement il l'avoua et jouit de ce qu'il eut de succès , mais ses amis racontent , dans une notice préliminaire , que cet Éloge de l'Hospital , qui aurait fermé au panégyriste les portes de l'Acadétnie , si elle eût été composée d'kommes ordinaireSy devint uii titre de plus en sa faveur.

({ En effet, on y trouve, dès les premières pages, que « l'Hospital, supérieur à tous les préjugés de son siècle, ce voyait du haut de son génie toutes les querelles de «religion, comme rÉ.ternel les voit du haut de son « trône. . ; qu'il jugea toujours la religion en homme d*Étatf

^ Correspondance littéraire^ t. 11^ p. ib5.

« c'est-à-dire comme une partie de législation nécessaire « à maintenir, mais que le gouvernement doit accom- « moder au plus grand bonheur des hommes; que, de là, il «pencha secrètement vers le calvinisme, parce qu'il le « trouvait plus ami de la liberté, de Tindustrie et de Thuii manité. »

« Je ne m'arrête point à relever l'impertinence da rhéteur philosophe qui vient, après deux siècles, calomnier la mémoire d'un grand magistrat, et mettre dans le secret de son cœur les maximes qu'il n'a pu mettre dans sa bouche ; ce sont les maximes elles-mêmes qu'il importe de réduire à leurs véritables conséquences. 11 me semble qu'on abuse étrangement des termes quand on prend le mot religion dans le sens que lui donne M. de Guibert. Une religion peut-elle être autre chose que la parole de Dieu? Et si Dieu a parlé, quel est ce devoir des gouvernements à' accommoder sa parole au plus grand bon-heur des hommes ? Hommes d'Etat, daignez nous répondre : S'agitril d'une religion véritablement descendue du Ciel? Elle est donc inaltérable dans ses dogmes, inflexible dans sa morale, invariable dans son culte; rien n'y périt, rien ne s'y introduit ; seule immobile dans le mouvement de toutes les choses humaines, elle a précédé les gouvernements qu'elle consacre parce qu'ils sont accommodés eux-mêmes aux desseins de son auteur. Philosophes, une telle rehgion brave également votre protection et vos insultes; vous pourriez être ses instruments aveugles, mais elle ne saurait être le vôtre : son autorité l'emporte sur vos vaines législations ; car vous n'avez ni espérances, ni craintes à opposer à celles qu'elle inspire,

« S'agit-il d'une religion née sur la terre et fabriquée de la main des hommes ? Dans celle-là, je l'avoue, le principe de la perfectibilité est inépuisable ; il vous sera permis d'y ajouter, d'en retrancher pour le plus grand

bonheur du genre hamain. Les vérités surannées feront place aux vérités contraires ; et, dans la balance des devoirs, les mesures et les poids s'accommoderont aux circonstances. A l'aide du temps, rien .ne manquera à votre religion, si ce n'est d'être une religion; ce sera, si vous voulez, une constitution religieuse de la même nature que ces constitutions politiques dont les perfectionnements rapides ont fatigué nos hommages ; elle aura la même solidité, placera les gouvernements sur la même base, et liera les peuples du même lien. On peut tromper les hommes sans doute ; on peut même y négliger beaucoup de précautions ; mais il ne faut cependant pas les mépriser au point de les avertir qu'on les trompe.

« Plus on réfléchit sur la doctrine philosophique appliquée aux grands intérêts de l'humanité, plus on s'assure qu'elle contient tous les genres d'anarchie, et plus on est frappé aussi de ce qu'elle renferme de sottise et d'inconséquence. Quoi de plus absurde, en effet, que de confondre deux choses aussi prodigieusement dififérentes que le sont la religion et la législation ? Si la première n'est rien de plus qu'une partie de la seconde, pourquoi l'en distinguer par le mensonge d'un vain nom ? Ou M. de Guibert emploie des mots vides de sens, ou il veut que les gouvernements se servent de ce nom sacré pour donner à leurs actes le caractère de l'autorité divine. Cela est très-philosophique, j'en conviens, mais il s'élève une difficulté, qui est de choisir dans le corps des vérités rehgieuses, c'est-à-dire révélées, celle qu'il sera n^cewaire de maintenir, et celles qui seront accommodées au plus grand bonheur des hommes. Et quand le législateur philanthrope a sanctionné les unes et modifié les autres, une difi&culté plus grande se présente : sur quel fondement reposent les vérités conservées après que Dieu a été convaincu de négUgence ou d'erreur ? Certes, il était réservé

à des philosophes d*apptiyer Tédifice de leur religion perfectionnée sur Thypothèse que la parole de Dieu est soumise à la censure de leur sagesse. Ils ignorent done que c'est la foi qui est le ressort religieux tout entier, et qu'il est brisé si la religion est abaissée au niveau de Torgueil humain. Dégradée de son origine céleste, elle ne subsiste pas môme comme instrument d'hypocrisie politique, puisque l'hypocrisie suppose la croyance.

t M. de Guibert traite plus sévèrement la monarchie. Dans l'Éloge de Gatinat, il observe encore autant de mesure que l'Académie voulait elle-même en garder ; les attaques sont détournées, ou enveloppées de termes généraux, ou dissimulées dans la forme oratoire du doute. C'est avec quelque précaution, par exemple, qu'il se demande « si la chose publique peut être admise dans la « langue d'un pays qui n'est pas républicain; » c'est k l'aide d'un peut-être qu'il présente l'autorité paternelle a comme la seule qui soit commandée par la nature, et a sur laquelle la pensée puisse s'arrêter avec douceur. » Il était diflacile d'ailleurs de mettre dans la bouche d'un homme si simple et si modeste les leçons arrogantes de la philosophie ; et quand il arrive à M. de Guibert de les déclamer avec son emphase accoutumée, il avoue qu'il s'écarte de son sujet. Intimidé par son héros, il n'ose faire parler que sa cendre \ L'Éloge de l'Hospital est entièrement exempt de cette pusillanimité, quoique sans cesse Vâme de l'orateur retombe sur elle-même accablée du poids de ses chaînes. Non-seulement les principes de la monarchie sont ceux de l'intolérance et du despotisme % non-seulement la gloire y est souillée de servitude •, mais les devoirs de Va-^

^ « J*ai Interrogé ta cendre, et ta cendre m*a rëponda, » p. 95.

• Page 208.

• Page 247.

mttié et de la reconnaissance y sont plus immédiats et plus positifs que celui de la fidélité à la patrie et au prince \ Le père du chancelier de FHospital était attaché au connétable de Bourbon en quaUté de médecin et de conseiller. Lorsque la révolte de ce prince éclate, il se trouva placé dans la cruelle alternative d'abandonner son maître, son bienfaiteur fugitif et proscrit, ou de renoncer pour toujours à sa patrie. « L'Hospital, dit M. de Guibert, fut (c combattu, gémit, et suivit le due. Ses biens ? Il les a tenait de lui. Sa patrie 7 D se devait à elle sans doute ; « mais ee Uen, si sacré dans une république, a*t-il les (t mêmes droits dans une monarchie t n

(( n est étrange sans doute que ce f&t là le langage avoué d'un officier qui devait à la monarchie et à la fa« veur particulière du monarque de n'être pas un soldat perdu dans la foule ; il est plus étrange encore que les grâces de la cour et les honneurs académiques aient été à la fois sa récompense. Il a cependant ici le mérite de la candeur, et son nom est la seule autorité de ses paroles ; mais il est coupable d'une insigne lâcheté lorsqu'il se met â l'abri d'un nom révéré pour précipiter son pays dans l'abîme des révolutions. Voici les sentiments que M. de Guibert ose attribuer à THospital, à ce grand homme d'État qui eut le plus rare de tous les courages, celui de la modération entre des partis furieux :

« L'Hospital pensait que les états généraux étaient le « véritable conseil de la nation, le palladium de ses droits, « la ressource qui pouvait un jour tout réparer en tout « bouleversant. C'était une grande pensée que celle-là, et « qui contenait le germe de bien d'autres.... Voilà ce que (c prévoyait l'Hospital deux siècles avant nos jours ; et « cela, par la seule force de son génie, qui avait calculé

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(( ce que deux siècles n'ont encore appris qu'à un petit « nombre de citoyens, etc.*. »

« n y aurait une extrême simplicité à prouver sérieusement que THospital, en convoquant les états généraux, n'eut jamais le projet insensé de préparer le bouleverse^ ment de la France. M. de Guibert avait trop d'esprit pour le croire, et môme pour espérer qu'on le croirait; il obéissait à une des lois de la composition philosophique, qui prescrit d'employer à propos le mensonge comme précaution oratoire. U ne s'agit donc ici ni de THospital, ni de ce qu'il a pensé en efifet ; l'orateur a seulement voulu tempérer, par une étroite imposture, l'éclat trop vif de cette grande pensée ^ qu'il fallait tout bouleverser pour tout réparer,

« M. de Guibert s'écrie quelques lignes plus bas : « Aveugle et légère nation I A-t-elle jamais formé de sys- « tème, de plan, de vœu seulement, avec quelque suite? « A-t-elle jamais tenté d'améliorer sa condition ? »

« Oui, M. de Guibert, elle l'a tenté ; et pour tout ré^ parer y elle a tout bouleversé. Le fer et le feu ont dévoré les résistances ; le sang a ruisselé de toutes parts ; un incendie universel a confondu les cendres des palais et celles des chaumières. Cependant les sages délibéraient, les droits de l'homme sous les yeux. Mais la pliilosophie n'a de lumièi^es que pour détruire, elle n'en a point pour .édifier. Non moins étonnée que furieuse de son impuissance, en vain elle multipliait les essais, en vain elle punissait les hommes de la résistance que lui imposait la nature des choses. Lasse enfin de l'ignorance et de la cruauté de ses maîtres, cette nation, a^éée pour l'erreur et pour Vesçlavage % a brisé le joug de la liberté; elle s'est

1 Page 147 et sui?.

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rejetée dans le sein de la religion et de la monarchie. Quelques cris qui se font encore entendre ne troublent point le repos dont elle jouit; elle reconnaît la voix des sophistes qui l'ont égarée ; le fruit de ses malheurs est de mépriser leurs doctrines et leurs promesses.

« Il me reste à faire connaître TÉloge d'Élisa (Mlle Le8« pinasse), imprimé pour la première fois dans ce Recueil* J'ai dit ailleurs comment ce nom, ignoré aujourd'hui, se trouve à la suite des noms illustres de Gatinat et de PHospital. Avoir contribué au bonheur d'un ou de plusieurs philosophes, comme maîtresse ou comme amie, n'étaitce pas le droit le plus respectable à l'immortaUté?

(( il deviendra chaque jour plus malaisé de savoir ce que fut Mlle Lespinasse, et à quel titre elle obtint de M. de Guibert la distinction d'un éloge. Nous apprenons seulement, dans la notice préUminaire, « que cet Éloge « fut un tribut payé par le génie à l'amitié, à la vertUj (( au sentiment, et même aux grâces de l'esprit, et que (( M. de Guibert a tracé son portrait fidèle, pour la rap* « peler aux amis des lettres et des bienfaisantes vertus. » Si on demande là-dessus par quelles productions, par quel héroïsme de caractère ou de conduite elle intéresse, soit les gens de bien, soit les gens de lettres, il est impossible de répondre. On ne cite d'elle aucun ouvrage; et, d'un autre côté, il paraît que sa naissance ayant é\é le fruit d'un commerce illégitime, elle vécut toujours sans état et sans fortune, dénuée des moyens d'exercer aucun genre de bienfaisance publique ou privée. Son Éloge ne la fait pas mieux connaître; il ne s'y rencontre pas un seul de ces traits qui peignent la vie et les mœurs^ et qui donnent une physionomie au personnage.

« Les Œuvres posthumes de d'Alembert nous offrent un peu plus de lumière; on y trouve un portrait de Mlle Lespinasse, et deux élégies, en prose, adressées à I. fi

d8 LA VIE DE M. ROYER-GOLLARD.

ses mâneSf pour rinstniotioii de la postérité, à qui rien ne doit échapper de ce gui touche un philosophe. Elle saura donc, et elle sera heureuse de ne pas Fignorer, que d'Alembert aima Mlle Lespinasse, et qu'il s'en crut aimé pendant vingt^deux années entières ; mais qu'après «a mort, U eut le chagrin de découvrir dans ses papiers^ sur des témoignages irrécusables, que, depuis huit anf au moins, elle lui préférait un seigneur espagnol, dont la mort prématurée la conduisit elle-même au tombeau. Quelle disgrâce pour un géomètre, qui ne doit ni se tromper ni être trompé 1 D'Alembert la soutient avec beaucoup de générosité, a Si vous aviez manqué à ma « tendresse, dit-il à Mlle Lespinasse^» vous m'avez ôté le « plaisir si doux de vous dire, comme Orosmane :

« T9t grâce est dans mon ooeur ; prononce, elle t'attend. »

M sa, douleur ne lui 6te pas la mémoire; car il lui cite encore la Bible, Brutus, Horace, le Dante, le Tasse, Eacine, Frédéric, Bernard, la romance d'Aspasie, etc., et il lui conte trois anecdotes. Ce qui n'est ni moins instructif ni moins remarquable, c'est que, dans l'abandon de cet épancbement, il pousse la franchise jusqu'à nous révéler des particularités que nous pourrions appeler des turpitudes, s'il ne s'agissait d^un philosophe breveté grand homme et de sa chère Julie, Voici, par exemple, un des reproches qu'il lui adresse * ; « Vous vous êtes ce plainte, je le sais, et plainte avec amertume^ surtout « dans les derniers mois de votre vie, de ma bienfaisance (f pour la malheureuse famille d'un domestique coupa- (( ble; vQns avez laissé croire que ma compassion pour de « pauvres enfants innocents , que ce misérable laissait

^ Tome II» p. 40.

COmS DE PHILOSOPHIE. 99

<t dans rabandon et dans Tindigence, tenait à an principe (t moins louable que mon invincible pitié pour les malci heureux; vous n'ave* pas rougi de penser^ et peut-être a de dire que j'étais le père de ces créatures infortu* « nées, etc. »

(( Mlle Lespinasse avait tort, sans doute ; depuis longtemps elle avait perdu le droit de se montrer jalouse; et le pauvre d'Alembert, accusé d'infidélité par une perfide, est un objet de pitié. Pour comble d'injustice et d'infortune, le panégyriste d'Élisa partage son ingratitude : le malheureux géomètre est si complètement sacrifié, qu'il ne lui est pas accordé une ligne dans l'Éloge de celle qui avait occupé une si grande place dans sa vie et dans son cœur; le jeune Espagnol remplit seul le tableau. « Que dut êtte cette âme céleste, s'écrie M. de Guibert, a pour celui qu'elle avait fait son premier objet, pour « celui qui l'anima à son tour? 0 toi qui fus cet obîet^ « Gonsalve 1 heureux Gonsalve ! tu devais te croire soud « le climat brûlant de l'équateur, aimé d^une des filles (c du Soleil. Là mort t'enleva au milieu de ta carrière; 0 tnais en quelques années tu épuisas tout le bon- « heur que le Ciel peut accorder aux hommes sur la « terre, etc. »

« Uheureux Gonsalve, que je ne désignerai pas autre* ment, était marié ' lorsqu'il aimait une des filles du Soleil; et la noble fille du Soleil, en même temps qu'elle transportait cet objet sous le climat brûlant de l'équatetir, entretenait la crédulité d'un autre, et ne rougissait pas de le désoler par des soupçons infâmes. Et c'est un hommô d'ailleurs honnête, marié lui-même et père de famille, qui applique à ces dégoûtantes ordures le vernis solennel de l'éloquence philosophique I Voilà les mœurs, et voilà

* Tome LX des CËuVreô de Voltaire, p. 460.

iOO LA VJE DE M. ROYER-GOLLABD.

la littérature de la fin du dix-huitième siècle. Personne ne respecte plus que moi le voile de la vie privée : je n'en soulève ici aucune partie ; mais lorsque d'imprudents écrivains le déchirent tout entier, pour étaler orgueilleusement, sous le nom de vertus, des faiblesses et des vices, il faut bien rappeler ces imposteurs à la décence et au respect de la morale publique,

« On ne peut se former une idée du sujet que M. de Guiberta entrepris de traiter; mais on imaginerait difficilement le motif qui le lui a fait entreprendre. C'est qu'Élisa eut le mérite singulier d'éclairer son jugement^ à' échauffer son imagination y de l* enflammer pour la gloire. En eflfet, quel service rendu à l'État et aux lettres, et peut-on l'exalter en termes trop magnifiques? M. de Guibert poursuit : « Que ferai-je de mon âme et de ma vie? c( 0 mon cœur, rappelle à ma pensée ce que fut Élisa ! « Je veux la célébrer ; et pour la célébrer, il ne faut que «la peindre!... Je veux qu'elle vive dans l'avenir; je «veux qu'après moi quelque âme sensible, en lisant « cette complainte funèbre, regrette de ne l'avoir pas « connue, et s'attendrisse sur le malheur que feus de lui « survivre. »

« Cette dernière ligne, où l'hypocrisie du sentiment se joint à la plus ridicule vanité, est l'expression parfaite du temps où M. de Guibert a vécu et écrit. Mais voyons cette peinture fidèle qui doit reproduire à nos yeux attendris le modèle d'une si rare perfection :

« Élisa n'était rien moins que belle,et ses traits avaient « encore été défigurés par la petite vérole; mais sa lai- « deur n'avait rien de repoussant... Elle était grande et « bien faite... Elle savait l'anglais et l'itaJien... Son éco- « nomie était si adroite qu'on ne la sentait pas; elle était «toujours mise uniment et avec goût; tout ce qu'elle « portait était frais et bien assorti. » Ce ne sont pas là

COURS DE PHILOSOPHIE. iOl

des qualités vulgaires; on sent bien qu'elles furient propres à Mlle Lespinasse^ et qu'elles n'ont pu entrer que dans son Éloge. Il en est de même de ses goûts : « Elle « n'avait jamais pu s'accoutumer aux vers de Bernis et « de Dorât; elle s'était nourrie de Racine, de Voltaire et « de la Fontaine. » Elle lisait Montaigne; elle estimait Locke et Condillac. Des hauteurs de la métaphysique^ l'incomparable Élisa descendait aux romans qu'elle connaissait tous ; les plus imparfaits, les plus bizarres même trouvaient grâce à ses yeux, pourvu qu'il y eût quelque trait de sensibilité ou de génie. Elle défendait, dans Rétif de la Bretonne, la mort de Manon; elle aimait Prévost et Lesage; elle était passionnée pour Jean-Jacques; elle mettait au-dessus de tout l'immortel Richardson : par-delà encore, elle adorait Sterne, « Oh! que vous déceliez des c( âmes froides et stériles, vous qui l'accusiez d'enthou- (( siasme I »

a Des brillantes conversations d'Élisa et de M. de Guibert, il ne reste qu'une phrase, et elle est de lui. La voici, telle que sa mémoire l'a fidèlement recueillie. Il lui disait quelquefois : « Élisa, vous rendez le marbre sente sible, et vous faîtes penser la matière I » On voudrait savoir ce qu'Élisa répondait à un compliment si délicat.

« On trouve deux lettres d'Élisa dans son Éloge; elle y parle de nos détestables institutions. M. de Guibert a raison de dire que ce n'était ni le genre de Mme de Sévigné^ ni celui de Mme de Maintenon. Il ajoute avec assurance : (( C'était le sien; et, à mon avîs^ il était bien au- « dessus : ses lettres étaient plus pleines, plus variées... (( surtout plus animées ; elles avaient le mouvement et la « chaleur de la conversation. » Cela est d'autant plus heureux, que c'est surtout l'âme, la chaleur et le mouvement qui manquent à Mme de Sévigné, comme chacun

sait.

lOÎ LA VIE DE M. ROYEft-COLtARD.

« n n'y a point d'Éloge sans tombeau; le panégyriste à*ÉIîsa déploie les derniers efforts de son ingénieuse sensibilité pour élever à la mémoire d'Élisa un monu-^ ment digne d'elle. Quelle que soit l'attente du lecteur, elle sera surpassée :

c<Mais je parle du tombeau (le tombeau des amti et cTÉlim précède immédiatement, et M. de Guibert vient « d'y graver leur épitaphe), et c'est au sien qu'il lui faut c penser. Ah I laissons sa dépouille mortelle se consommer ({ dans le caveau d'un temple, ce n'est pas là qu'il faut a un monument; ce n'est pas là que son ombre se plaloraitàerrer! (Élisa n'aimait pas nos temples.) Borda «de la Savonnières, campagnes de Vaucluse..» si vous (( n'étiez pas si loin de nous I Ab ! choisissons du moins <( un bocage solitaire, au milieu duquel un ruisseau, cott» « lant doucement à travers les cailloux, murmure sans «cesse des sons plaintifs! Venez.... Mais non, C'est lô « tombeau du méchant qu'il faut ainsi placer loin de la « vue des hommes. Cherchons plutôt dans le voisinage « de quelque chemin fréquenté une petite colline que «nous planterons d'arbustes, et au bas de laquelle «jaillira une source limpide; qu'un sentier touiourè vert «y conduise.... que dans le cours de notre vie on y « rencontre toujours quelqu'un de nouSy et qu'on y trouve « le marbre récemment mouillé de nos larmes; enfin, que ^ le dernier d'entre noua qui survivra, chargé du dépôt A « toutes nos douleurs, le transmette aux générations sui** « vanteè, etc. »

« Ne serait-ce, hélas! qu'une vaine allégorie? Je veux croire à la touchante réalité dont elle est l'image : une délibération si attentive, des mesures si bien prises, le choix réfléchi du lieu et des personnes, la précision des moindres détails, tout me persuade que le plan de M. de Guibert aura été exécuté, à la confusion des détracteurs

COURS DE PHILOSOPHIE. i03

de la philosophie qui Taccusent de ne savoir qtie détruire. Ils seront forcés de reconnaître ici une véritable fondation, et qui plus est, la fondation d'une confrériey avec un office obligé, qui est d'entretenir la verdure ctun sentier^ de mouiller récemment un marbre, et d'être toujours rert' contré des voyageurs. Quels hommes que ces philosophes confî^ères, doués de la faculté prodigieuse de pleurer en public à des heures marquées^ avec autant de régularité que d'abondance I Quel homme surtout que le dernier, qui^ dépositaire infatigable de toutes les douleurs, aura payé seul à Élisa cet énorme tribut de larmes ! Il n'est plus sans doute, et la fondation est accomplie; mais le monument d'Élisa subsistera toujours. t)és barbares peuvent violer les sépulcres et renverser les temples eux-mêmes : Idi petite colline et sa source limpide sont à l'abri de leurs ravages. »

Il ne faut point s^étonner si Ton ne retrouve pai^ dans ce fragment la gravité et la mesure qui caractérisent les écrits de M. Royer-CoUard. Il était parvenu à la maturité de Fâge, son esprit était accoutumé au ealme et à la méditation ; mais il appartenait à une génération qui avait pris part à la Révolution et aux terribles luttes des partis. Les différences d'opinion avaient suscité de vives inimitiés -, les controverses avaient pris un caractère de guerre civile. Comment M. Royer-CoUard aurait-il perdu la mémoire de ce qu'il avait vu, de ce qu'il avait souffert? Comment n'aurait-il pas gardé rancune contre les factions qui avaient noyé dans le sang du 10 août, du 2 septembre et des échaf auds de la Terreur, les libertés constitutionnelles, où il avait placé tant d'espoir ? La

i04 LA VIE DE M. ROYER-COLLARD,

18 fructidor, qui avait proscrit et déporté ses amis, n'avait-il pas ranimé son aversion pour les doctrines révolutionnaires, prétexte plutôt que mobile de cet acte de tyrannie ?

Le gouvernement du Consulat et de TEmpire avait rétabli Tordre et le c^me ^ les opinions, les inimitiés, les réactions n'avaient plus la parole ; la controverse politique était interdite, le silence était imposé aux sour venirs de la Révolution. Il en résultait que, ne pouvant ni discuter sur les faits, ni apprécier les événements, on s'occupait à rechercher les causes, à examiner les principes qui avaient amené la Révolution ; de sorte que la critique littéraire et Texamen des doctrines philosophiques s'animaient de l'ardeur qui n'était plus permise aux opinions politiques. La critique ne pouvait se défendre d'une partialité plus ou moins passionnée. Les jugements n'étaient point portés de haut, ni avec calme. L'accusation qui aurait dû être adressée à beaucoup de causes diverses, ou plutôt à l'ensemble de l'état social d'où était dérivée la Révolution, devenait spéciale et presque pers(L)nnelle. Peut-être remarquera-t-on qu'un des griefs de M. Royer contre les doctrines révolutionnaires est d'avoir eu pour conséquence nécessaire la soumission au pouvoir absolu. — ci Lasse enûn de l'i-- (( gnorance et de la cruauté de ses maîtres, la nation a « brisé le joug de la liberté, elle s'est rejetée dans le « sein de la Religion et de la monarchie. » — Peut-être s'étonnera-t-on que nous ayons inséré ce long article de journal*, mais il était à propos d'indiquer dans quellçs

dispositions se trouvait M. Royer-Collard avant de rentrer dans le champ de la politique où il devait s'inspirer de ses souvenirs et combattre avec d'autres armes que la génération nouvelle.

En 1811, M. Pastoret, qui était doyen de la Faculté des lettres de Paris et titulaire de la chaire de l'histoire de la philosophie, devint séiîateur. En quittant FUniversité, il proposa à M. Royer-Collard de lui succéder dans des fonctions qu'il n'avait jamais exercées, M. de Fontanesle pressa aussi d'accepter ce professorat, et le nomma avant même d'avoir obtenu son consentement formel, lorsqu'il faisait encore des objections.

M. de Fontanes, qui était fort de ses amis, mais sans intimité, lui indiqua qu'il convenait d'insérer, dans le discours d'ouverture de son enseignement, quelques paroles sur le génie et la gloire de l'Empereur. Le nouveau professeur s'y refusa. Le discours eut beaucoup de succès 5 il fut réimprimé et mis sous les yeux de FEmpereur^ il le parcourut, et ne remarqua point, ou ne voulut pas remarquer cette omission.

M. Royer-Collard n'avait pas fait une étude spéciale de la philosophie, mais son esprit était éminemment philosophique; en toutes choses, il cherchait le sens intime et les principes généraux. D'ailleurs, il avait lu, et par conséquent médité Descaries, Bacon et Leibniz; ainsi il était loin d'accepter l'autorité de Condillac, qui régnait souverainement en France depuis le milieu du dix-huitième siècle. Il pouvait la juger d'après les conséquences qu'en avait tirées l'école philosophique française. Il avait

im LA VIE DE M. ttOYER-COLLARD.

reconnu ce qu*un système, qui attribuait à la seule sensation, la vie et l'action de Tâme, avait d'incomplet et d'erroné.

Le moment était bien choisi pour attaquer ouverte* ment une doctrine qui, professée avec exagération, niait le seng moral et le sentiment religieux. Elle était, pour ainsi dire, devenue responsable des égarements révolutionnaires. Lorsque Cabanis avait appelé la pensée c< une sécrétion du cerveau, » il y avait eu, surtout dans la génération nouvelle^ une impression d'étonnement et de scandale* Depuis que la paix avait rouvert les libres communications avec l'Allemagne, on savait qu'une tout autre philosophie s'y était développée et avait imprimé un grand mouvement aux études morales et philosophiques. Mme de Staël, sans s'occuper studieusement des systèmes sur l'origine des idées, repoussait le matérialisme et suivait les traces de Rousseau. Avant d'imprimer le livre où elle fit si bien connaître l'Allemagne, elle avait raconté parmi son entourage l'impression qu'elle y avait reçue et les pensées que lui avait données cette philosophie spirituali^te , si élevée au-dessus du sensualisme.

Charles deVillers, homme de beaucoup d*esprit, dont la conversation était riche d'idées et qui savait exprimer les idées allemandes avec la vivacité française, avait beaucoup parlé de Kant et avait fait imprimer une analyse très^incomplète de sa philosophie.

M. Benjamin Constant, après avoir, pendant beaucoup d'années, travaillé à un livre sur les religions, qu'il regar-

dait comme une des expressions par lesquelles les sociétés humaines témoignent le degré de civilisation où elles sont parvenues, les mœurs de leurs époques successives,

V les idées qui s'y sont progressivement développées, A ses yeux la religion était, comme les arts, les lettres, la

1 philosophie ou la politique, une émanation de Tesprit humain, une représentation idéale du gouvernement de la société. Son ouvrage était à peu près terminé lors* qu^après beaucoup de méditations, il lui ftit impossible de méconnaître que, quel que soit l'état social, depuis le sauvage, voisin de la brute. Jusqu'à l'homme le plus civilisé, on trouve dans l'àme humaine le sentiment d'une cause, d'un pouvoir, d'une volonté surnaturels, et en même temps l'idée que l'homme n'est pas seulement une substance corporelle, mais aussi un principe de vie qui ne meurt pas avec la forme corporelle qu'il habite. M. Constant écrivit alors un chapitre sur le sentiment religieux : ce sont sans doute les plus belles pages qu'il ait laissées. Mais son livre des Religions était à recommencer : il avait rompu le fil qui en unissait toutes les parties.

Cq n'était pas seulement l'influence de TÀllemagne qui agiss^t contre la philosophie sensualiste. Avant la Révolution, quelques livres de l'école écossaise avaient été traduits ; mais ils ne traitaient point la question fondamentale de l'origine des idées et ne semblaient pas s'attaquer au système de Gondillac. Toutefois, en reconnaissant comme distinctes les facultés de l'àme, ils étaient en contradiction directe avec la formule : —

i08 LA VIE DE M. ROYER-GOLLARD.

c( Rien n'est dans rintelligence sans avoir été d'abord « dans la sensation. »

Plus tard, des professeurs de Genève avaient traduit et enseigné la philosophie écossaise. Toutefois le nom même de l'auteur le plus éminent de cette école était ignoré en France 5 on n'y connaissait point Reid, quoique son premier ouvrage, Recherches sur T entendement humain^ eût été traduit et publié en 1768:

Ce fut par hasard que M. Royer-CoUard , qui n'en avait jamais oui parler, le trouva parmi un étalage sur les quais 5 il l'acheta, l'emporta à la campagne, le médita pendant plusieurs mois, puis se procura les autres ouvrages de Reid, et fut de plus en plus frappé de cette philosophie vraie, sincère , judicieuse. Suivant la route qui lui était indiquée, il se voua alors à l'observation des faits de conscience, des procédés de la perception, qu'il ne confondait point avec la sensation-, en un mot, il se livra uniquement à l'étude de l'àme, de ses facultés, de leur action suscitée par des objets extérieurs ou par les pensées qui lui sont inhérentes.

Telles étaient les études qui préparèrent M. Royer à son professorat 5 telle était la disposition des esprits. Déjà on pouvait remarquer des symptômes qui présageaient une révolution dans les sciences philosophiques. Au moment où il allait commencer son cours, un autre professeur de philosophie obtenait un grand succès et attirait un nombreux auditoire. M. Laromiguière, plus âgé que M. Royer-Collard, avait déjà professé dans un collège de Toulouse^ et ses leçons avaient été imprimées

COURS DE PHILOSOPHIE. i09

SOUS le titre d'Éléments de métaphysique. Il appartenait à l'école de Coudillac, et c'était ce système qu'il avait développé dans son enseignement \ mais il s'était tenu en garde contre les conséquences qui en avaient été déduites, et avait fait ses réserves contre le matérialisme.

Plus tard, des doutes lui étaient venus sur le principe fondamental de la métaphysique sensualiste. Il conservait respect et soumission à la doctrine de Condillac; mais, sans l'accuser d'erreur, il lui reprochait une grave omission, qui la rendait incomplète. Il niait que la sensation pût devenir une perception, si l'âme était inerte, si les objets ne lui parvenaient que par une représentation de l'objet qui avait causé la sensation. L'àme ne pouvait pas être seulement un miroir 5 évidemment elle est douée d'une vie distincte; elle est une puissance capable d'action. L'effet produit par l'objet extérieur sur les organes peut passer inaperçu : si l'âme distraite ou inattentive ne prend pas connaissance de la sensation, elle ne devient pas une perception.

M. Laromiguière introduisit donc l'attention dans le système de Condillac, croyant le compléter et non pas le contredire. Il ne voulut pas remarquer que si la statue de Condillac avait en elle-même la vie et la volonté, la sensation était l'occasion, et non pas la cause efficiente de la perception.

C'était une nouveauté dans l'enseignement philosophique. En outre , M. Laromiguière parlait un langage

facile, clair, spirituel; il plaisait à son auditoire; mais

comme il avait entamé Tautorité de Gondillac, il préparait, sans le savoir, les esprits à la forte et complète attaque qu*allait entreprendre Royer-CoUard.

Suivant la trace de Reid, il commença par examiner quelles étaient les conditions de la perception des objets extérieurs. — « On sera étonné d*apprendre, dit M. Jouffroy, que cet esprit rigoureux ne sortit pas de cette question pendant dei» ans et demi que durèrent ses leçons. » — C'est qu'elle renferme la connaissance de presque tout ce qui se passe dans Tâme humaine, de ses facultés, des pensées et des oonvictioas qui sont en elle, et qui forment, pour ainsi dire, son essence. Pour comprendre comment la sensation devient perception, il faut d'abord reconnaître notre propre existence et ce qui se passe en nous ; il faut distinguer la perception des objets extérieur&de la perception interne des vérités nécessaires, qui ne sont point suggérées par les sens, et sur lesquelles le doute est impossible. Ainsi la conception de l'espace, conception indépendante de l'existence des corps; la conception de la durée indépendante de la mesure du temps; la conception de la cause préalable de tout fait observé ; enfin l'idée de Diieu résultant nécessairement de cette triple certitude, -r- n Car, sans cette idée, nous ne pouvons comprendre ces certitudes intimes, ni nous comprendre nous-mème. » v

Ainsi cette question de l'origine des idées, qui peut sembler seulement préliminaire, embrassait la psychologie entière. C'était la méthode de Bacon, l'observation exacte des faitsi, et l'iqduction, qui des l^its particuliers

conclut uû fait général, c'est-à-dire une loi de la nature, loi qui régit aussi les phénomènes^ dont T&me est le théâtre : méthode qui, depuis deux siècles, a ouvert uqe si grande carrière aux sciences naturelles.

Le nouveau professeur ne fut point d'ahord encouragé par Tempressement d'un nombreux auditoire. On ne déserta point pour Tentendre le cours de M. Laromiguière. L'habitude, l'autorité du succès, une im* provisation élégante et naturelle retenaient autour de sa chwe une jeuœsse empressée. Mais quelques élèves, plus s^rieuseoient occupés de leurs études pbiloso^ phiques, appeléii à eois^prendre et à s'approprier une doctrine nouvelle» à la développer et à la propager, se prirent d'un goût sérieux pour cet enseignement et de dévouement pour le professeur. M. Cousin était dès lors le plus distingué des disciples de la nouvelle doctrine.

Ce n'était pas une improvisation brillante, un jet soudain de la pensée qui appelaient les applaudissements.. M. Royer-Collard recueillait d'avance les idées dont il devaÂt entretenir ses auditeurs et les jetait rapidement sur le papier. Lne lecture lente et accentuée était souvent interrompue par des développements étendus, qui donaaient la clarté et Tévidence aux plus subtiles distinctions, aux a£Srmations les plus concises. Parfois il écoutait et même provoquait les objections ou les questions^ alors l'enseignement devenait une conversation plus instructive que le monologue du professeur* Cette physîonomÂe séfieuse et presque sévère, cette

parole grave et souvent impérieuse , cette révolution entreprise contre une philosophie jusqu'alors acceptée comme définitive, donna un grand mouvement aux esprits et devint la tradition de l'École normale. Ce fut le point de départ d'une génération nouvelle, qui a honoré la philosophie et la France.

Il n'est resté de traces écrites de l'enseignement de M. Royer-Collard que les notes où il écrivait le thème de ses leçons, où quelquefois se trouvaient des passages entièrement rédigés et tels qu'il les prononçait. Il y a même des leçons entièrement écrites... — « Dans beaucoup « de morceaux brillent avec éclat, malgré l'austérité du (( sujet et là rapidité d'une rédaction improvisée, toutes « les éminentes qualités de son esprit et de son style. » — C'est ainsi qu'en parle M. JoufFroy, à qui il remit ces fragments, en lui permettant de les imprimer dans une édition des œuvres de Reid. Mais le discours d'ouverture de son cours de troisième année est un admirable résumé de toutes les idées philosophiques de M. Royer- Collard. On peut dire qu'il ne s'en trouve aucune qui no s'y trouve touchée : c'est le mérite éminent de ce beau discours.

« Deux années consacrées à Thistoire de la philosophie moderne sont loin d'avoir épuisé une matière si abondante et si variée ; de vastes études sollicitent encore notre curiosité et nos recherches. Cependant nous sommes en possession des systèmes les plus importants; un long examen nous les a rendus familiers; nous avons considéré leurs faces diverses ; nous avons reconnu et

sondé les bases sur lesquelles ils s'élèvent. Nous n'embrassons point encore tout l'horizon philosophique; mais, des hauteurs où nous sommes parvenus, si nous jetons les yeux en arrière, nous pourrons saisir d'un seul regard, sans les confondre, ce grand nombre d'objets qui ont fixé tour à tour notre attention.

« Le résultat le plus général que présente l'histoire de la philosophie moderne, celui qui la caractérise de la manière la plus frappante, quand on la compare à la philosophie ancienne , c'est qu'elle est sceptique sur l'existence du monde extérieur, de ce monde auquel le genre humain croit depuis si longtemps , qui se révèle à nous en même temps que notre propre existence, et dans le sein duquel nous sommes forcés de nous apercevoir nous-mêmes comme des fragments de son immensité. 11 est singuHer, mais il est prouvé , que les écoles, qui se combattent sur presque tout le reste , s'accordent en ce seul point, qu'elles sont toutes idéalistes. Je ne dis pas qu'elles professent toutes l'idéaUsme , ni le même idéalisme; je dis seulement qu'avoué ou désavoué, manifeste ou caché, l'idéahsme est contenu dans toutes les doctrines modernes , et qu'il en sort nécessairement ; et je ne crains pas d'avancer qu'entre les philosophes dont les opinions et la gloire remplissent ces deux derniers siècles, ceux-là seuls ont eu l'intelhgence de leur propre doctrine, ceux-là seuls ont été conséquents, qui ont ou nié ou mis en question les objets extérieurs de nos pensées. En m'exprimant ainsi, je reste encore au-dessous de la vérité ; ceux-là seuls auraient été conséquents, qui auraient si parfaitement ignoré ce monde auquel ils disputent l'existence, que la dispute même eût été, impossible.

« Leibnitz et Rant rencontrent l'idéalisme à leur point de départ, et, par cette raison, il obtient dans leur phi-

ÎU LA VIE DE M. ROYEB-GOLLARD.

losophie i6 rang et l'autorité d'un principe. Il en est autrement de Deecàrtes et de Locke, qui ne l'atteignent que dans la déduction et presque à l'extrémité de la carrière^ et qui l'atteignent sans le reconnaître. Ce sont leurs disciples plus attentifs^ qui, l'ayant dégagé de ses voiles^ le produisent comme une créature légitime de la raison. Descartes croit donc qu'il y a des corps ; il en a pour garant Dieu qui le lui persuade. Mais Malebranche abaisse bientôt Ja preuve de Descartes de la certitude à la simple probabilité ^ en observant que Dieu pourrait nous représenter des corps , quoiqu'il n'y en eût point; et par là il réduit le problème à une question de fait, qui est de savoir si Dieu lui-même nous apprend qu'il ait créé un monde matériel ; question que la révélation peut résoudre, mais non pas la philosophie. — Quoique la connaissance deé corps ^ dit Locke, ne soit ni directe ni évi" dente par elle-même , nous pouvons la tirer de nos idées de sensation, dont ks eorps sont les exemplaires^ et qui ont avec eux toute la conformité que notre état exige. Mais Berkeley et Hume, plus clairvoyants que Locke , dissipent aisément le prestige de cette ressemblance , en prouvant que des idées ne peuvent ressembler qu'à des idées. — Gon« dillac,«rrant tantôt sur les pas de Locke et tantôt sur ceux de Descartes, cherche le monde de bonne foi ; il Je demande tour à tour à la sensation, à la raison; la sensation est aveugle, et la raison est muette. Étonné de ne rencontrer que des abstractions logiques, il soupçonne qu'tY se pourrait bien que l'étendue n'eût pas plus de réalité extérieure que les sons et les odeurs; et il prononce enfin que, si cet univers existe , assurément il n'est pas visible pour nous.

« Je ne viens point raisonner en faveur de l'opinion commune ; elle n'a besoin ni de preuves ni de défenseurs; elle est assez profondément enracinée dans notre nature

la plus intime pour braver toutes les attaques. Ce n^est pas le monde qui a été mis en péril parles philosophes; c'est plutôt llionneur de la philosophie, qui se décrédite un peu, et qui soulage le vulgaire d'une partie du respect qu'elle exige de lui, quand elle enfante des paradoxes qui lui semblent marqués au coin de la folie; Il ne s'agit pas d'ailleurs de savoir si le monde physique è^ist^ réellement; cette question se résoudrait dans une autrie plus générale ) qui serait de savoir si toutes nos facultés, dont l'autorité est invisible, sont les organes dé la vérité ou ceux du mensonge; et là-dessùs, nous serons toujours réduits à prendre leur propre témoignage. La seule question qui appartienne à l'analyse philosophique consiste à examiner s'il est certain que nos facultés nous attes^ tent l'existence d'un monde extérieur^ et si le genre humain croit à cette existence ; car s'il y croit, cette croyance universelle est un fait dans notre constitution intellectuelle ; et que ce fait soit primitif ou déduit d'un ftilt antérieur^ qu'il soit l'enseignement immédiat de la nature ou une acquisition du raisonnement, il doit se retrouve*^ tout entier dans le tableau synthétique de la scicnicei A-t-il disparu ; l'homme de la philosophie n'est pas (celui de la nature; la science est fausse, par conséqueiit l'analyse infidèle, et l'on peut s'assurer que les philosophes ont inséré dans l'entendement quelque principe ou quelque fait qui ne s'y trouve point, ou qu'ils n'ont pàà recueilli soigneusement tous ceux qui s'y trouvent.

« Les philosophes, nous l'avons vu , ont fait l'un ei l'autre; ib ont créé , sous le nom d^idées, des êtres chi^ mériques, auxquels ils ont imposé la fonction de représenter les corps et leurs modifications diverses ; ils ont réduit nos moyens de connaître à la conscience, et la certitude de la connaissance au témoignage de cette faculté; et par là ils ont anéanti l'autorité de la perception^ et

il6 LA VIE DE M. ROYER-COLLARD.

confondu avec la pensée elle-même toutes les réalités extérieures qui en sont Tobjet. Ce sont là, entre les erreurs de la philosophie moderne, celles qui ont amené Tidéalisme à leur suite, et elles sont communes en quelque degré à toutes les écoles. Nous emploierons les premières leçons de cette troisième année à retracer leur origine , leur nature , leur tendance inévitable ; nous observerons les formes très-variées qu'elles ont revêtues en se combinant, soit avec les erreurs particulières, soit même avec les vérités enseignées par les différentes écoles. Mais ce tableau historique doit être précédé d'une analyse rapide de la perception externe : il faut avoir sous les yeux le dénombrement fidèle et la description exacte des éléments qui la composent, pour reconnaître les additions et indiquer les omissions qui altèrent sa nature ou détruisent son énergie.

« Nous éprouvons à chaque instant des affections différentes, dont la cause n'est point en nous-mêmes. Quand nous rapportons ces changements d'état à des impressions produites sur nos organes par les objets extérieurs, nous les appelons sensations. Ce mot, pris dans l'acception que nous lui attribuons , et qu'il a dans les ouvrages des philosophes aussi bien que dans la langue commune, suppose ce qui est en question, savoir, que nous avons des organes, et qu'il y a des objets extérieurs qui agissent sur eux. Cependant quelques-unes de nos sensations, telles que celles de l'ouïe et de l'odorat, ne nous l'apprendraient point , si nous ne le savions déjà, et ne nous feraient jamais sortir de nous-mêmes, si nous n'en étions déjà sortis. Mais, sans parler des sensations de la vue sur lesquelles on dispute encore, celles du toucher ont la singulière, l'étonnante propriété de nous manifester des existences distinctes de la nôtre, et dont les qualités n'ont aucune analogie avec ce qui se passe en

nous. — Sî je viens à presser un corps dur, je suis intérieurement modifié d'une certaine manière ; je change d'état; voilà la sensation. Mais en même temps que je change d'état, j'ai la conception subite d'une chose étendue et solide qui résiste à mon effort. Non-seulement je conçois cette chose, mais j 'affirme la réalité de son existence. Bien plus, je juge sans défiance qu'elle existait avant d'être touchée, et qu'elle continuera d'exister quand je ne la toucherai plus. Enfin, je place en elle la cause de la sensation que j'éprouve en la touchant. — C'est cette cori'naissance, et cette suite de jugements qui l'accompagnent, que nous avons appelées perception externe , ou simplement perceptiçn. Ainsi nous renfermons sous ce mot , à l'exemple des pliilosophes anglais , toutes les croyances qui se développent dans l'exercice des sens. Si l'usage de notre langue n'attribue pas à la perception une signification aussi étendue, la raison en est sans doute que ces croyances ayant été peu remarquées, et n'ayant trouvé place dans aucune théorie accréditée, le vocabulaire philosophique n'a pu les recueillir, et les rallier, sous un même signe, au fait dont elles sont inséparables. « On voit que le monde extérieur est composé, outre l'étendue et l'impénétrabilité, de la substance ou de l'être, de la permanence ou de la durée, et de la causalité. Une analyse savante remonte encore plus haut. Elle recherche l'origine des idées de substance , de durée, et de causalité ; et ne la trouvant point dans l'opération des sens , elle est conduite à la découverte de la plus singulière des lois de la pensée humaine , loi antérieure à la perception , et sans laquelle celle-ci ne s'accomplirait pas. — A proprement parler, le dehors ne se manifeste à nous que par la résistance et l'étendue. Or, la résistance et l'étendue sont des qualités et non des choses; elles résident dans un sujet, qui est inaccessible à

nos sens, quoique notre raison soit forcée de le concevoir. C'est le sujet qui existe, qui dure, qui agit; mais nous ne touchons ni Tétre, ni la durée, ni la forcer L'étendue et Timpénétrabilité , qui sont les seuls objets du tact, Tun direct, Tautre indirect, ne porteraient donc dans notre esprit aucune de ces idées , si nous ne les avions auparavant. La perception les puise donc dans une autre source. En effets toutes ces idées nous sont données en nous-mêmes ; nous les avons ^ parce que nous existons, parce que nous durons ^ parce que nous sommes une cause. Elles vont du dedans au dehors par une sorte d'induction^ dont la nature seule a le secret, et qu'elle seule légitime. La perception, qui les emprunte au dedans , les réalise impérieusement au dehors ; et la croyance qu'elle produit n'est pas moins irrésistible que celle qui serait produite par l'intuition immédiate. Le fait est merveilleux , mais il est indubitable^ Ainsi l'existence de l'univers, la durée universelle, la causalité extérieure, tous ces profonds mystères sont cachés dans un mystère plus profond, celui de la vie intellectuelle.

(( La conscience et la mémoire sont les facultés auxquelles nous devons les idées particulières et individuelles d'existence , de durée et de causalité*

n C'est la conscience qui nous apprend que nous existons.

« La conscience est cette faculté par laquelle nous sommes sans cesse avertis de ce qui s'opère actuellement en nous. Nos plaisirs et nos peines, nos espérances et nos craintes, toutes nos sensations , tous nos actes, toutes nos pensées, en un mot, s'écoulent devant la conscience, comme les eaux d'un fleuve sous l'œil du spectateur immobile attaché au rivage. La conscience seule les observe, et en rend compte à la réflexion avec laquelle il ne faut pas la confondre.

COURS DE PHILOSOPHIE. ilo

« Comment la conscience nous apprend-elle que nous existons^ puisqu'elle a pour objet unique les diverâ états et les opérations diverses du moi, et que le moi lui-même lui échappe toujours?

(f Sans doute le moi est distinct de ses (opérations et de ses pensées; car il jpei-siste toujours le même, quand celles-ci changent à chaque moment. Mais, quoiqu'il eh soit distinct, il en est inséparable ; il fbrme avec elles un tout indivisible, dans lequell'abstraction seule peut créet des parties. La piremière sensation que nous éprouvôhb nous révèle deux faits tout ensemble, la réalité actuelle de ce qui est senti, et l'existence actuelle de ce qui sent; Ce qui est senti tombe sous l'œil de la conâciehce ; co qui sent n'y tombe pas» mais l'entendement le conçoit; et il y croit ^ aussitôt que la sensation se produit â Id conscience^ parce qu'elle se produit comme sentie par le moi. Ni la sensation ne précède le moi : si elle le pré^ cédait i il y atirait des sensations qui île seraient pni senties ; ni le moi ne précède la sensation : s'il la ^ïtécé^ dait, il y aurait un moi sans conscience. La sensation ëi le moi coexistent parfaitement. Descartes s'est mal exprimé; je ne suis pas, parce que je pense; il fa'y a pnj lieu à Vergo* L'être pensant n'est pas engendré par lé pensée; mais la connaissance de l'être pensant est ren-i fermée dans la conscience de la pensée : je sais que j$ suis, en même temps que je sais que je pense.

« La loi de la pensée, qui fait sortir le moi de là cooâcience de ses actes, est la même qui, par le mihistéré et l'artifice de l'induction^ fait sortir la substance màté^ rielle de la perception de ses qualités; Aucune autre loi ne lui est antérieure ; elle agit dans la premièt^e opération de l'entendement; par elle seule naissent toutes leà existences. L'analyse s'y arrête, comme à une loi pH^ mitive de la croyance humaine. Si nous étions capable^

de pénétrer plus avant, nous verrions les choses en ellesmêmes ; nous saurions tout. Quand on se révolte contre les faits primitifs, on méconnaît également la constitution de notre intelligence et le but de la philosophie. Expliquer un fait, e»t-ce donc autre chose que le dériver d'un autre fait, et ce genre d'expUcation , s'il doit s'arrêter quelque part, ne suppose-t-il pas des faits inexplicables ? N'y aspire-t-il pas nécessairement? La science de l'esprit humain aura été portée au plus haut degré de perfection qu'elle puisse atteindre, elle sera complète, quand elle saura dériver l'ignorance de sa source la plus élevée.

« C'est la mémoire qui nous apprend que nous durons. — La mémoire est un retour sur la conscience; les actes de celle-ci sont ses objets propres. Elle n'aborde pas directement les choses, mais seulement la connaissance que nous en avons prise. Nous ne nous souvenons de rien qui n'ait été l'intuition immédiate de la conscience , c'est-à-dire que nous ne nous souvenons que de nousmêmes. — Le premier acte de la mémoire emporte la conviction de notre existence identique et continue, depuis l'événement qui est l'objet de cet acte. Mais notre identité continue n'est autre chose que notre durée. La durée est renfermée dans l'identité; l'une et l'autre le sont dans l'exercice de la mémoire. Puisque nous ne nous souvenons que de nous-mêmes, la durée qui nous est donnée par la mémoire est nécessairement la nôtre ; car si elle n'était pas la nôtre, nous n'aurions pas le sentiment de notre identité. Mais le moi seul est identique ; ses pensées varient à tout moment. La durée , qui est renfermée dans l'identité, appartient donc au moi seul, non à ses pensées ; elle est donc antérieure à la succession de celles-ci; il ne dure pas, parce que ses pensées se succèdent , mais ses pensées se succèdent parce qu'il

dure. La succession présuppose la-durée, dans laquelle elle n'est qu'un rapport de nombre , comme le mouvement présuppose l'étendue. Qu'on ne cherche pas Torigme de la durée dans la succession ; on ne la trouvera que dans Tactivité du mot. Le moi dure, parce qu'il agit; il dure sans cesse, parce qu'il agit sans cesse : sa durée, c'est son action continue , réfléchie dans la conscience et dans la mémoire. De la continuité de l'action naît la continuité de la durée. Si l'action cessait pour recommencer, et cessait encore pour recommencer encore, le moi se sentirait à chaque instant défaillir et renaître; la durée serait une quantité discrète comme le nombre ; ses parties seraient séparées par des intervalles où il n'y aurait pas de durée. Elle est une quantité continue, parce que le mot se sent continu , et il se sent continu , parce que son action est continue. L'activité lui est innée, comme il est inné à lui-même. Il ne suffit pas de dire qu'elle commence avec son existence; son existence, c'est-à-dire son existence intellectuelle, ou la connaissance distincte de sa personnalité , ne commence que par elle. Nous agissons de mille manières dans la sensation elle-même, quoique nous n'ayons point avec elle le rapport de la cause à l'effet. H n'y a pas dans l'état de veille un seul instant tout à fait exempt de connaissance ; or la connaissance est inséparable de quelque degré d'attention, l'attention de quelque exercice de la volonté. 11 en est donc de la volonté comme de la conscience ; elle ne se repose jamais. Penser, c'est vouloir ; la pensée est active de sa nature, et c'est pour cela qu'elle est un si noble privilège , et qu'elle nous élève si fort audessus de cette matière inerte, dont les mouvements ne sont pas des actions, et qui ne veut rien de ce qu'elle fait.

« C'est la conscience, jointe à la mémoire, qui apprend

192 LA VIE DE M. ROYBR-GOLLARD.

à rbomme qu'il est une cause ; le concours de la niémoire est nécessaire parce que la notion de cause entraine celle d'effet, et que le rapport de la cause à l'effet ne peut être conçu que dans le temps. Une cause, c'est un être doué d'un pouvoir au moins égal à l'effet, et qui a eu la volonté de le produire. Là finit l'analyse; la dernière raison des déterminaisons libres de la volonté est en elle-même : s'il était possible qu'on la découvrit ailleurs, cette décou« verte serait celle de la fatalité universelle. Nous venons die reconnaître l'action continue de la volonté humaine en recherchant l'origine de la durée ; mais la volonté ne constitue pas encore une cause, elle a besoin de pouvoir pour agir; sans pouvoir, elle est stérile. Le pouvoir de l'homme, ce sont ses facultés ; la volonté les trouve et ne les crée pas. Jointe aux facultés, elle fait de l'homme une cause, et selon la nature des facultés auxquelles elle s'applique, une cause intellectuelle ou une force motrice. Rien, dans la nature de l'homme, ne se fait mieux sentir à sa conscietice que le double empire qu'il exerce sur ses pensées et sur ses actions, et par conséquent il n'y a rien dont il soit plus assuré que de la causalité qui réside en lui.

« Revenons sur nos pas. Des choses étendues et solides^ qui sont la cause permanente de nos sensations, voilà le monde extérieur. L'étendue et la solidité se manifestent à nos sens ; mais les choses, leur existence, leur durée, la causalité dont elles sont douées, nos sens ne les atteignent point. La substance ou l'être, la durée, la causalité ne sont aperçues que par la conscience et la mémoire^ qui ne les observent qu'en nous et comme nôtres. Cepen* dant les sens nous les font concevobr hors de nous avec autant de certitude que l'étendue et la solidité qui sont leur objet propre, et ils nous les font concevoir nécessairement ; car il est impossible à l'entendement d'admettre

la solidité, s'il n'y a des choses solides, de contempler la chose solide ailleurs que dans le temps, et de discerner le rapport de celte chose arec nos sensations sans y déposer une force qui les excite. — Quel est ce pacte entre nos facultés qui met en commun leur énergie, leur autorité, leurs découvertes ? Gomment les sens usuçpent-ils des idées acquises par la conscience et la mémoire? Comment enfin saisissons-nous ^ en touchant, ce qui ne peut jainais être touché ? Je l'ignore; je me borne à constater le fait, et jusqu'à ce qu'il ait été expliqué, je l'appelle une loi de la nature humaine. Les lois de la nature physique ne sont elles-mêmes que des faits qui ont résisté comme celui-ci à l'analyse.

« Le procédé par lequel nous transférons hors de nous, dans la perception, ce que nous n'avons pu observer qu'en nous-mêmes, je l'appelle induction^ pour le distinguer de la déduction avec laquelle il n'a rien de commun. Quoique la consbience de notre propre existence soit, dans l'ordre des faits, le commencement, l'occasion et la condition de toute la connaisssance extérieure que nous recevons par l'entremise des sens, elle ne garantit point au raisonnement la certitude de cette connaissance dont elle reste à jamais distincte. Nous ne sommes point la raison logique de l'univers; si nous l'étions, c*est que l'univers serait avec nous une seule et même chose. Or, le témoignage le plus certain de nos facultés nous atteste que nous ne sommes pas lui et qu'il n'est pas nous.

« L'induction que nous décrivons n'est point cette induction sur laquelle reposent les sciences naturelles, et dont Bacon a tracé les règles. Celle-ci, présumant toujours et la stabilité des lois de la nature et la similitude des faits inconnus avec les faits connus, n'élève jamais ses conclusions hypothétiques au-dessus de la probabilité ; tandis que l'induction dont il s'agit, indépendante de

Texpérience comme du raisonnement, et libre du joug des hypothèses, ne permet à la pensée aucune incertitude ; ses jugements universels et absolus outla force de la nécessité.

« Lés objets extérieurs créés par une triple induction existent, durent et agissent non moins certainement que nous-mêmes ; cependant ils ignorent et leur existence, et leur durée, et leur action. Il y a donc, dans chaque induction, abstraction de la conscience. D'autres circonstances se font remarquer dans l'induction de la durée et dans celle de la causalité.

« Nous durons en nous-mêmes ; de là nous comprenons la durée extérieure. Si c'était là tout, l'induction de la durée ne différerait de celle de l'existence que par son objet, mais elle ne s'arrête pas là. A l'occasion de la durée contingente et limitée des choses, nous comprenons une durée nécessaire et illimitée, théâtre étemel de toutes les existences ; et non-seulement nous la comprenons, mais nous sommes invinciblement persuadés de sa réalité. Cette durée est le temps. Que la pensée anéantisse, elle le peut, et les choses et leurs successions ; il n'est pas en son pouvoir d'anéantir le temps ; il subsiste vide d'événements, il continue de s'écouler quoiqu'il n'entraîne plus rien dans son cours. Dans l'ordre de la connaissance, c'est la durée particulière du moi qui amène le temps ; dans l'ordre de la nature, le temps est antérieur à toutes les vicissitudes qui s'opèrent en lui, à toutes les révolutions par lesquelles nous le mesurons. Le commencement du temps implique contradiction; la supposition d'un temps qui aurait précédé le temps est absurde.

« La durée extérieure, antérieure, postérieure ne s'étant introduite dans l'entendement qu'à la suite et par l'intermédiaire de la nôtre, elle est la même ; quelque

part que nous Tobservions, c'est toujours la nôtre que nous observons, et toutes ses parties sont commensurables avec celle que nous possédons en nous-mêmes.

« La réflexion découvre une foule d'analogies entre la durée et l'étendue, entre la notion de l'une et celle de l'autre.

« Comme la durée n'est pas l'objet immédiat de la mémoire, et que cependant nous n'aurions pas l'idée de la durée si nous n'avions pas de souvenirs, de même l'étendue, aussi impalpable et non moins invisible que le son, n'est l'objet propre ni du toucher ni de la vue ; et cependant nous n'aurions pas l'idée de Tétendue si nous n'avions ni vu ni touché.

« Comme la notion de la durée devient indépendante des événements qui nous l'ont donnée, de même la notion de l'étendue, aussitôt que nous l'avons acquise, devient indépendante des objets où nous l'avons trouvée. Quand la pensée anéantit ceux-ci, elle n'anéantit pas l'espace qui les contenait.

« Comme la notion d'une durée limitée nous suggère la notion du temps, c'est-à-dire d'une durée sans bornes qui n'a pas pu commencer et qui ne pourrait pas finir, de même la notion d'une étendue limitée nous suggère la notion de l'espace, c'est-à-dire d'une étendue infinie et nécessaire qui demeure immobile, tandis que les corps s'y meuvent en tout sens. Le temps se perd dans l'éternité, l'espace dans l'immensité. $ans le temps, il n'y aurait pas de durée ; sans l'espace, il n'y aurait pas d'étendue. Le temps et l'espace contiennent dans leur ample sein toutes les existences finies, et ils ne sont contenus dans aucune. Toutes les choses créées sont situées dans l'espace, et elles ont aussi leur moment dans le temps ; mais le temps est partout, et l'espace est aussi ancien que le temps. Chacun d'eux réside tout entier dans

chaque partie de Tautre. — Newton a cru que c'est Dieu lui-même, existant dans tous les temps et dans tous les lieux, qui constitue le temps et l'espace, Timmensité et Tétemité ; et cette opinion de Newton a produit le célèbre argument par lequel le docteur Claire a prétendu prouver a priori l'existence d'un être immense et éterneU — Nous ne déciderons pas si de telles spéculations sont aussi solides qu'elles paraissent sublimes ; nous ne dissertons pas ambitieusement sur la nature du temps et de l'espace ; nous exposons des faits psychologiques, nous décrivons l'induction de la durée, nous la suivons dans son progrès, et nous la voyons créer l'infini dans la pensée de l'homme. Elle va jusque-là.

« L'induction de la causalité a un caractère qui lui est propre ; c'est elle qui crée la loi la plus énergique et la plus féconde de la croyance humaine, celle qui met l'homme en rapport avec l'univers et qui l'élève jusqu'à son auteur. Aussitôt que nous avons reçu de la conscience et de la mémoire la notion de cause> nous concevons irrésistiblement que tout ce qui commence à exister a été produit par une cause. — Depuis que Hume a écrit, il n'est plus permis de chercher l'origine de ce principe dans les résultats de l'expérience, ni sa sanction dans le raisonnement; on est réduit à le nier ou à reconnaître qu'il est primitif. — Mais une cause, telle que nous la puisons en nous-mêmes, et nous ne saurions la puiser ailleurs, c'est une volonté qui exerce un pouvoir. Ainsi, selon la loi de notre intelligence, la cause de tous les événements que nous observons et des choses ellesmêmes ne se rencontre que dans une volonté qui apu les produire. De là sans doute ce penchant de l'enfance et de l'ignorance à faire dépendre de causes animées tous les mouvements et tous les phénomènes. Une observation plus attentive découvre à l'hoaîme qu'il n'y a de volonté

COURS DE PHILO^PHIB. IffT

^e é&Èks hh être intelligent. Mais ce progrèè de son expérience n'altère pas les lois ch «a nature intellect tuelle, qui ne lui permettent pas de comprendre le moU>voment s'il n'y a une volonté motrice. A mesure donc que la réflexion retire la causalité que l'ignorance avait répandue sur les ol4et8, les volontés locales^ exilées da monde matériel, sont successivement rassemblées et concentrées par la raison en une volonté unique, soui*ce commune de toutes les volontés contingentes, cause première et nécessaire, que la pensée de l'homme affirme sans la connaître, et dont elle égale le pouvoir à l'étendue, à la magnificence, à l'harmonie des effets qu'elle produit sous nos yeux^ Toute force est là sienne ; les forces individuelles que nous matérialisons dans les objets ne sont que des ministres aveugles de cette volonté toute-puissante ; elles ignorent les lois qu'elles exécutent avec une si parfaite précision; elles s'ignorent ellesmêmes. Ainsi, dans la maturité de l'intelligence, quand l'induction applique la causalité aux phénomènes sen* sibles, elle en sépare la conscience et la volonté. Ce qui en reste, après cette double abstraction^ forme les catttei physiques ou les causes secondes*

€ Pourvu du principe de causalité, l'esprit aperçoit l'univers sous un nouvel aspect, et, dans ce qu'il voit, il conçoit avec certitude ce qu'il ne voit pas. Les sens nous instruisent de ce qui arrive actuellement, la mémoire de ce qui est arrivé ; il n'y a là que des choses qui coexistent, ou qui se succèdent. Mais, (^ que les sens déposent dans la mémoire, la mémoire l'ayant déposé dans l'entendement, l'ordre luit sur l'univers, et l'homme apprend à lire dans le grand livre de la nature. Présentez un traité d'astronomie à Tignorant et à l'homme instruit; il n'y a pour le premier que des couleurs et des figures ; pour l'homme instruit, ces figures sont des signes qui loi dé-

couvrent une scène admirable, la terre et les cieux, les mouvements des corps célestes et les lois auxquelles ils obéissent ; il apprend ce qu'il ignorait ; il admire le génie de Tauteur; il élève ses pensées jusqu'à Tétemel géomètre qui a disposé toutes choses avec poids et mesure. 11 en est ainsi du livre de la nature présenté successivement aux sens ignorants et à l'esprit éclairé par le principe de causalité. Les faits que l'observation laisse épars et muets, la causalité les assemble, les enchaîne, leur prête un langage ; chaque fait révèle celui qui a précédé, prophétise celui qui va suivre ; les forces invisibles qui animent la nature font passer la succession contingente des phénomènes sous l'empire de la nécessité, en l'assujettissant à des lois qui ne sont pas celles de nos pensées, mais qui les supposent, puisque, sans celles-ci, elles ne seraient pas aperçues. — L'induction va plus loin. Le pouvoir, dont l'exercice de notre propre causalité développe en nous le sentiment, est un pouvoir permanent. La causalité induite sera donc une causalité permanente. Ce qui est arrivé arrivera dans les mêmes circonstances; le passé peut être affirmé de l'avenir; aussi longtemps que la nature sera vivifiée par les mêmes forces, elle sera régie par les mêmes lois qui reproduiront les mêmes connexions. C'est pourquoi Bacon appelle une seule expérience bien faite une proposition éminenie, un lieu élevé, duquel l'esprit embrasse une multitude d'événements dans une durée ilhmitée. Telles sont les bases de l'induction du physicien ; ainsi l'avenir entre dans la pensée de l'homme, et avec lui, toute prévoyance, toute prudence, et toute philosophie.

« L'appUcation la plus remarquable de la causalité extérieure est sans doute celle qui découvre à l'homme sa condition présente dans l'univers, et sa dépendance de tout ce qui l'environne. Chacune de ses sensations est

un eflfet, qui ne commencerait pas à exister, s* il n'était produit par une cause; la loi universelle de la causalité le lui apprend. Cette cause n'est point en lui-même; il en est assuré par la conscience. Il est donc forcé de la placer, ou plutôt de la reconnaître dans les objets qui frappent ses organes, c'est-à-dire qu'il est forcé de concevoir dans les corps des puissances invisibles auxquelles il est soumis, et qui exercent sur lui l'empire du plaisir et de la douleur. De ce procédé de rintelligence humaine naissent les qualités des corps qu'on appelle secondes^ pour les distinguer de l'étendue et de l'impénétrabilité qu'on appelle qualités premières. C'est la causalité qui rend les corps odorants, savoureux, sonores, chauds et froids ; ils le sont véritablement ; ils possèdent les propriétés que nous leur attribuons ; telle est la nature fondamentale du rapport de causalité, que l'effet démontre la réalité de la cause. Mais ces propriétés que notre esprit, convaincu par les lois de sa nature, conçoit irrésistiblement dans les corps, nous restent cependant inconnues ; nous ne savons rien d'elles, si ce n'est qu'elles existent, et qu'elles ne ressemblent point aux sensations qu'elles produisent. Nous les concluons, nous ne les percevons pas ; elles ne sont pas des notions, mais des croyances. Il n'y a rien dans la nature que nous affirmions avec plus de certitude, mais il n'y a rien que nous ignorions plus profondément, et qui soit plus inaccessible à l'investigation de nos facultés. Toute notre étude des qualités secondes consiste à rechercher l'action des unes et à fuif celle des autres ; elle n'a pas pour but la découverte du vrai, mais celle de l'utile. Si toute la connaissance humaine était de la même nature que celle des qualités secondes, l'utile serait le seul objet de nos facultés et la seule règle de nos actions.

« On voit que la distinction des qualités premières et

des qualités secondes n^st pas une hypothèse, une classification arbitraire, mais un fait de la plus haute importance. — Les qualités premières, du moins la solidité, sont aussi des puissances qui excitent en nous certaines sensations ; mais elles se manifestent en même temps à nos facultés perceptives ; nous en avons la notion la plus claire; tandis que les qualités secondes, pure conséquence d'un principe, ne se révèlent qu'à notre raison. — Les qualités premières ne supposent rien d'antérieur que le sens du toucher et la faculté de connaître; les qualités secondes, qui ne sont que la causalité des corps, supposent évidemment ceux-ci, et par conséquent les qualités premières. L'étendue est là, quand nous y déposons des causes; ce n'est donc pas la causalité qui nous la donne ; si elle ne la trouvait pas, elle ne pourrait pas se résoudre en attributs de la substance étendue; elle resterait immatérielle. Quand donc on assimile l'étendue et rimpénétrabilité aux qualités secondes, on fait ces deux choses : on trouble la chronologie de la connaissance ; on prend la cause pour la substance, erreur précisément opposée à celle de Spinosa, qui prend la substance pour la cause. C'est à cette erreur que se ré^ duisent quelques-unes des découvertes les plus vantées de la philosophie moderne.

«Nous avons décomposé la perception, et dénombré les notions élémentaires et les lois de la pensée qui la constituent.

« L'étendue, l'impénétrabilité, la substance, la durée, la cause, voilà les notions. Celles d'étendue et d'impénétrabilité sont les seules qui dérivent de l'exercice des sens ; les autres sont données par la conscience et la mémoire.

« Trois lois de la pensée concourent dans la perception :

COURS DE PHILOSOPHIE. idi

« 1« L*étendue et rimpénétrabilitô ont un sujet auquel elles sont inhérentes, et dans lequel elles coexistent;

« 2« Toutes les choses sont placées dans une durée absolue, à laquelle elles participent comme si elles étaient une seule et même chose ;

« 3*" Tout ce qui commence à exister a été produit par iine cause.

<( Chacune de ces lois particulières a son fondement dans une induction antérieure, qui fait adopter aux sens des idées nées de la conscience et de la mémoire, et elle consiste dws la combinaison de ces idées individuelles et contingentes en jugements nécessaires et universels.

« Si cette analyse est exacte et complète, toute synthèse où il manquera un seni de ces éléments sera dans Timpuissance de reproduire le monde extérieur; toute synthèse où il entrera un élément de plus rendra autre chose que le monde qui nous est donné par nos facultés.

0 Quand le père de la philosophie naturelle dit avec cette pxécis^on subUme dont ses écrits offrent tant d'exemples, hypotAese^ non fin^ il avertit tons les philosi^Ues que les faits sont la seule l^e soUde 4e la science. ^-^ Les notions élémentaires et les lois de la pensée, dans lesqnelles nous venons de i^ondre la cz^oyanca d'un monde extérieur, sont des faits et non des fictions; nous ne les déduisons pas d'hypothèses arbitraires; nous les recueillons dans Tobservation. Ce qui est placé an delà, Tesprit h^umain manque d'instruments pour le saisir.. Pour lui, pour sa faiblesse, les notions sont simples et indécomposables, les loiis et l'induction dont elles émanent sont primitives ; elles ne découlent ni du raisonnement ni de l'expérience. — Ce sont elles, ce sont ces lois» qui, réalisant hors de nous les idées indigènes de subs*. tance, de cause, et de ânrée> assignent à la perception

un objet distinct de nous-mêmes, un objet permanent et absolue

€ La sensation n'a point d'objet; elle est uniquement relative à l'être sentant : quand elle n'est pas sentie, elle n'est pas. Mais la perception, qui affîrme une existence extérieure, a deux termes, l'esprit qui perçoit, et l'objet perçu; l'être pensant et l'être pensé. De même que la sensation, l'acte de la perception est relatif à l'esprit et le suppose ; l'objet ne suppose ni l'esprit ni sa perception. Il n'existe pas, parce que nous le percevons; mais nous le percevons parce qu'il existe, et que nous sommes doués de la faculté de percevoir. Dans une ville inhabitée, il ne reste pas une sensation, pas une idée, pas un jugement ; les maisons restent, et même les rues, et avec elles la nature et toutes ses lois, qui ne suspendent pas leur cours. Il suffit à l'univers de la présence énergique de son auteur ; il n'a pas besoin de la nôtre, il ne languirait pas, faute de spectateurs ; il était avant nous ; il sera encore après nous ; sa réalité est indépendante de nous et de nos pensées; elle est absolue. L'autorité qui nous le persuade n'est pas inférieure à celle de la conscience ; c'est l'autorité des lois primitives de la pensée ; or, ces lois sont pour l'esprit humain les lois absolues de la vérité. — Le même breuvage peut être senti doux et amer, parce que la sensation est relative à l'état variable de la sensibilité, celle-ci à l'organisation ; mais les lois de la pensée sont une mesure immuable. La connaissance, pour être imparfaite, n'est pas incertaine, et, si elle admet des degrés, elle n'admet pas la contradiction. Quoique nos facultés bornées n'aperçoivent pas tout ce qui est dans les choses, ce qu'elles y aperçoivent y est en effet, tel qu'elles l'aperçoivent. Non-seulement il y a des objets extérieurs; mais ces objets sont réellement étendus, figurés, impénétrables, et aucune de leurs qua-

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lités ignorées n'est incompatible avec celles-ci. — Si Ton me demande de le prouver par le raisonnement, je demanderai à mon tour que l'on prouve d'abord, par le raisonnement, que le raisonnement est plus convaincant que la perception ; que l'on prouve au moins que la mémoire, sans laquelle on ne raisonne pas, est une faculté plus véridique que celles dont on rejette le témoignage. « Ld vie intellectuelle est une succession non interrompue, non pas seulement d'idées, mais de croyances explicites ou implicites. Les croyances de l'esprit sont les forces de l'âme, et les mobiles de la volonté. Ce qui nous détermine à croire, nous l'appelons évidence. Il y a donc autant de sortes d'évidences qu'il y a de lois fondamentales de la croyance. La raison ne rend pas compte de l'évidence ; l'y condamner, c'est l'anéantir ; car ellemême a besoin d'une évidence qui lui soit propre. Si le raisonnement ne s'appuyait pas sur des principes antérieurs à la raison, l'analyse n'aurait point de fin, ni la synthèse de commencement. Ce sont les lois fondamentales de la croyance qui constituent l'intelligence ; et, comme elles découlent de la même source, elles ont la même autorité ; elles jugent au même titre ; il n'y a point d'appel du tribunal des unes à celui des autres. Qui se révolte contre une seule se révolte contre toutes, et abdique toute sa nature, Y a-t-il des armes légitimes contre la perception externe ? Les mômes armes se tourneront contre la conscience, la mémoire, la perception morale, la raison elle-même. Suffit-il, pour anéantir l'étendue, ou pour créer une étendue contradictoire à celle que je perçois, d'une modification de mon intelligence ? D'autres modifications pourront transformer la liberté en nécessité, le vice en vertu, et les axiomes de la raison en absurdités choquantes. Qu'en un seul point, la nature de la connaissance, la nature, dis-je, et non le degré, soit I. 8

i34 LA VIE DE M. ROYËR-COLLARD.

subordonnée à nos moyens de connaître, c'en est fait de la certitude; rien n'est vrai, rien n'est faux; ce n'est point assez dire, tout est faux et vrai tout ensemble, puisque le faux et le vrai ne diffèrent plus du doux et de l'amer. Le néant lui-même est arracbé à sa nullité abs<v lue ; il entre dans le domaine du relatif; il est quelque cbose ou rien, selon la conformation de l'œil du spectateur. L'utile est Tunique contemplation de l'entendement, la seule législation du cœur; législation capri eieuse et impuissante, qui n'applique aux actions qu'un*, règle mobile, et qui n'en a point pour les intentions et les désirs. >^ Je ne déclame point; toutes ces conséquences ont été tirées des doctrines sceptiques avec une exactitude qui ne laisse rien à désirer ni à contester. Les exemples en sont connus. C'est' donc un fait que la morale publique et privée, que l'ordre des sociétés et le bonheur des individus sont engagés dans le débat de la vraie et de la fausse pliilosophie sur la réalité de la connaissance. Quand les êtres sont en problème, quelle force reste-t-il aux liens qui les unissent? On ne divise pas l'homme ; on ne fait pas au scepticisme sa part ; dès qu'il a pénétré dans rentendement, il l'envahit tout entier. »

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