‹ La vie privée au temps des premiers CapétiensChapitre 15 sur 19 · MIRES · texte numérisé non relu

MIRES

Mestre Joce, rue au Fuerre^, Hervi, rue Tybaut-aus-Dez'' .

Mestre Guibert, rue Saint-Germain ^, près Vabevrouer Jehan- Popin.

1 Edition de 1723, p. 8.

2 Chomel, Essai historique sur la médecine en France, p. 115 et 116.

' Devenue rue aux Fers, et aujourd'hui rue Berger.

" Aujourd'hui réunie à la rue des Bourdonnais.

' L'Auxerrois.

Mestrc Pierre, rue /{aoul-Roissole ^ , prés la porte Montmartre.

Lorenz, rue ans Provoires^.

Thoumas, rue aus PrescheeursK

Mestre Pierre, rue au Fuer7'e^.

Mestre Jorge, rue au Fuerre.

Mestre Jehan le Navarrois, grant rue de la parroisse Saint-Gile^.

Pierre, près l'église Saint- Lorenz.

Guillaume, à la Pissote Saint-Martin ^.

Guillaume le Petit, à la ville de Saint-Lorenz^,

liolant, rue de Frépillon^.

Mestre Pierre le convers, au quarrefour GuilloriUe'\

Jehan, rue Neuve ^^.

Mestre Gautier^ rue Saint -Martin.

Mestre Alain, rue Saint-Jehan^^ .

* Auj. ruo du Jour.

^ Auj. rue des Prouvaires.

3 Auj. rue des Prêcheurs.

* Rue du Fouarre. — Sur cette rue, célèbre dans l'histoire de l'Université, voy. Étude sur le plan de Paris dressé en 1'>A0, p. 106 et suiv., et ci-dessus, p. 99.

* Auj. rue Saint-Denis.

* Probablement auprès d'une fontaine située entre la rue Saint-Martin et la rue du Temple. — Sur un autre sens du mot pissotte, voy. Sauvai, t. I, p. 79.

' Au faubourg Saint-Laurent, situé hors des murs.

" Auj. comprise dans la rue Volta.

^ Devenu carrefour Guilleri, et supprimé en 1855.

'" Rue Neuve-Saint-Merri.

" Devenue rue du Martroi. Son emplacement était représenté

Jehan, au cymetière Saint-Jehan'^ .

Mestre Guillaume, rue des Jardins'^.

Mestre Pierre, à la porte Baudeer^.

Gervèse, rue de la Qualendre'' .

Mestre Robert, rue Neuve- Nostre-Dame'\ Mestre Estienne, rue Neuve-Nostre-Dame.

Mainfroi, rue de Marché-Palu^.

Mestre Bien-venu, rue Neuve-Nostre-Dame.

Crespin, dans Vencloistre Saint-Benoief^.

Mestre Nicolas, rue de Bon-Puis^.

Mestre Tierri, rue de Guerlande^, Lyon d'Acre, au Frnnc-Mourier'^^.

Mosse, sur le Petlt-Pont^^ .

par la cour qui, sous l'Empire, conduisait aux appartements particuliers du préfet de la Seine.

* Devenu place du Marché-Saint-Jean, puis réuni à la rue Bourgtibourg.

* Auj. rue des Billettes.

3 Devenue place Baudoyer, et auj. représentée par la mairie du IV" arrondissement.

* Devenue rue de la Calendre, et auj. comprise dans le périmètre de la caserne élevée au milieu de la Cité.

^ Elle commençait place du Parvis et finissait rue de la Cité.

* C'est le commencement de la rue de la Cité, près du Petit- Pont.

' Rue du Cloître-Saint-Benoît.

* Supprimée lors du percement de la rue des Écoles et de la rue Monge.

' Auj. rue Galande.

'• Auj. rue de Moussy.

" Alors couvert de maisons.

LETTRES. SCIENCES ET ARTS. iU9

MIRGESSES

Isabiau, en /a parroiss' Sainte-Opportune. Haoys, à la ville Saint- Lorenz.

Richeut, au cymetière Snint-Jehnn.

Ysabel, rue de Frépillon.

Dame Heloys, rue des GardinsK Phelippe, rue Gervèse-Loharenc^, Dame Marie, rue de Lourcinnes^.

Sarre, à VAtacherie'\

* Rue des Jardins-Saint-Paul.

^ Devenue rue Gervais-Laurent, puis supprimée lors de la construction du Tribunal de commerce.

^ La rue de Lourcine actuelle.

^ Auj. rue de la Taclierie. — Cette Sarre était juive.

(iéraud [Varia sous Philippe le Bel, p. 524) s'est donc trompé quand il nous présente ces trente-huit charlatans comme des médecins, comme les seuls médecins qu'il y eût à Paris. A tout le moins eût-il dû s'apercevoir (ju'aucun des personnages célèbres connus pour y exercer alors la médecine, même qu'aucun individu exerçant ce qu'on nomme aujourd'hui une piofession libérale, n'était compris dans la Tai7/ff qu'il publiait. Bien plus, sa liste contient huit mirgesses, et l'Université n'a jamais admis de lemme dans son sein. Ce qui prouve encore que ces trente-huit individus n'appartenaient pas à l'Université, et par conséquent ne pouvaient être médecins, c'est que certains d'entre eux avaient contracté mariage : Sarre, tille d'un sieur Vivant, avait ♦^lle-méme une tille nommée Floriou [Taille de 1292, p. 179) ; dans une ordonnance de mars 1299 (publiée par Depping, Règleme/lis sur les arls et métiers de Paris, p. 383), je trouve aussi mentionnée « Jehannette, fille de mestre Jehan le Mire ». Tous les gens que M. Géraud regarde comme des médecins sont, il est vrai, qualifiés de mires et mirgesses, titre qu'ils prenaient et que leur donnait le peuple. Mais la Faculté lutta sans cesse contre les faux médecins, et cette lutte dure encore.

Tous ces personnages, charlatans, herbiers ou épiciers pour la plupart, exerçaient sans droit, fort aimés du petit peuple à qui ils fournissaient à bas prix de prétendues panacées, souvent fort dangereuses. Dès 4281, le doyen Jean de Gherolles leur déclare qu' « ils font grand tort aux habitans de Paris, qu'ils deshonorent la médecine et les médecins^ ». En 1332, la Faculté connaissait vingt-trois de ces individus^, et elle commençait contre eux et leurs pareils une guerre acharnée % dans laquelle elle n'eut pas toujours le dessus.

Dans les carrefours, sur les places publiques, les herbiers attiraient la foule autour d'une table couverte d'un tapis bariolé, et débitaient, à grand renfort de hâbleries, des médicaments admirables. Rutebeuf nous a conservé le souvenir d'une scène de ce genre. L'herboriste en plein vent débutait ainsi :

Seigneurs qui ci este venu, Petit et grant, jone et chenu*.

Il vos est trop bien avenu ; Sachiez de voir.

Je ne vos vuel pas desovoir^.

Bien le porreiz aparsouvoir^ Ainz que m'en voize.

* Voy. Ghomel, p. 130.

' Voy. A. Chéreau, dans le Dictionnaire des sciences médicales de Dechambre, t. XV, p. 464.

' Voy. une ordonnance de décembre 13^2, dans les Ordonnaiices royales, t. II, p. 609.

* Jeune ou vieux.

• * Je ne veux pas vous tromper.

* Apercevoir.

LETTRES, SCIENCES ET ARTS. lîil

Asseiz-vos, ne faites noise.

Si escouteiz, c'il ne vos poize.

Je sui uns mires.

Puis il faisait aux badauds amassés autour de lui le récit de ses longs voyages :

Si ai estei en mainz empires :

Dou Caire m'a tenu li sires Plus d'un estai'.

Lonc tanz ai avec li estei ; Grant avoir i ai conquestei.

Meir ai passée".

Si m'en rcving par la Morée, Oii j'ai fait moult grant demorée', Et par Salerne.

Par Burienne et par Byterne*.

En PuilleS en Calabre, Palerne Ai herbes prises,

Qui de granz vertuz sunt emprises :

Sus quelque mal qu'el soient mises Li maux s'enfuit.

La prose succédait au chant : « Bêle gent, je ne suis pas de ces povres prescheurs, ne de ces povres herbiers

* Plus d'uQ été.

' J'ai passé la mer.

^ Où j'ai fait uu long séjour.

* Peut-être Viterbe.

* Dans la Pouille.

lî)â VIE PRIVÉE DES PREMIERS CAPÉTIENS.

qui portent boistes et sachez, et si estendent untapiz... ains suis à une dame qui a nom madame Trotte de Salerne% qui fait cuevre-chief- de ses oreilles, et li sorciz^ pendent à chaainnes* d'argent par-dessus les espaules. Et sachiez que c'est la plus sage dame qui soit enz quatre parties dou monde ^..

« Osteiz vos chaperons, tendiez les oreilles, regardiez mes herbes que ma dame envoie en cest pais et en ceste terre. Et por ce qu'ele vuet^ que li povres i puist ausi bien avenir comme li riches, ele me dist que j'en feisse danrée : car teiz^ a un denier en sa borce^ qui n'i a pas cinq livres. »

Et, continuant son boniment, le charlatan étalait aux yeux ébahis de ses naïfs auditeurs des remèdes pour toutes les maladies et vantait le mérite de ses herbes sans pareilles, a Ces herbes, disait-il, vos ne les man-

* Allusion à la célèbre Trotula, que l'on croit avoir été sagefuninne à Salerne au treizième siècle. Elle avait, dit-on, écrit un grand nombre d'ouvrages, et l'on a publié sous son nom un traité des maladies des femmes dont elle n'est probablement pas l'auteur. Voy. Gh. Daremberg, Histoire des sciences médicales, t. I, p. 265 ; et Malgaigne, Œuvres d'Ambroise Paré, t. I, introduction, p. XIII.

^ Couvre-chef.

^ Sourcils.

* Chaînes.

^ Rutebeuf croit faire une plaisanterie quand il parle des quatre parties du monde. Voy. ci-dessus, p. 116.

* Elle veut.

' tar tel.

* En sa bourse.

fçorcz pas ; car il n'a si fort buef ^ en cest païs, ne si fort destrier que c'il en avoit ausi groz corne un pois sor la langue qu'il ne morust^ de mal mort, tant sont forts et anieires : et ce qui est amcir à la bouche si est boen au cuër^. Vos les metreiz trois jors* dormir en boen vin blanc ; se vos n'aveiz blanc, si preneiz vermeil ; se vos n'aveiz vermeil, preneiz de la belle yaue clère : car teiz ;ir un puis devant son huix^ qui n'a pas un tonel de vin i»n son celicr. »

Vous en prendrez chaque matin pendant treize jours, ot, par la Passion du Christ, je vous dis que, ce faisant, « vous sereiz gariz de diverses maladies et de divers mahains*^, de toutes fièvres, de toutes goûtes, de l'en- Heure dou cors, de la vainne dou c, c'ele vos débat. Car se mes pères et ma mère estoient ou péril de la mort, et ils me demandoient la meilleur herbe que je lor peusse doneir, je lor donroie ceste^

a En teil manière venz-je mes herbes et mes oignemeiis^ : qui vodra si en preingne, qui ne vodra, si les laist'-'. »

' Bœuf.

' Mourut.

' Est bon au cœur.

' Jours.

^ Un puits devant sa porte.

•' Malaises.

' Que je leur pusse donner, je leur donnerais celle-ci.

• Onguents.

' Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds français, n" 163'»,

Les statuts de la Faculté en 1281 et le concile d'Avis gnon en 1337 s'étaient élevés contre Tingérence des apothicaires et des herbiers, « apothecarii vel herbarii », dans l'art médical. Ils avaient interdit à ces derniers de visiter aucun malade, même de fournir aucun remède altérant ou laxatif sans ordonnance de médecin ^ Nous n'en voyons pas moins Perronnelle l'herbière appelée en consultation ^ de Paris à Conflans, par la comtesse Mahaut d'Artois ^ La corporation, si bien soutenue, empiète de plus en plus sur le domaine médical. Au quatorzième siècle, les herbiers ne se bornent pas à débiter des simples, une ordonnance d'août 1353 leur reconnaît le droit de préparer des emplâtres et des clystères ; on leur demande seulement d'administrer ceux-ci « bien et loyaument », et d'avoir toujours dans leur officine du « sucre bon et convenable^ ». Ils restaient d'ailleurs sous la dépendance de la Faculté, puisque, avant d'exercer, ils devaient prêter serment entre les mains du doyens

Les médecins avaient encore bien d'autres concurrents. Les femmes d'abord, que les romans du moyen âge se plaisent à nous montrer tantôt au chevet des

fo 80. — Une pièce du même genre, mais tout en prose, a été publiée par M. Achille Jubinal dans ses additions aux ÇEuvt^es de Rutebeuf^ édit. elzévir., t. III, p. 182.

* Voy. Chomel, p. 128 et suiv.

2 Année 1319.

^ J.-M. Richard, Mahaut^ comtesse d'Artois, 1887, in-S», p. 155.

* Dans Fontanon, Édit s et ordonnances royaux, t. IV, p. 459. 5 Voy. Chomel, p. 137.

malades, tantôt cueillant des simples dont la vertu ranimait le chevalier mal en point. Il y est sans cesse question de <( guérisseuses qui moult en savoient ». Gérard de Nevers, blessé dans un tournoi, en fit l'heureuse expérience : « Une pucelle de léans le prit en cure ; si le pansa tellement que en peu d'espace commença à amender si bien que avant tout le mois fut remis sus et tout guari. » On pourrait multiplier à l'infini les citations de ce genre. En somme, les femmes alors ne se laissaient guère soigner que par des femmes.

On attribuait aussi un pouvoir particulier aux converSy c'est-.Vdire aux gens, hommes et femmes, qui avaient abjuré le mahométisme ou le judaïsme pour embrasser la religion chrétienne : « Entra leenz une converse, qui juifve avoit esté, laquelle venoit visiter la dame pour lui donner remeide et garison d'aucune maladie, laquelle converse se cognoissoit au signe des mains et du visage ^ »

Les étudiants, même avant d'avoir passé leur baccalauréat, imitaient déjà leurs maîtres, faisaient des visites et prescrivaient des médicaments. L'ordonnance de décembre 1352 interdit à tous ces a ignorans d'administrer aucune médecine altérante ou laxative, des pilules ou des clystères »,

Mais la concurrence la plus redoutable que rencontraient les médecins était celle des prêtres et des moines. Appelés auprès des malades, ils se laissaient emporter par leur amour du prochain et, malgré les

* CUronique de Du GuescUn, ôdit. Claude Ménard, p. 5.

io6 VIE PRIVEE DES PREMIERS CAPÉTIENS.

sentences ecclésiastiques, soignaient le corps en même temps que l'àme. L'Eglise avait fini par craindre que l'étude de la médecine et du droit civil ne nuisît à celle de la théologie, et tout en tolérant, comme on l'a vu, d'éclatantes exceptions, elle défendit les deux premières au clergé. Le concile de Montpellier en 1162*, celui de Tours en 1163^, celui de Paris en 1212*, prohibèrent cette alliance du sacré et du profane. Dans leurs statuts de 1243, les Dominicains s'interdisent de lire aucun livre de médecine et d'écrire sur les curiosités de la nature^. Cette sévérité se relâcha un peu dans la suite. Le concile de Latran en 1215 vise seulement les opérations chirurgicales % sans doute par application du principe que l'Église a horreur du sang, Ecclesia abhorret a sanguine. Il est vrai que les querelles religieuses n'en firent pas moins couler des torrents, jusqu'au jour où elles cédèrent ce privilège aux querellespolitiques.

Le concile de Béziers en 1246 déclara excommuniés les chrétiens qui se laisseraient soigner par des juifs^, car l'exercice de la médecine était permis à ces réprouvés.

En revanche, plusieurs médecins de cette époque

' Dans Labbe et Gossart, Sacrosancta concilia, t. X, col. 1410.

- Dans Labbe et Gossart, t. X, col. 1421.

3 Dans Labbe et Gossart, t. XI, col. 69.

* Voy. E. Martène, Thésaurus, anecdoiorum, t. IV, p. 1685.

■' Dans Labbe et Gossart, t. XI, col. 172.

« Dans Labbe et Gossart. t. XI, col. 686.

LETTHES, SCIENCES ET ARTS. in7

firent profession dans des couvents et parvinrent niènio A de hautes dignités ecclésiastiques ^ Si elles se conciliaient avec la profession de médecin, c'est que tous les inend)rcs de T Université, maîtres et élèves, étaient astreints au célibat. Avec ou sans dispense venue de Home, on enfreignait parfois cette règle, mais ce n'était pas toujours impunément. En 13*.)o, la Faculté de mécie- 4ine refusa d'admettre à l'examen de licence le bachelier Jean Despois, parce que, disait-on, il était marié. Devenu veuf, il put continuer ses études, et fut môme doyen de la Faculté en 1410 et en 1411^.

Au quatorzième siècle, la Faculté de médecine ne ])Ossédait encore qu'une quinzaine de volumes, et l'enseignement n'en exigeait pas davantage. Il resta longtemps encore basé sur des traductions d'Hippocrate et deGalien, sur les préceptes de l'école de Salerne, les vers de Gilles de CorbeiP, l'anatomie de Théophile et <|uelques traités arabes d'Avicenne, d'Albucasis, de lihasès, d'Averroës et d'Isaac. Ce furent là, en etfct,

' Phi>iiMirs m(''(l(;cin> royaux furent dans ce cas. Voy. le GIosj^iiire de Ducan^e, au mot archiatri.

* Un do ses successeurs, Charles de Mauregard, doyen en 144.^. ayant en 1447 coniniis l'iniprudence de se marier, fut déchu de SOS droits et privilùges. Le fait était d'autant plus grave qu'il avait épousé une veuve, ce qui, aux yeux de l'Église, constituait une sorte de bigamie du côté de la l'enime. Cinq ans après, le cardinal d'Estoutcville , envoyé de Rome pour réformer l'Université de Paris, autorisa le mariage des maîtres, mais non celui des élèves. Jusqu'en 1600, avant d'admettre les bacheliers à la licence, on leur faisait jurer qu'ils étaient célibataires.

^ Sur les urines et sur le pouls.

les seuls ouvrages classiques jusqu'à Fernel \ qui, écrit Hazon, « eut le rare honneur de voir ses livres enseignés de son vivant^ ».

Mais c'est en dehors des livres que la Faculté puisait ses plus précieuses inspirations. Elle allait les chercher dans le ciel, dont le génie des astrologues avait dévoilé tous les secrets. Leurs patientes investigations déterminèrent les rapports, la connexion intime qui existent entre les planètes, les signes du zodiaque et chacun de nos organes. Le corps humain se vit ainsi transformé en un véritable système sidéral.

Le Soleil, disait-on, préside au cerveau et au cœur, aux cuisses, aux moelles et à l'œil droit.

Mercure préside à la langue, aux mains, aux jambes et aux nerfs.

Saturne préside au sang, aux veines, aux narines et au dos.

Vénus préside à la bouche, aux reins et aux organes génitaux.

La Lune s'attribue tout le corps, mais plus particulièrement le cerveau, l'estomac et les poumons.

Le zodiaque et ses signes avaient été l'objet d'études non moins approfondies. On savait, par exemple, que :

Le Bélier préside à la tête et à la face.

Le Taureau préside au cou.

Les Gémeaux président aux bras et aux épaules.

' Mort en 1558.

2 Éloge historique, p. 3.

Le Cancer préside à la poitrine et à l'estomac.

Le JAon préside au cœur, au foie et au dos.

La Vierge préside aux intestins.

La Balance préside aux reins, aux cuisses et aux fesses.

Le 5cor;)70w préside aux organes génitaux internes.

Le Sagittaire préside aux organes génitaux externes.

Le Capincorne préside aux genoux.

Le Verseau préside aux jambes.

Les Poissons président aux pieds.

Les comètes tiennent aussi les pauvres mortels dans leur dépendance, et agissent en sens divers selon les rapports qu'elles contractent avec telle étoile ou tel signe du zodiaque. Le jour et l'heure de notre naissance nous placent sous la domination spéciale d'un astre, dont nous sommes condamnés à partager la constitution, et qui régnera sur nous tant que nous resterons dans ce monde.

Planètes, signes du zodiaque, comètes sont donc répandus dans l'espace exclusivement pour nous, et ils usent de leur pouvoir soit pour nous protéger, soit pour nous nuire. Il semble que chacun de nos organes soit lié à eux par des fils qu'ils font mouvoir, tantôt à leur volonté, tantôt en vertu de lois précises dont les astrologues ont pénétré les mystères.

On comprend de quel secours était une pareille science dans le traitement des maladies. Aussi tout médecin devait-il être doublé d'un astronome. Le ciel avait été divisé en douze maisons, correspondant aux douze signes du zodiaque, et que parcouraient successivement les sept planètes alors connues. Il y avait donc des con-

jonctions fâcheuses et des conjonctions favorables; le grand art du médecin était de les déterminer et d'en tenir compte pour organiser le traitement. Une blessure au bras reçue pendant que la lune séjournait dans le signe des Gémeaux était, par cela seul, très dangereuse. Il fallait alors s'abstenir surtout de la saignée; celle-ci, d'ailleurs, ne pouvait être pratiquée absolument sans danger que quatre jours par an : à la Saint-Martin, à la Saint-Biaise, à la Saint-Philippe et h la Saint-Barthélémy. Le premier jour de la lunaison passait, en toute circonstance, comme défavorable ; on hésitait même à se baigner ce jour-là.

Le médecin appelé auprès d'un malade commençait par établir son diagnostic, puis il étudiait l'état du ciel. S'il se trouvait, par exemple, en présence d'une affection de poitrine, et que la lune fût dans le signe du Cancer, il n'ordonnait aucun traitement jusqu'à ce qu'elle l'eût quitté.

L'homme n'était pas soumis seulement à l'influence des astres, il l'était aussi à celle des nombres. Cette doctrine remontait, paraît-il, à Pythagore, mais elle s'était bien perfectionnée en traversant les âges. Dans le cours de sa vie, l'homme se heurtait sans cesse a des échéances fatales, années difficiles à passer, et à l'approche desquelles il fallait plus que jamais veiller sur sa santé. C'étaient les années climatériques ou critiques. 1-e nombre 7 et ses multiples déterminaient le moment de ces crises redoutables.

Il était, en effet, parfaitement prouvé que :

Le monde fut créé en 7 jours.

LETTRES, SCIENCES ET AIlTS. 1 T. 1

Adain et Èvo sont restés 7 heures d;ins le paradis.

Les animaux entrèrent 7 par 7 dans l'arche.

I^^saïe compte 7 dons du Saint-Esprit.

On trouve dans l'Kvangile 7 Ijéatitudes.

Jésus ressuscita le 7*^ jour.

Relativement à la vie humaine, nul n'ignore que :

La 7*^ heure décide de la vie de l'enfant.

A 7 mois, les dents apparaissent.

A 21 mois, l'enfant commence à parler.

A 35 mois, il peut être sevré.

A 7 ans, tombent les premières dents.

A \A ans, commence la puberté.

A 21 ans, l'enfant est homme.

A 35 ans, il cesse de grandir.

A 42 ans, ses forces cessent d'augmenter.

A 49 ans, son Age le rend parfait.

70 ans est le terme ordinaire de la vie.

Il était indispensable de connaître encore, pour en tenir grand compte, l'action des jours critiques, des jours ])airs et impairs, doctrine qui jouissait aussi d'une singulière faveur. Celle-là émanait d'ilippocrate, et la Faculté continuait à regarder la méthode thérapeutique du médecin de Cos, né peut-être 500 ans avantJésus-Christ, conmic « la plus certaine, la plus sûre et la plus excellente de toutes ». Or, suivant Ilippocrate, « le 4^ jour 43st indicateur du 7*'; le 8« est le commencement d'une seconde semaine. Il faut considérer le 11% car c'est le •4* de la seconde semaine. Derechef, il faut considérer le 17*^, car c'est d'une part le 4*' à partir du 14*^, d'autre part le 7« à partir du 11". » Je cite ici, bien entendu, Il il

l'excellente traduction de M. Littré^ Le père de la médecine enseignait encore que la fièvre, « si elle ne quitte pas le malade dans les jours impairs, est sujette à récidiver ».

Il était de principe à l'école que Ton devait mettre au rang des jours critiques impairs le 5% le 7«, le 9® et le 14% composé de deux impairs. En tout cas, « le mal qui a commencé son cours par les jours pairs ne manque jamais de finir de même ».

Des médecins passons aux remèdes.

Vapotecarivs du treizième siècle représente notre apothicaire actuel, nom qu'il portait déjà en français, car le Livre des métiers, colligé vers 1268, mentionne deux fois les apotécaires. Ils ne figurent pourtant pas dans les Tailles de 1292 et de 1313; mais la première cite vingt-huit et la seconde soixante-neuf espiciers, désignation qui convient très bien auxapotécait^es, puisque tous les produits qu'ils vendaient s'appelaient alors des épiées. On peut donc avancer qu'au treizième siècle les mots opotecaire et espicier étaient synonymes, et qu'ils s'appliquaient bien à des marchands de substances employées à la fois comme condiments et comme médicaments^.

Apotécaires et espiciers n'en avaient point le monopole. Les herbiers fournissaient les herbes médicinales; les ciriers et les pévriers débitaient la cire et le poivre; les regrattiers, revendeurs au détail, avaient le

' Tome IV, p. 477 et 525.

^ Voy. ci-dessous, le chapitre IX.

droit de tenir la cire en pain cl un petit nonnbre d'épices employées dans la cuisine : poivre, cumin, cannelle, réglisse, etc. K

La plupart des drogues médicinales nous arrivaient de rOrient par Venise, qui seule, pendant longtemps, en pourvut l'Europe entière. Ses nombreux vaisseaux nous apportaient la cannelle de Ceylan, la casse noire du Malabar, l'opium de Smyrne, la rhubarbe de Chine^ le poivre de l'Inde, le gingembre, le benjoin, la myrrhe,, la térébenthine, etc., etc. En dehors de ces substances,, deux médicaments célèbres méritent une mention particulière, la thériaque et le sucre.

La thériaque, dite tyriacle, triade, etc., dans la langue populaire, avait donné naissance aux substantifs thériacleur et triacleur, qui en arrivèrent à désigner toute espèce de charlatans. Elle n'en était pas moins regardée comme une panacée par les médecins. 11 entrait, ou plutôt il devait entrer dans la composition de cet électuaire, une multitude de substances hétérogènes. Dans le nombre ligurent des pilules de vipères, des rognons de castors, de l'opopanax, du bitume de Judée, de la myrrhe, de l'encens, de la réglisse, du safran, de la térébenthine, de la terre sigillée-, etc., etc.

' En somme, jusqu'en août 1484, aucune distinction n'exista outre l'épicier et l'apothicaire. Les mots espicier et apotécaire étaient synonymes; mais le premier nom fut le plus employé jusqu'à la lin du quatorzième siècle. C'est le seul qui (ip^ro dans les Tnitlcs (le [20:2 et de 1313. Les deux professions ne formèrent qu'une seule et même corporation jusqu'au mois d'avril 1777. (Voy. Isambert, Anciennes lois françaises, t. XXIV. p. 389.)

- La terre sigillée était une sorte d'argile qui se rencontrait

Je n'ai vu la thériaque citée par aucun écrivain français antérieur à Foucher de Chartres, qui fut chapelain ^Je Baudouin durant la première croisade, et qui, s'étant fixé à Jérusalem, y mourut en 1127. Elle était bien connue des Romains, écrit l'apothicaire Laurens Cateîan* ; il nous apprend aussi qu'elle s'y composait en public, et que les empereurs ne dédaignaient pas d'assister à l'opération. Il est permis d'en douter.

Quelles étaient donc les propriétés de cet admirable ïtiédicament, auquel les docteurs de nos jours n'ont pas encore absolument renoncé? Non seulement il guérissait à peu près tous les maux, mais, s'il faut en croire le médecin Jacques Fontaine, son emploi rendait « le corps inexpugnable contre les venins, sans corrompre le naturel du corps ^ ». Il était surtout administré comme antidote. Médicament dangereux, d'ailleurs, et fort susceptible de sa nature, car une fois introduit dans l'organisme, s'il n'y trouvait point de poison à chasser.

seulement dans l'île de Lemnos. « Et ne se lire qu'une fois l'an, au sixiesmc jour de may, avez grandes solcunitez, mystères cl pompes. Il est défendu par le Grand Turc, sous peine de mort, iVen transporter hors ses pais. » Toutefois, « les ambassadeurs >\m retournent de Turquie en apportent ordinairement pour ch »>iire présent aux grands seigneurs ». Elle se débitait en grosses f);istilles jaunâtres « marquées du sceau de l'empereur des Turcs», [•articulante qui lui avait valu son nom. La terre sigillée, dite iitissi te7're de Lemnos ou terre Lemnienne, était souvent confondue avec le bol du Lemnt ou d'Arme:nie; celui-ci ne venait pourtant pas de bien loin, car l'apothicaire Pomct avoue qu'en général on le récoltait daus les environs de Blois et de Saumur. iJUstoire d^s drogues (1694), 3^ partie, p. il3.)

- ' Discours des ingrédiens de la thériaque, p. 3,

' Traite de la thériai/ue^ p. 183.

W ne voulait pas avoir été dérange inulilennent et tuait le malade. Ceci nous est affirmé par Hugues Metel, r[ui, vers 1150, l'écrivait à Guillaume de Saint-ïhierri : « Si venenum invenerit, expellit; quod si non invenit, <:um quo luctetur occidit*. »

Le sucre, presque inconnu des anciens et resté sans emploi, s'était introduit au moyen âge dans les usages de la vie, et dès le tniizième siècle on le voit utilisé d'une manière courante pour la préparation des médicaments-. Au quatorzième siècle, le « sucre cafetin ou sucre blanc^ » devient une friandise très appréciée des enfants et des femmes. Eustache Deschamps mentionne parmi les dépenses de ménage le

Sucre blanc pour les tartelettes*.

Il n'en figurait pas moins parmi les remèdes, puisque rjipothicaire consulté par Patelin lui dit :

User vous fault de sucre fin Pour faire eu aller tout ce llume^

On l'ordonnait donc déjà contre la toux*".

' Epislola 18. Dans G. -L. Wn^o, Sacrœ antiq ni tatis monumenta, t. 11, p. 3ol.

- É. Littrc, daas V Histoire littéraire di'. la France, t. XXI, p. 265.

3 Voy. uue ordonnance d'août 13o3, dans les Ordonnances royales^ t. II, p. 535.

' Le miroir du maria'je, édit. Crapelet, p. 212.

■• La farce de Patelin, édit. Coustelier, p. 129.

• Puisque Patelin nous a conduit au dolii du quatorzième siècle, profitons-en pour reproduire un passage intéressant de Platina : « Le sucre, écrit-il, vient non pas seulenicnt de Arabie et Indie.

Il se tira d'abord d'Orient, de Chypre et de l'Egypte surtout, par la voie d'Alexandrie; mais au quinzième siècle, la canne était cultivée en Sicile, à Madère, à Candie, aux îles Canaries et dans le sud de l'Espagne ^

Quant à la préparation des médicaments, il est certain que les médecins s'en chargèrent pendant longtemps. Ils avaient déjà dû y renoncer au treizième siècle, par la même raison qui leur avait fait abandonner aux barbiers les opérations chirurgicales : c'était œuvre manuelle, conséquemment déshonorante.

Au reste, les médicaments proprement dits tenaient beaucoup moins de place dans la thérapeutique que le pouvoir merveilleux attribué à certaines pierres et à certains animaux. L'efficacité obtenue par ces remèdes était elle-même bien inférieure à celle que procurait les reliques sacrées et l'invocation des saints dits guérisseurs, panacées dont je parlerai un peu plus loin.

La pierre de serpent^ appliquée sur une plaie absorbait tout le venin qu'elle pouvait renfermer.

mais encores de Candie et de Cécile [Sicile]... Le bon sucre est utile grandement à l'estomach, adoulcit toutes exaspéracions qui sont dans icelluy, et principalement la poytrine et polmon, esclarcit et fait bonne voix, guérist la toux et le reume... L'on dit communément : « Jamais sucre ne gasta viande », ains par fade et dégoustée qu'elle soit, il la fait bonne, saine et plaisante à manger. » De honesta voluptate, trad. Christol, édit. de 1505, f» xvi, verso.

* Au début du dix-septième siècle, on commença à l'acclimater en Provence. Ce n'en était pas moins un produit rare et précieux, et Ton citait encore le vieux proverbe Apothicaire sans: sucre^ pour désigner toute personne qui manque d'une chose essentielle à sa profession.

* Lapis serpentis.

La crapaudine, supposée extraite de la tête du crapaud, changeait de couleur et suait quand on l'approchait d'un vase contenant du poison.

La pierre des serpents ^ portée sur la poitrine proté' geait non seulement contre tout venin, mais encore contre la peste et les enchantements.

Le ùésoar oriental naissait dans l'estomac d'une variété de bouc. Dieu, disait-on, n'a pas départi au monde un plus certain et plus efficace antidote ; il garantissait également contre tout venin et contre toutes les maladies contagieuses.

Bien d'autres pierres encore étaient utilisées en médecine. La pleine de croix donnait du lait aux nourrices; la pierre hystérique guérissait les vapeurs des femmes; Va pieiTe néphrétique^ la pierre de brochet, la pierre de perche, la pierre d'épongé poussaient aux urines et dissolvaient la pierre dans la vessie ; la pierre des rompus guérissait les fractures; la pieiTe d'aigle arrêtait les hémorragies, hd, pierre de cheval était sudorilique ; la pierre de lamentin était vomitive; la pierre de caïman était fébrifuge, etc., etc.

Sur la valeur préservatrice ou curative de ces pierres, on ne rencontre guère d'incrédules entre le treizième et le dix-septième siècle. La science, d'ailleurs, indiquait avec précision la manière de s'en servir. Pour les unes, il fallait les broyer et en avaler la poudre, soit seule, soit unie à d'autres substances ; pour les autres, il suf-

* Lapis anguium.

fisait soit de les porter au cou ou au doigt, soit de les appliquer sur la partie malade.

Les perles étaient « grandement cordiales et propres k resjouir le cœur ». Les alchimistes avaient même composé une liqueur de perles qui guérissait tous les maux.

IJor potable tenait aussi une grande place dans la thérapeutique. Il passait pour un remède sûr contre la lèpre, et Ton était convaincu qu'un homme qui se nourrirait d'or serait immortel. C'était aussi le plus énergique des réconfortants ; il jouait le rôle de nos préparations ferrugineuses, et rendait précisément autant de services que celles-ci.

Les animaux* venaient aussi au secours de l'humanité souffrante.

Le bouc, disait-on, « est une beste jolie et amoureuse, ses yeux regardent de travers en signe de luxure ». Il a toujours la fièvre. Son sang est assez chaud pour briser le diamant qui, comme on sait, ne peut être entamé ni par le fer, ni par le feu ; aussi ce sang, pris en boisson, est-il un remède souverain contre la gravelle et la pierre. L'odeur de sa corne brûlée chasse les serpents, disait-on, et son fiel éclaircit la vue.

Le lait du buffle guérit les blessures faites par les serpents, par le scorpion et par la salamandre.

Un mélange d'escargots écrasés et de fiente de lézard était un remède souverain contre les maladies des yeux.

^ Voy. ci- dessus, p. 128 et suiv.

LETTRES, SCIENCES ET ARTS. !6d

Contre la jaunisse, des vers de terre pulvérisés (Haient bien utilement ennployés.

Pour éviter les bouffées de chaleur qui montent au visage, il fallait se laver la figure avec la graisse profrluite par la moelle de pieds de mouton bouillis. Mais les pieds de derrière seulement avaient cette vertu, et l'opération ne pouvait réussir que durant la pleine lune.

On augmentait le lait des nourrices en leur faisant prendre un peu de la poudre produite par la langue bien sécliée d'une vache.

La cigogne et l'ibis ont fait connaître aux hommes les admirables vertus du clyslère. Suivant Hippocrate et Pline, « hœc avis, cum constipata fuerit, ex ano per rustrum cibos ejicit, et aliquando clysterem sibi faciens, aquam maris salsam in posterius injicit, et sic se laxat ». Le docteur Sonnet de Courval, au dix-septième

siècle, traduit ainsi ce passage : « Les Egyptiens avoient appris l'usage desclystères parce qu'ils avoient remarqué l'oyscau nommé ibis puiser de l'eau de la mer avec son bec et se la mettre au fondement, pour luy ouvrir le ventre qu'il avoit constipé. »

La graisse d'ours faisait déjà repousser les cheveux : « Leur gresse est bonne contre le flux des cheveulx quand ils cheent de la teste. » On obtenait le même résultat en frottant la tète avec une graisse composée tle limaçons tirés de leur coquille et longuement bouillis.

Pour rendre le teint frais, il faut le laver avec du lait d'anesse. Celui-ci a, en outre, la précieuse propriété de rajeunir les personnes qui en boivent.

La blessure faite par un cerf est beaucoup plus dan-

gereuse que celle causée par un sanglier; aussi dit-on : « après le sanglier le mire, après le cerf la bière ».

Comme le cerf, le daim hait les serpents ; mais ceux-ci ne peuvent supporter son haleine, de sorte qu'il ne les craint point.

L'ours malade se guérit au moyen d'une herbe appelée flonius. S'il a mangé de la mandragore, nourriture pour lui mortelle, il revient à la santé en absorbant une grande quantité de fourmis.

La peau du phoque exhale une odeur particulière. Si on la met a sous le chief ^ d'une personne, elle la fait dormir par sa vertu ».

La fiente de l'hirondelle est très dangereuse pour les yeux, car c'est elle qui rendit aveugle le pieux Tobie. Mais, quand ses petits ont perdu la vue, elle les guérit au moyen d'une plante qu'elle va cueillir et qui s'appelle « célidoine ».

Le chevreuil sait la vertu de toutes les plantes employées en médecine, et il en tire parti lorsqu'il est malade ou blessé. Il va alors choisir dans les bois une herbe appelée diptame, il la mange ou en recouvre sa plaie, et la guérison est toujours rapide.

L'alouette, au moyen âge, s'appelle calandre, et un don bien singulier lui est dévolu. Portée devant un malade, si elle le regarde, c'est qu'il guérira; si elle détourne la tête, c'est qu'il doit mourir : « S'il doit mourir de ceste maladie, cest oyseau tourne la teste et ne regarde le malade; et s'il doit eschapper et guérir,

* Sous la tête.

adonc la calandre le regarde au visage ainsi comme en luy faisant leste. »

Les médecins n'ignoraient aucune de ces particularités et savaient sans doute en tirer bon parti. Mais, ainsi que je l'ai dit, la Providence avait encore prodigué aux humains des secours plus immatériels.

Au temps déjà de Grégoire de Tours, chaque chrétien portait volontiers au cou un petit fragment de saint enfermé dans un médaillon de métal précieux S car les reliques produisaient de continuels miracles, étaient une indéniable panacée contre une foule de maladies^.

En 1191, Louis YIII, âgé de quatre ans à peine, tomba malade, et ses médecins reconnurent qu'il était atteint de dysenterie. Leurs remèdes restant sans effet, on eut recours à des interventions plus puissantes. Les moines de Saint-Denis passèrent plusieurs jours en jeûne et en prières ; puis, parmi les reliques que possédait l'abbaye, ils choisirent le bras de saint Siméon, la couronne d'épines, le clou provenant de la sainte croix ; et, pieds nus, fondant en larmes, ils se rendirent au couvent des Lazaristes. Là, se joignirent à eux grand nombre de religieux, de prêtres, d'écoliers et de bourgeois, pieds nus aussi, et aussi chargés de reliques. La procession se mit en marche escortée d'une multitude désolée et se dirigea vers le palais de la Cité, résidence de la famille royale. L'abbé de Saint-Denis,

* Hisloria Francorum, lib. VIII, | 15.

^ Sur les reliques, voy. ci-dessus, t. T, p. 22 et suiv.

introduit auprès du jeune prince, lui fit toucher le clou et la couronne, lui appliqua sur le ventre le bras de saint Siméon. Cela suffit; le même jour, )a guérison fut complète. Bien plus, son père Philippe, alors en Palestine et atteint de la même maladie, fut le même jour et il la même heure subitement guéri aussi. Ceci nous est narré par Rigord, à la fois historiographe et médecin du roi. Il ajoute que la pluie, qui désolait depuis longtemps Paris, cessa aussitôt de tomber.

Pareille cérémonie eut lieu lors de la dernière maladie de Philippe le Long. Mais dans l'intervalle, le diviu clou avait disparu, et tout Paris s'était passionné pour l'aventure, qui est ainsi racontée par Guillaume de Nangis : « Un très saint clou du Seigneur, un de ceux qui avaient attaché à la croix son corps sacré, et qui était resté depuis le temps de Charles le Chauve, roi des Français, dans l'église de Saint-Denis, à qui ce prince en avait fait présent, tomba comme on le tirait de son vase pour le donner à baiser, et fut perdu au milieu de la multitude de ceux qui voulaient le baiser. Ce fut un événement considérable, et qui plongea la nation dans le deuil et le désespoir. Heureusement, le saint clou fut retrouvé le mois suivant et restitué eugrande pompe à l'abbaye qui l'avait perdu. » Blanche de Castille paraît s'être montrée un peu sceptique en cette circonstance. Comme l'écrit M. Elle Berger, son savant biographe, « elle dut être fort aise qu'on eût retrouvé cet objet vénérable, mais peut-être ne tenait-elle pas à se laisser engager personnellement dans l'agitation un peu factice que les moines de Saint-Denis

créèrent on cette occ<asion' ». Aussi n'honora-t-elle [las <Ie sa présence les solennités par lesquelles l'abbaye célébra ce retour imprévu. Saint Louis se montra moins sage; il aurait préféré, dit-il, voir s'engloutir la meilleure ville de son royaume, catastrophe qui eût été <'ependant moins facile à réparer.

Mais on n'avait pas toujours une relique sous la main, et les sanctuaires qui en possédaient ne les communiquaient ni au premier venu, ni gratuitement. Aussi l'Eglise, pitoyable au pauvre monde, avait-elle institué ■fies remèdes aussi efficaces que peu coûteux en faveur des Ames simples et aussi des misérables à qui l'on n'eût laissé toucher aucun clou vénéré, à qui aucun licrbier n'eût fait crédit. Il leur restait la ressource (le s'adresser aux nombreux saints qui représentaient <Mi médecine nos spécialistes.

Quelques-uns, les plus célèbres, avaient donné Icui* nom à la maladie qu'ils guérissaient. Le peuple ne lui (Ml connaissait point d'autre, et c'est presque toujours ainsi que la désignent nos anciens chroniqueurs. Le mal Saint- Kutropc, c'était l'hydropisie.

— Saint-Fiacre, — les hémorroïdes et Je

fie.

— la gangrène.

Saint-Antoine,

Saint-Marcel,

Saint-Antoine, ■ — lérysipèle et la gan-

grène.

' Histoire de Blanche de Castille (un peu trop élogieusc.à mon nvis), p. nii.

Le mal Saint- Quentin,

était

la toux et l'hydropisie.

Saint-Gilles,

le cancer.

Saint-Maur, Saint-Genou,

la goutte.

Saint-Martin,

l'ivresse.

Saint-Main, Sainte-Reine,

la gale.

Saint-Mathurin Saint-Gildas,

la folie.

Saint-Éloi,

les ulcères.

Saint- Job, Saint-Ladre,

la lèpre.

Saint-Jean,

Saint- Avertin,

l'épilepsie.

Saint-Leu,

Saint-Barthélémy,

les convulsions.

Saint-Laurent,

les boutons à la figure.

Saint-Guy,

la chorée.

Saint-Marcoul, Saint-Quirin,

les écrouelles.

Ces derniers avaient un rival sur la terre, et haut placé. Les rois de France, bien qu'ils n'aient pas tous été des saints, — tant s'en faut, — étaient possesseurs d'un spécifique particulier dont eux seuls pouvaient disposer. Us s'attribuaient le don de guérir, par un simple attouchement, les écrouelles*.

Les chirurgiens n'avaient pas de souverain pour concurrent, et leur situation sociale, aussi bien que

^ Voy. ci-dessus, t. I, p. 73 et suiv.

LETTRES, SCIENCES ET ARTS. 17b

leurs modestes origines, les rendirent pendant longtemps tribulaires de la médecine. Mais ici une courte digression est indispensable.

Au milieu du dix-septième siècle encore, le fait de se livrer à un travail manuel quelconque constituait une marque de servage et parquait impitoyablement son auteur dans la classe ouvrière. Ainsi, les merciers, qui vendaient de tout et ne fabriquaient rien, occupaient dans la hiérarchie sociale une place bien supérieure à celle des chirurgiens. Ces derniers, formant avec les barbiers une seule et même corporation, furent, pendant plusieurs siècles, mis au rang des artisans, des manœuvres. Ce mot est, d'ailleurs, la traduction littérale de leur nom dérivé du grec. 11 faut arriver à la Déclaration du 23 avril 1743 pourvoir les chirurgiens émancipés se dégager des liens qui les rattachaient h la classe ouvrière. Jusque-là, saigner un malade eût constitué pour tout médecin un acte déshonorant. En plein dix-huitième siècle, si un chirurgien, honteux de son humble position, voulait obtenir la licence en médecine, il était tenu de s'engager, par acte dressé devant notaire, à ne plus faire aucune opération; car, disent les statuts de la Faculté, « il convient de garder pure et intacte la dignité de l'ordre des médecins* ».

Au moyen âge, tout homme sachant lire et écrire est un clerc, appartient à l'Ëglise, et l'Église avait déjà formulé contre toute effusion de sang un adage auquel

* Staluta Facultalis medicinœ^ art. 28. — Par surcroit de prù caution, l'acte était transcrit sur les registres de la Faculté.

elle ne resta guère fidèle. Un clerc ne pouvait donc, sans désobéir et sans déroger, se livrer à l'étude de lu chirurgie. La pratique de cet art resta dès lors livrée à des charlatans, à de vieilles femmes et à des barbiers. Un certain nombre de recettes, transmises par tradition, composait toute la science des uns et des autres.

Vers le milieu du treizième siècle, quelques barbiers intelligents tentèrent d'arracher leur corporation à son ignorance. Ils cessèrent de tondre et de raser pour se consacrer exclusivement aux opérations chirurgicales. En même temps, ils instituèrent une confrérie spéciale placée sous l'invocation de saint Gôme et de saint Damien, deux bienheureux qui avaient, disait-on- cultivé J'art chirurgical en Arabie. Comme la plupart des artisans, les chirurgiens soumirent, vers 1:268, leurs statuts à l'homologation du prévôt de Paris, Etienne Boileau, et ces statuts, insérés par lui dans le Livre des métiers, nous prouvent que leur petite communauté était organisée sur le modèle de toutes les corporations ouvrières ^ .

Dès 1268, la corporation est divisée en deux classes, celle des simples barbiers ou barbiers-laïques, dits plus tard barbiers-ckirurgiens et chirurgiens de robe courte, puis celle des barbiers-clercs, nommés aussi : chirurgienS'barbio'S, chirurgiens de Saint-Côme et chirurgiens de robe longue. L'ardente préoccupation de ces derniers va d'abord être de se maintenir indépendants des barbiers laïques et de se réserver le monopole des opérations chirurgicales. Devenus peu k peu

' Livre des métiers, titre XGVL

y)lus ambitieux, ils aspireront h se rapprocher des mires ou médecins, à élever leur corporation au rang rie corps savant.

Mais il existait encore une troisième classe de chirurgiens, les inciseurs. Ceux-ci, étrangers à toute cor poration, ne savent pas même lire, et ils s'en vont, de village en village, ofï'rir leurs services. Dès le quatorzième siècle, on les rencontre parcourant les provinces, rheminant, un bâton à la main, par monts et par vaux, narguant les chirurgiens qu'ils qualifient d'ignorants et, non sans raison, de poltrons. Eux, les vrais précurseurs de nos chirurgiens actuels, rien ne les efTraye. rien ne les étonne, rien ne les arrête. Le sac au dos, sac qui contient leur léger bagage et quelques grossiers instruments, ils vont de porte en porte, tendant une main secourableà tous ceux qui souftVent. Le besoin de vivre est leur seul mobile et la hardiesse leur seul guide. Ils réduisent les hernies, abaissent les cataractes, ex- I raient les pierres de la vessie, châtrent les animaux el les hommes*, appliquent le trépan, incisent les fistules. Ils osent tout, et le succès vient souvent couronner leur audace.

Pas plus que les médecins et les chirurgiens, ils

' La castration êfail alors tort eu honneur. La lèpre, la f^outto, les hernies, l'aliénation mentale guérissaient inévitahleuient p.ir l'ablation d'un testicule ou même des deux. Le temps, loin d'all'iiiblir cette croyance, l'enracina, et la castration devint peu à peu une sorte de panacée qui assurait de précieux avantages à l'heureux mortel débari-assé d'organes nuisibles. Gepemlaut, IKglise excluait les eunuques de toutes les dignités ecclésiastiques.

n'ont quelques notions d'analomie. Où l'auraient-ils apprise, d'ailleurs? Pendant bien longtemps, l'ouverture des corps humains fut regardée comme une profanation. Les croisés ne voulant pas abandonner en terre étrangère les restes de leurs parents, les faisaient couper par morceaux et bouillir, opération qui permettait de les renvoyer en France. Mais Boniface VIII interdit cette coutume; au mois de février 1300, il publia une bulle, qui figure dans les Extravagantes^, et dont l'objet est bien de condamner toutes dissections anatomiques entreprises sans l'aveu du Saint-Siège.

Elles l'étaient plus encore par un préjugé qui fut fort difficile à déraciner. Pourtant, dès 1315, à Bologne, Mundini de Luzzi osa disséquer publiquement deux cadavres. Le résultat de ses observations, accompagné de curieuses gravures, fut imprimé en 1478, et, avec les écrits d'Hippocrate et de Galien, resta durant plus d'un siècle l'unique guide des anatomistes. Il est vrai de dire que Mundini, en opérant ses deux dissections, n'avait pas la conscience bien tranquille. Pour la rassurer, il choisit des cadavres de femmes; encore n'osa-t-il même pas ouvrir la tête, de peur de commettre un péché mortel-. Il eut donc peu d'imitateurs, et les anatomistes les plus passionnés se bornaient à disséquer des rats, des taupes, des veaux et des porcs.

* Extravagantes communes. De sepulturls.

- P.-V. Renouard, Histoire de la médecine, t. 11, p. 12. — L'anatomie de la tête figure pourtant dans l'ouvrage de Mundini, au moins dans les éditions postérieures; je n'ai pu me procurer celle de 1478.

Au reste, les chirurgiens, qu'ils fussent clercs ou laïques, faisaient œuvre manuelle, et ne pouvaient dès lors prétendre ni à des honoraires bien élevés, ni à beaucoup de considération. L'état exact de la situation qui leur était faite au début du quatorzième siècle nous est dévoilé par quelques pages naïves, dont l'auteur est Henri de Mondeville, savant opérateur qui fut attaché à la personne de Philippe le Bel. Il écrivait vers 1306, dans l'introduction à son traité de chirurgie* : « Il est de bon ton parmi les grands et les prélats de n'avoir que peu de confiance dans un chirurgien instruit. Le chirurgien, suivant eux, ne doit pas être clerc, parce qu'il importe que le clerc fréquente les écoles, parce qu'il emploie à suivre des cours le temps que le laïque consacre à multiplier les opérations... La chirurgie ne consiste-t-elle donc que dans l'opération de la main? N'est-elle pas. en outre, une science théorique?...

« Ce sera en vain que le chirurgien possédera l'art, la science et le manuel de la chirurgie, s'il ne connaît ni l'art, ni la science de se faire payer. Il y a parmi les riches des malades assez misérables, assez avares et assez stupides pour ne donner absolument rien à leur chirurgien ou pour lui donner un salaire médiocre; ils s'imaginent qu'ils font bien les choses à son égard en lui comptant douze deniers ou deux sols par jour,

' .J'emprunte ici la traduction de M. le docteur Achille Ghéreau. Voy. Henri de Mondeville, chirurqieii de Philippe le Bel, p. 46 et suiv.

comme ils le feraient à l'égard d'un maçon, d'un pelletier ou d'un tailleur. Ils ne réfléchissent pas qu'il n'y a pas de richesses égales à la santé, pas de pauvreté comparable à la maladie. N'est-il pas singulier, je dirai même intolérable, de voir un chirurgien recevant un salaire médiocre pour avoir sauvé un bras, une main? A quoi sert donc au chirurgien fameux, renommé et consciencieux, de courir tous les jours, du matin au soir, de malade en malade; de repasser dans sa mémoire, toutes les nuits, les choses qu'il a vues le jour et qui intéressent la santé de ceux qu'il soigne; de pourvoir à tout ce qui pourra survenir le lendemain matin ; de consumer sa vie entière au service des autres, et d'entendre dire qu'il accomplit des choses admirables? A quoi, dis-je, lui servira tout cela s'il n'est pas récompensé par un salaire en rapport avec son travail et les bienfaits qu'il répand autour de lui?... Les abbés, les prélats qui ne savent ou ne peuvent remplir leurs fonctions se font aisément remplacer par d'autres, qui s'en acquittent aussi bien ou mieux qu'ils ne le feraient: le chirurgien ne peut confier son mandat à personne, il faut qu'il opère soi-même... »

Dans la pratique courante, on abusait singulièrement de la saignée, regardée comme une nécessité hygiénique à laquelle personne ne devait se soustraire. Au treizième siècle, le Livi^e des métiers la cite parmi les causes qui dispensaient bourgeois et ouvriers de s'astreindre au service du guet^ On se faisait saignet-

1 Statuts des fripiers, titre LXXVI, art. 33.

?i propos de rien et à propos de tout. Parfois, pour mêler son sang k celui d'un ami, d'un frère d'armes, d'une maîtresse, en témoignage de profonde et éternelle affection.

Dans les couvents, la saignée était pratiquée périodiquement sur tout le personnel de la maison. L'opél'ation avait lieu, en été après none, en hiver après vêpres. Pendant les trois jours qui suivaient, la nourriture de la communauté était un peu augmentée, les religieux restaient assis et couverts durant les offices, se recouchaient après matines, etc. Dom Calmet fait remarquer que « ce n'étoit pas là une mortification, puisqu'au contraire c'étoit une sorte de délassement, et que l'hahitude prise, on ne pouvoit plus s'en passer* ». Ces époques de saignées générales étaient nommées joui's malades ou jou7^s de la minution du sang. A Saint- Victor de Paris, il y avait chaque année cinq saignées générales'-^ :

1° En septembre;

2^* A l'entrée de l'Avent;

3" Avant la Quadragésime;

4° Après Pâques;

o'' Après la Pentecôte^.

La saignée avait lieu chaque année :

Chez les Augustins, quatre fois.

* Commentaire sur la règle de saint BcJioit, t. I. p. 570. ^ « Quinquios in anno lient générales minutiones. s ^ Voy. le Glossaire do Ducange, vo minuere.

Chez les Camaldules, trois fois.

Chez les Carmes, quatre fois.

Chez les Chartreux, cinq fois.

Chez les Dominicains, quatre fois.

Chez les Prémontrés, cinqfois^

Les supérieurs des communautés religieuses espéraient par ce moyen faciliter au clergé régulier l'observation du vœu de chasteté, et surtout plier plus facilement au joug d'une règle austère des hommes dans toute la force de l'âge.

Le minutor chargé de l'opération comptait aussi des laïcs parmi ses clients, car bien des gens voulaient s'associer à la cérémonie, et pour y prendre part se retiraient dans quelque couvent. On a vu des seigneurs, fondant un monastère, se réserver ce droit pour eux, leur femme, leurs enfants et leurs domestiques.

Cet abus de la saignée avait enfanté de curieuses superstitions. La saignée du premier jour de mai passait pour la plus efficace de toutes, pour à peu près indispensable, même dans le meilleur état de santé. On était convaincu aussi que la première saignée pratiquée sur une personne lui sauvait la vie dans tous les cas.

Vers le début du quatorzième siècle, l'art dentaire paraît n'avoir été représenté à Paris que par un seul spécialiste. Il habitait la Cité, et est ainsi désigné dans la Taille de i SI 3 : « Martin le Lombart, qui trait les

' Dom Calmet, t. I, p. 569. — A. Corradi, Délia minutio sanguinis et dei salassi periodici memoria, 1887, iii-4o.

flenz'. » C'est peut-ôtrc tout ce qu'il savait faire. En tout cas, il ne songeait guère à insensibiliser ses clients, bien que le moyen âge se flattât de posséder dans la mandragore un anesthésique aussi puissant que notre chloroforme. Les gens, affirme Dioscoride, qui, avant de subir une opération chirurgicale, boivent une décoction de mandragore mêlée à du vin ne ressentent aucune douleur, même si l'on emploie contre eux le fer ou le feu^ Barthélémy l'Anglais écrit, de son coté : « Et pource qu'elle a la racine en la forme d'un homme ou d'une femme, on donne l'escorce de ceste herbe à une personne quand on la veult tailler, et pour ce, elle s'endort tellement qu'elle ne sent point de douleur^ » Les médecins, dit Valeriano'% « ont beaucoup écrit sur l'utilité de la mandragore. Celui qui en aura pris une potion demeurera endormi pendant près de quatre heures et ne sentira ni le fer ni le feu^. »

Un mot maintenant sur l'art obstétrical. On peut croire que les premières sages-femmes furent de bonnes Ames qui, ayant aidé plusieurs voisines en travail, avaient acquis ainsi quelque expérience des accouchements. De là à tirer parti de leur petit savoir, il n'y avait pas loin. Celles qui exercèrent ce métier rerurent

' Page i'ô'j.

- (S. Dum secantur aut urunlur. » De materia medica, lib. IV, cap. LXV, éilit. de 1567, p. 330.

^ Folio clxij recto.

* Pierius Valerianus, Uieroglyphica, p. 7.

^ Voy. aussi rainplc cominentaire de liodieus a Stapel sur Théophraste, édit. de 164i, p. 58i.

d'abord le nom de ventrières. Saint Louis, partant pour la dernière croisade, avait emmené sa femme Marguerite et une ventrière; prudente précaution, car Marguerite lui donna en Orient deux enfants. La Taille de 1292 mentionne seulement deux ventrières; l'une se nommait Michiele et l'autre Emeline ; la première demeurait rue Saint-Martin, la seconde rue des ÉcouÛ'es'. Barthélémy TAngiais, dans son De proprieiaiibus rerum, consacre à la « ventrière ou sage-femme » un paragraphe assez curieux : «, La ventrière, écrit-il, est une femme qui a l'art d'ayder à la femme quand elle enfante, à fin qu'elle ayt l'enfant légèrement, et que l'enfant ne soit en péril. Geste ventrière oing le ventre de la femme qui enfante d'aucuns oignemens pour faire yssir^ l'enfant plus tost et à moins de douleur. Quand l'enfant naist, elle le reçoit et luy couppe le nombril du long de quatre doigtz, et le noue; et puis elle lave l'enfant pour en oster le sang; et après, elle le frotte de sel et de miel pour seicher et conforter les membres, et l'enveloppe en blancz drapeaulx^ »

* Pages 62 et 114.

- Sortir.

^ Livre VI, chap. x.

LETTRES, SCIENCES ET AIITS. 18a

L'hygiène. — Ktyinologic du mot Liitocc. — Aspect des rues et des maisons au douzième siècle. — A(xident nrrivé à Philippe, fils aîné de Louis le Gros. — Paris au treizième siècle. — Los voyers, leurs prérogatives. — Ordonnance de février 1348 pour le neltoyement des rues. — Premier pavage. — Pro mières fosses d'aisances. — Protection accordée aux vidangeurs. — Les épidémies. — Le mal des ardents. — La peste noire. Ses ravages. — Consultation demandée à la Faculté de médecine. — La lèpre. La Separalio Lrproso'um. — Fosses d'aisances et oubliettes. — Tout à la rue. — Les chaises percées. La propreté. — La toilette et hîs bains dans les couvents. — Les étuves dans Paris. — Les bains dans les appartements. — Les crachoirs. — Les hôpitaux. — Les Quinze -Vingts. — L'IIôtel-Dieu. Ses privilèges. — Porcs errants. — Les cimetières — Les enteirements. — Les lettres de faire part. — Les crieurs de corps. — Les pauvres aux convois. — Les enterrements dans les corporations ouvrières. — Les bières. — Le deuil.

J'ai à peine besoin de dire qu'il l'origine de la dynastie capétienne, les plus élémentaires prescriptions de l'hygiène n'étaient observées nulle part et par per- .sonne.

Nos anciens chroniqueurs font dériver le mot Luie in (lu substantif latin Itduni, qui signifie /jotie. « I.ulea enini a luti fœtore prius dicta, fuerat civitas », écrit

Rigord\: et on lit dans les Chroniques de Saint-Dénis : « Ele fu apelée à ce tens par son premier nom Leuthèce, qui vaut autant dire come vile bououse ou plaine de boue-. » Cette étymologie est sans doute inexacte, mais nous verrons qu'elle resta vraisemblable longtemps encore après que la petite Lutèce eût pris le nom de Paris ^

Jusqu'au douzième siècle, on ne se préoccupa guère de l'assainissement delà capitale. Quelques règlements relatifs à l'hygiène publique et à la voirie émanaient bien parfois des prévôts royaux, mais nul ne s'en inquiétait; et l'imagination peut à peine se représenter aujourd'hui l'aspect qu'offraient alors les rues de Paris. Point de pavé, un sol inégal, détrempé, boueux, sans cesse couvert de gravois et de fumier; aucune pente régulière, aucun moyen d'écoulement pour les eaux

^ Gesta Philippi Augusli, dans le Recueil des historiens, t. XVII, p. 16.

^ Recueil des historiens, t. XVII, p. 359. — D'autres auteurs donnent au nrjot iutum un sens différent. Elle fut, dit Corrozet, appelée « Lutèce, a luto, c'est-a-dire boue ou gresse de terre, à cause de la fertilité du lieu ». [Antiquitez de Paris, p. 4.) André Duchesne est plus porté à croire que Lutèce vient du grec Leucothoe (AsuxoÔsa serait plus exact), qu'il traduit par « blancheur du corps, candeur des mœurs ». [Antiquitez de ta France, p. 4.) On peut encore consulter sur ce sujet : Raoul de Presles, Traduction de ta cite de Dieu, liv. V, chap. xxv. — Guillebert de Metz, Description de Paris, chap. IV. — Rabelais, Gargantua, liv. I, chap. xvii. — Et. Pasquier, Recherches sur ta France, liv. IX, chap. ii. — Abbé Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, t. I, p. 365. — H. Sauvai, Antiquités de Paris, t. II, p. 229.

^ L'étymologie de ce mot n'a pas inspiré moins d'extravagances que la précédente.

ménagères, qui croupissaient, mêlées aux plus repoussantes immondices. Presque impraticable en hiver pour les chariots, ce sol, imprégné de dépôts fétides, exhalait en été d'épaisses et nauséabondes vapeurs (jui montaient entre les habitations, souvent construites en bois, et si rapprochées que , d'un coté de la rue à l'autre, les voisins accoudés à leur fenêtre pouvaient causer familièrement. Les oies, les lapins, les pigeons, les canards, les porcs pataugeaient autour des tas d'ordures et des mares infectes, et disputaient le passage aux habitants ^ En 1131, l'héritier présomptif de la couronne de France, Philippe, fils aîné de Louis le Gros, suivant à cheval la rue du Martroi-, alors rue Saint-Jean, fat renversé par un des pourceaux qui encombraient la chaussée et mourut des suites de cette chute ^

De nombreuses églises, quelques habitations, originales d'aspect, commodes, assez bien distribuées, appropriées surtout à la condition de leur propriétaire, émergeaient de loin en loin dans les rues tortueuses, au milieu de demeures mal bâties '% privées d'air et de lumière.

Déjà, un fonctionnaire spécial appelé voyer avait pour mission de surveiller la voirie urbaine. Jean Sar-

' Voy. ci-dussus, 1. I, p. 7S.

^ Elle a été supprimée eu 1837. Voy. ci-dessus» p. 147.

' Joli. Iperius, dans le Recueil des historiens, t. XIII, p. 469.

^ Il n'existe plus à Paris une seule maison datant du treizième siècle.

razin, qui occupa celle charge sous Louis IX et Philippe III, dressa même en 1270 un mémoire résumant les devoirs imposés et les prérogatives conférées par elle. Ses successeurs immédiats firent de même, allongeant toujours un peu plus la liste de leurs privilèges, on sorte qu'on ne sait pas très hien s'ils les avaient reçus du roi ou s'ils se les étaient arrogés. Légitimes ou non, les redevances qu'ils exigeaient des Parisiens constituent un curieux tableau de mœurs.

Le voyer rançonnait surtout les petits débitants qui exposaient leurs denrées aux abords des marchés et sur les places publiques. La veille de Noël, chaque vendeur de paille devait lui en offrir deux charges, et chaque chandelier lui présenter 2 livres de chandelles. Le 31 décembre, il recevait de chaque « fourinager » un fromage. La veille des Rois, chaque gastelier lui remettait « un gasteau à febve )^ chaque chapelier deux ou trois chapeaux et une couronne de fleurs. Toutes les semaines, il exigeait des merciers de la rue aux Fers deux aiguilles. Tous les ans, les herbiers lui apportaient « deux faiz d'herbes » ; les chausiers, « une paire de chausses, ne des pires ne des meilleures »; les rôtisseurs, un oison « avec la petite oye' ». Les duellistes eux-mêmes lui payaient le loyer de la place où le roi leur permettait de se battre. Ils versaient au voyer 2 sols G deniers au moment où le gage de bataille était jeté, 7 sols 6 deniers quand remplacement du combat était choisi.

* L'abatis.

Sous et deniers pleuvaicnt donc dans la caisse du voycr, car on ne devait sans son autorisation ouvrir ni l'ernaer une rue, en modifier la direction ou l'aligncnient, poser de nouvelles saillies ou changer les anciennes, établir des étaux pour la vente des denrées, exécuter aucun travail, aucune réparation sur un point quelconque de la ville ^

Le voyer Jean Sarrazin fut remplacé par son gendre, Ktienne Barbette, qui eut à son tour pour successeur Pierre, puis Jean des Essarts. A la sollicitation de IMerre sans doute, le roi Jean rendit au mois de février 1318 une ordonnance- qui enjoignait aux habitants de nettoyer les rues, et pour la première fois menaçait les iccalcitrants d'une amende. Les Parisiens n'avaient pas encore perdu l'habitude d'en voyer leurs pourceaux chercher pâture dans les rues, car l'article 4 de l'ordonnance renouvelle à cet égard des prescriptions déjà anciennes, et défend même de posséder aucun de ces animaux, à peine de 60 sous d'amende. Les habitants de chaque maison étaient tenus de balayer devant leur porte, el de faire transporter les boues et ordures dans certains endroits désignés; mais le balayage était défendu pendant la pluie, atin de laissera l'eau son libre écoulement. Nul ne pouvait commencer une construction sans s'être auparavant assuré les moyens de faire rapidement enlever les terres, pierres et gravois qui

' Le inémoiro que je vious d'analyser a été publié par Del.ijrnare {Traité de la police, t. IV, p. 64 7 ^

' Dans les Ordo?inanccs royales, t. III, p. !MJ.

eussent obstrué la voie publique ; les conducteurs des chariots employés à ces transports devaient veiller à ce qu'il ne s'en répandît pas dans les rues. On recommandait enfin aux propriétaires de paver la chaussée devant leur façade, car l'Etat ne subvenait aux frais de pavage que pour la croisée'^ de Paris; la ville fournissait en outre le pavé de certaines places publiques, de plusieurs quais et de quelques rues très fréquentées 2.

Ces prescriptions furent si bien observées que, deux ans après, la grande ordonnance du 30 janvier 1350'^ les reproduisit presque mot par mot. Un article cependant y est ajouté, qui nous prouve que quelques riches demeures possédaient déjà des fosses d'aisances, des c( chambres basses que l'on dit courtoises ». De là était née l'expression aller à chambre, qui nous a été conservée par Joinville ; il nous peint aussi le triste sort d'un guerrier grièvement blessé qu'un vieux Sarrasin « portoit aus chambres privées à son coP ». L'ordonnance de 1350 autorise les ouvriers de tous les corps d'état à faire le métier de « vidangeurs ou maistres fi fi » ; elle les prend sous sa protection, et statue que « quiconque leur dira vilenie » sera condamné à l'amende. xYnnonçons tout de suite que cette ordonnance, qui ne compte pas moins de 252 articles, ne reçut pas même un commencement d'exécution.

' Voy. ci-dessus, t. I, p. 81.

- Traité de la police^ t. IV, p. 172.

^ Dans les Ordonnances royales, t. II, p. 350 et 592.

* Vie de saint Louis, édit. de 1868, p. 108 et 115.

On a vraiment peine à s'expliquer l'indifrérence que nnonlrèrent pendant si longtemps les Parisiens pour toutes les questions relatives h la voirie, et le fait paraît presque inconcevable quand on sait quels châtiments recevait leur insouciance.

La ville était sans cesse ravagée par des épidémies. Sous Robert II, se déclara le mal des ardents, feu caché, dit Raoul GlaberS qui détache en une nuit le membre qu'il a atteint. Plus meurtrière encore fut la pesie noire, qui n'épargnait pas même les animaux, et qui, pendant dix-huit mois, sema dans Paris la terreur.

On soutient aujourd'hui que si Paris se fût trouvé dans de bonnes conditions hygiéniques, l'épidémie n'y eût guère fait moins de ravages-. Il est cependant prouvé qu'elle s'acharna surtout sur les classes pauvres. Un témoin oculaire, le médecin Simon de Couvin, nous le dit : « Celui qui était mal nourri, d'aliments peu substantiels, tombait frappé au moindre souffle de la maladie, mais la Parque cruelle respecta les princes, les chevaliers, les juges, etc.^. » Les témoignages contemporains nous montrent quel effroi ce fléau répandit sur son passage. « Lorsqu'il commence dans une maison, écrit encore Simon de Couvin, à peine un seul des habitants cchappe-t-il. La contagion est telle, qu'un

* Chronique, lib. II, cap. vu.

^ Docteur Clôt Bey, Coup d'œil sur la peste et les quarantaines, p. 87. — Docteur L.-A. Micliou, Documents inédits sur la grande peste de 1348, p. 32.

^ 10. Littré, Opuscule relatif à la peste de tS'iS, dans la Bibliothèque de l'école des chartes, t. Il, p. 204.

malade infecte tout le monde. Un léger contact, la seule respiration suffisent pour donner la maladie. » Le chirurgien Gui de Ghauliac, qui en fut atteint, va plus loin. Suivant lui, on était infecté par le fait seul de regarder un pestiféré : « Et fut de si grande contagion que non seulement en séjournant, ains aussi en regardant, l'un la prenoit de l'autre; en tant que les gens mouroyent sans serviteurs et estoyent ensevelis sans prestres. Le père ne visitoit pas son fils, ni le fils son père. La charité estoit morte et l'espérance ahbatue. .Te la nomme grande, parce qu'elle occupa tout le monde ou peu s'en fallut. Elle fust inutile et honteuse pour les médecins, d'autant qu'ils n'osoyent visiter les malades,, de peur d'estre infectés; et quand ils les visitoyent, n'y faisoyent guières et ne gaignoyent rien, car tous les malades mouroyent, excepté quelque peu sur la fin qui en échappèrent avec des bubons meurs ^ »

En présence d'une telle calamité, le roi fit appel aux lumières de la Faculté de médecine. Celle-ci, après de longues discussions, rédigea une consultation qui a été récemment retrouvée^, et qui, il faut le reconnaître, ne lui fait pas grand honneur. Qu'elle n'ait point découvert un bon remède contre la peste, il n'y aurait pa& lieu de le lui reprocher, car sur ce point nous sommes tout juste aussi avancés qu'au quatorzième siècle; mai& la Faculté eut le tort d'attribuer la naissance du fléau h

^ Grande chirurgie, p. 17'<.

^ Par M. Emile Rébouis. Voy. son Étude sur la peste, p. 70

LETTKKS, SCIENXES ET ARTS. 193

une fâcheuse conjonction des planètes Mars et Jupiter, i^equi paraît aujourd'hui peu vraisemblable.

L'épouvante issue de cette épidénriie a fait sans doute fort exagérer le nondjre de ses victimes. La Chronique dts quatre premiers Valois^ se borne à mentionner pendant les années ilUS et 1319 une « très grant mortalité ». Froissart dit que le fléau enleva un tiers de la population du globe : « En ce temps, une maladie que on claime épydimie couroit, dont bien la tierce partie dou monde morut-. » Simon de Gouvin croit qu'elle en emporta plus de la moitié :

Undo scpultoruiji numerus fuit amplior ipso Vivorum numéro...

Gui de Chauliac se prononce pour les trois quarts : « Et fut si grande qu'à peine elle laissa la quatriesme l»artie des gens^ » Guillaume de Nangis estime qu'en plusieurs endroits il périt plus de dix-huit habitants sur vingt : u In multis locis, de viginti hominibus non remanserant duo''. » A Paris, ajoute-t-il, il mourut pendant longtemps cinq cents personnes chaque jour. Les Chroniques de Saint-Denis portent ce nombre à huil •cents'. Enfin, d'après un rapport présenté au pape

' Publiée par Siméon Luce, p. 18.

'* Livre I, chap. lxxi.

' Page 174.

♦ Kdit. Géraud, p. 211.

» Édit. P. Paris, t. V, p. 485.

Clément VI, l'épidémie fit dans Paris quatre-vingt mille victimes^

La lèpre y était en permanence. Il existait en France, au treizième siècle, environ deux mille léproseries^, enclos occupés par de misérables cabanes. La lèpre avait l'avantage de tuer moins vite que la peste, mais \e sort des malheureux qu'elle atteignait n'était guère plus enviable que celui des pestiférés. Tantôt condamnés à une réclusion perpétuelle ^ tantôt chassés de Paris et de toutes les bonnes villes''-, on les regardait comme morts au monde, et dans plusieurs diocèses, ceux de Sens et d'Angers entre autres, l'Église les soumettait à tout le cérémonial qui précède la mise en terre d'un défunt. Cette liturgie, dite Separatio leprosorum, n'était d'ailleurs en usage que dans les lieux où al n'existait pas de léproseries.

Dès qu'une personne était soupçonnée de ladrerie, l'official diocésain le mandait à son tribunal et le faisait examiner par des chirurgiens assermentés. Le mal dûment constaté, l'official prononçait la séparation et ordonnait que cette sentence serait publiée au prône de réglise paroissiale.

* Voy. J.-A.-F. Ozanam, llisloire des épidémies, t. IV, p. 203. - Voy. le testainent de Louis VIII, dans Duchesne, llisloriœ

Francorum scriptores, t. V, p. 325.

3 Lettres patentes du 31 juillet 1322, dans les Ordonnances royales, t, XI, p. 483,

* Lettres patentes de février 1371 , de 1388, de 1394, de 1412, etc. Voy. les Ordonn. royales, t. V, p. 451 ; et Delamare, t. t, p. 604 et suiv.

.Le dimanche suivant, le clergé du lieu allait prendre chez lui le lépreux. Comme s'il eût été déjà cadavre, on retendait sur un brancard, on le recouvrait du drap mortuaire, et les prêtres, psalmodiant le Libéra me, faisaient la levée du corps. Arrivé dans l'église, il était déposé sur deux tréteaux, qu'une barrière isolait des assistants. On célébrait l'office des morts, puis, un à un, les fidèles venaient défiler devant le patient; et, après l'avoir aspergé d'eau bénite, chacun en passant lui lançait une aumône.

Quand tout le monde était rassemblé au dehors, le clergé précédé de la croix prenait la tête du cortège, qui, chantant le Libella me, suivait le lépreux, porté jusqu'à la hutte qui allait désormais lui servir de demeure.

Là, le drap noir était levé, le malade se dressait sur ses jambes, et le prêtre lui remettait, après les avoir bénits, des cliquettes, des gants et une panetière*. Pendant que l'assemblée entonnait le De profundis, le curé s'approchant de la cabane, jetait sur elle une pelletée de terre enlevée du cimetière, et disait au lépreux : « Sis mortuus mundo^ vivens iterum Deo, Meurs au monde et renais à Dieu. » Il lui adressait quelques paroles consolatrices, lui faisait entrevoir les joies du paradis et lui promettait que l'I^^glise ne l'oublierait pas dans ses prières. Puis il ajoutait :

(( Je te défends de jamais entrer en église ou moustier, en moulin, en four, en marché, en aucun lieu où il y ait aHlucnce de peuple.

' « Grcpitaculas, chirotccas et peram. »

196 VIE PKIVÉE DES PRExMIERS CAPÉTIENS.

« Je te défends de marcher pieds nus et de sortir de ta maison sans ton habit de ladre et tes cliquettes.

« Je te défends de jamais laver ni toi, ni les objets à ton usage en rivage, ni en fontaine ou ruisseau. Si tu veux de l'eau pour boire, remplis ton baril avec ton écuelle.

« Je te défends de toucher aucune chose que tu marchandes jusqu'à ce qu'elle soit tienne.

« Je te défends d'entrer en taverne. Si tu veux du vin, fais-le entonner en ton baril.

« Je te défends d'avoir commerce avec autre femme que celle que tu as épousée en face de la sainte Église.

« Je te défends, si aucune personne te parle par les chemins, de lui répondre avant de t'être mis au-dessous du vent.

(( Je te défends de passer parchemins étroits.

« Je te défends de toucher au puits ni à la corde, si tu n'as mis tes gants.

« Je te défends de toucher à enfans, et tu ne dois leur donner aucune chose.

« Je te défends de boire ou de manger en autre compagnie que celle de gens lépreux comme toi.

« Je te rappelle que quand tu mourras ton corps sera enseveli dans ta cabane et non au cimetière. »

Le prêtre plantait une croix de bois devant la porte de la hutte, y suspendait un tronc destiné à recevoir les aumônes des passants, puis tout le monde s'éloignait*.

' Voy. E. Martène, De antiquis Ecclesiœ ritibus, t. II, p. 1005..

La plus importante des léproseries de Paris était la maison de Saint-Lazare, où le pain était fourni gratuitement par la corporation des boulangers, que l'on regardait comme très exposés à contracter la lèpre'.

L'historien Joinville n'hésitait pas à avouer la terreur que lui causait celle abominable maladie, car saint Louis lui ayant demande ce qu'il préférerait d'être lépreux ou d'avoir fait un péché mortel, il répondit franchement qu'il aimerait mieux « en avoir fait trente que estre mesiaus- ». Mais le bon roi le reprit, lui rappelant que l'âme « qui est en péché mortel est semblable à un dyable », et que le diable est plus laid qu'un lépreux.

Philippe le Long, épouvanté par l'extension que prenait cette horrible maladie, et redoutant d'en être atteint à son tour, ordonna de détruire les lépreux partout. Un vent de folie semble avoir soufflé alors sur le peuple, qui accusait ces parias d'empoisonner les fontaines ; si bien qu'à la Cour môme la peur glaçait tous les cœurs, et que le roi terrifié n'osait plus boire d'eau, d'eau de source tout au moins, car la Seine passait pour être restée à peu près indemne La France fut couverte de bûchers. A Ghinon, par exemple, cent soixante lépreux ou lépreuses furent brûlés vifs le même jour, après qu'on les eût torturés pour leur arracher l'aveu de crimes imaginaires.

L'hygiène privée était aussi négligée que l'hygiène publique. Comme je l'ai dit, dans quelques demeures

* Delaniare, Traité de la police, t. I, p. G04. ^ Vie de saint Louis, p. 8.

seigneuriales et dans quelques vastes couvents* construits du douzième au quatorzième siècle, le maître de l'œuvre avait fait creuser des fosses d'aisances. Ce sont môme en général ces fosses que l'on baptise aujourd'hui du nom d'oubliettes^, et dont on fait sonder de l'œil la profondeur aux touristes attendris. Les châteaux de Gouci, de Chauvigni, de Marcoussis et de Pierrefonds possédaient des latrines assez bien disposées^ Mais c'étaient là des exceptions aussi heureuses que rares. A Paris comme partout, la population ne connaissait encore d'autre système que celui du tout à la rue. Les plus abominables ordures s'étalaient au coin de chaque porte, et elles y arrivaient probablement sans intermédiaire, au moins dans la classe pauvre.

Le roi et quelques grands seigneurs trouvaient dans leurs appartements des meubles dont l'usage est facile à déterminer, et que l'on nommait chaise 'percée, selle nécessaire, selle aisée, chaire à retrait, etc. L'intérieur recelait un grand bassin de cuivre ou de laiton, et le siège unissait assez souvent le luxe au confort.

Nous savons, par exemple, que Philippe le Long possédait une « selle aisée », garnie d'une étoffe de laine noire appelée brunette^. En outre, les anciens manuscrits nous montrent parfois, placés sous les lits ou tout

' Voy. Albert Lenoir, Instructions du comité des arts et inonuments, t. II, p. 365.

2 Pr. Mérimée, Instructions du comité, etc. Architecture militaire, p. 75.

^ Viollet-Le-Duc, Dictionnaire de t' architecture] t. VI, p. 164.

* Douët-d'Arcq, Nouveaux comptes de l'argenterie, p. 45.

proche d'eux, des vases de nuit semblables aux nôtres. C'était quelque chose. Mais, en réalité, les soins de toilette, la propreté furent plus que négligés jusqu'au moment où les croisades révélèrent à la France l'attrait et l'utilité des étuves orientales.

Les fondateurs de religion ont tous été des hygiénistes. Moïse, Bouddha, Confucius, Mahomet associèrent dans leurs dogmes les préceptes mystiques et les pratiques sanitaires. Par réaction contre le sensualisme païen et la corruption romaine, l'Église chrétienne resta indifférente en cette matière; peu s'en fallut môme qu'elle ne regardât la propreté comme une coutume dangereuse, une vanité coupable, un péché. L'àme seule mérite attention, le corps n'est qu'une guenille méprisable, bonne à tout souffrir.

En général, les moines ne prenaient de bains que deux fois par an, à Noël et à Pâques. La règle de saint Benoît s'exprime ainsi : « On permettra les bains aux malades toutes les fois qu'on le jugera nécessaire; mais pour ceux qui se portent bien, surtout s'ils sont jeunes, on ne leur en tolérera l'usage que rarement*. » Dom Calmet, qui a écrit un très savant commentaire sur la règle de saint Benoît, trouve cette mesure excellente, et montre combien il eût été cruel de refuser ces deux bains annuels aux religieux. Ils leur étaient nécessaires, dit-il, parce « qu'alors ils n'usoient point de linge, comme ils n'en usent point encore aujourd'hui. Couchant tout vêtus et changeant peu souvent d'habits

' ;< Sanis autcm et maxiinc juvcnibus tarduis coucedatur. »

(le laine qu'ils portoient sur la chair, ils contracloient beaucoup de crasse par la sueur et le travail, ce qui étoit non seulement très incommode aux particuliers pour leur personne, mais aussi étoit h charge aux autres, à cause de la mauvaise odeur et de la malpropreté. Aujourd'hui, ajoute-t-il, on a pourvu à ces inconvéniens par les chemises de serge qu'on porte, et que Ton peut laver aussi fréquemment que le besoin ou la bienséance le demandent^ » La seule concession faite sur ce point s'applique donc, non à la personne des religieux, mais à leur vêtement, qu'ils étaient autO' risés à laver tous les quinze jours^. Ce qui tendrait U faire supposer qu'ils n'abusaient pas de la permission., c'est que la règle leur accordant des pédules ou pantalons à pieds, les moines en coupaient l'extrémité qui, paraît-iî, se salissait trop vite. Dom Calmet s'exprime ainsi : « A cause de la sueur, ils coupent ce qu'ils mettent dans leurs pieds, pour s'épargner la peine de les lavera » Il y a là amphibologie, mais le commentaire qui suit décèle la vraie pensée de l'auteur.

La règle de Cluni ordonnait aux moines de se réunir chaque matin dans le cloître, afin d'y faire leur toilette. Celle-ci était sans doute bien sommaire, car trois serviettes pendues au mur constituaient tout le linge mis. h la disposition de la communauté ; la première était

^ Dora Calmet, Commentaire sur la règle de saint Benoît, L I, p. 563.

' Dom Calmet, t. II, p. 260.

3 Dom Calmet, t. II, p. 236.

•exclusivement réservée aux novices, la deuxirmo aux profùs, et la troisième aux frères lais. Les Bénédictins avaient chacun son peigne, et, dit dom Calmet, « ils se peignoient et se lavoient assez souvent le visage et la tête ». 11 explique un peu plus loin ce qu'il faut entendre par ces mots « assez souvent » : les religieux, f[ui avaient tout le crâne rasé et ne conservaient qu'une étroite couronne de cheveux, se lavaient la tête « tous les samedis ».

On comptait si peu sur la propreté des séculiers, des évêques môme, que l'on exigeait qu'ils se peignassent îivant de monter à l'autel. Comme ils n'y consentaient parfois qu'au dernier moment, « et que Ton étoit bien aise de conserver la chape et la chasuble, et d'empêcher que la crasse ne tombât dessus, on mettoit sur leurs épaules un linge fait en forme de petit manteau* ».

En dehors de l'Église, on fut assez propre au moyen ûge, surtout dans la classe aisée. J'ai dit que les croisés avait rapporté d'Orient le goût des bains, et rapidement les étuves s'étaient multipliées à Paris. Leur souvenir s'y est même conservé, presque jusqu'à nos jours, dans le nom de plusieurs rues.

Les registres de la Taille levée en 1292 sur les habitants de Paris mentionnent vingt-six étuveurs répartis î\ peu près dans tous les quartiers, et leurs statuts onl été annexés au Livï^e des métiers'^ (an. 12G8), compila-

* Claude de Vert, Explication des C(frémonics de r Église, t. Il, {i. 370.

- Titre LXXI II.

tion OÙ le prévôt Etienne Boileau a réuni les coutumes qui régissaient les diverses communautés ouvrières de Paris*.

Nul, y est-il dit, ne devait annoncer ni faire annoncer l'ouverture des étuves avant le point du jour, « pour les perilz qui pevent avenir en ceux qui se- lievent audit cri pour aler aux estuves ». Ces périls prouvent le peu de sûreté que présentaient les rues pendant l'obscurité.

On défendait de recevoir dans les étuves des femmes d'une conduite suspecte, des lépreux ou des lépreuses, des vagabonds, des gens mal famés, coureurs de nuit.

L'habitude des étuves était si générale que l'État prenait de grandes précautions pour en prévenir la fermeture. Ainsi, quand un hiverrigoureux faisait hausser le prix du bois et du charbon, le prévôt de Paris admettait les réclamations des étuveurs, et augmentait le prix d'entrée proportionnellement à celui qu'avait atteint le combustible.

L'article 4, sans doute postérieur a ces statuts, nous apprend qu'on allait aux étuves le soir aussi bien que le matin, que souvent on y restait toute la nuit, et que la réputation de ces maisons était déjà fort mauvaise. (( Que nuls ne chaufe estuves à Paris que pour hommes tant seullement ou pour famés, lequel qui li plera, car

* Ceux dos étuveurs n'y ont été insérés qu'après la mort d'Etienne Boileau, car l'écriture date seulement du quatorzième siècle.

c'est vil chose et honteuse, pour les ordures et pour les perilz qui y pevent avenir; car quant les hommes s'estuvent par devers le soir, aucune foiz ils demeurent et gisent leens jusques au jour qu'il est haute heure. Et les dames viennent au matin es dictes estuves, et aucune foiz vont es chamhres aus hommes par ignorance; et assés d'autres choses qui ne sont pas belles à dire. »

Les étuves restaient fermées les dimanches et jours de fête.

Le prix de l'étuvage était fixé à environ 1 franc de notre monnaie, celui du bain à 2 francs : « Et paiera chascune personne pour soy estuver deux deniers, et se il se baigne il paiera quatre deniers. » On voit que, parmi les gens qui fréquentaient les étuves, les uns se bornaient à prendre un bain de vapeur, tandis que d'autres y faisaient succéder un bain d'eau chaude; c'est encore ce qui se pratique dans les bains publics de l'Orient. Au siècle suivant, le tarif avait presque doublée

Ces prix étaient trop élevés pour que la classe ouvrière pût faire usage des étuves, mais, au treizième siècle déjà, de petits marchands criaient dans les rues le « savon d'outremer », qui, sans doute, venait de Naples^. Au siècle suivant, les merciers vendaient surtout (( le bon savon de Paris ^ ».

* Voy. V. Gay, Glossaire archéologique, t. l, p. lOîi.

* Voy. Les crieries de Paris, par Guillaume de la Ville-Neuve.

^ Voy. Le dit d'un mercier. — Sur tout ceci, voy. La civilité', du xup au xix^ si(}cle^ p. 5 et suiv.

On rencontrait souvent dans les maisons bourgeoises des baquets ou de grandes cuves, en bouleau ou en sapin, dans lesquels on se baignait soit seul, soit à plusieurs, et que l'on offrait à ses hôtes. Le plus souvent, on commandait à Tétuviste l'eau chaude, qu'il apportait li dos d'âne ou sur les épaules, car on connaissait déjà la courge à deux seaux. Le bain était le complémeal indispensable d'une luxueuse hospitalité.

Le roman de Gérard de Nevers ou de la Violette* nous apprend que la belle Euriant prenait un baia «chaque semaine. Clémence de Hongrie, femme de Louis le Hutin, avait aussi quelque soin de sa personne, car nous avons vu citer, dans l'inventaire de ses meubles, « neuf draps de deux lez, à baignoères », et ce dernier mot désigne ordinairement des peignoirs de bain.

Les crachoirs datent au moins du onzième siècle. Le chroniqueur Raoul Glaber ne dédaigne pas de nous apprendre que « chez presque tous les peuples, oit s'abstient de cracher dans les églises, à moins qu'il n'y ait des crachoirs disposés à cet effet, par lesquels oa transporte ensuite ces saletés hors des saints lieux ^ ». Je sais que Glaber écrivait au onzième siècle, mais j'ignore à quelle date les religieux du Plessis du Parc avaient commandé au menuisier de leur couvent « huij, grandes cassettes, chacune de quatre pieds de long.

* Treizième siècle.

2 Chronique, édit. Guizot, liv. V, p. 334.

|)Our servir au dedans des chaires du clia'ur, à niellro ^iiblon pour cracher dedans' )).

Il n'existait guère, à ce moment, dans Paris que six ou sept hôpitaux. En haut de la rue Saint-Denis, suil'cmphicement de l'impasse actuelle de la Trinité, deux hons bourgeois avaient fondé, vers 1200, un étahlissemcnt où étaient recueillis les pauvres malades et les pèlerins. Ces derniers trouvaient encore le vivre et le couvert chez les hospitaliers de Saint- Jean de Jérusalem. Dans le bas de la rue Saint-Denis^ en face de J'église Sainte-Opportune, s'élevait Vhôpital Sainte- Catherine, qui datait de la fin du douzième siècle. L'hôpital Sainf-Gervais, situé vis-à-vis de l'église du même nom, devait son origine à un curé de Saint-Jacques-la- Jjoucherie. En 1228, un curé de Saint-Merri, Jean Séquence, et une pieuse femme nommée Constance de Saint-Jacques, avaient fait bâtir dans la rue du Temple une maison où ils établirent quarante pauvres veuves, €tqui fut appelée Vhôpital Sainte-Avoie. Enfin, presque à l'angle des rues actuelles Saint-IIonoré et de fiohan, saint Louis avait fondé, vers 12G0, sur une pièce de terre nommée Champourri, Vhôpital des Quinze-Vingts^ destiné à trois cents aveugles. Ces malheureux avaient surtout pour ressource la charité publique. Écoutez le j)oète Rutebeuf :

Li Hois a mis en I repaire =.

Mais ne sai pas bien pour quoi faire.

' Voy. V. Gay, Glossaire, I. 1, p. 186. ' Eq uue retraite.

Trois cens aveugles route à route.

Parmi Paris en vat trois paire, Toute jour ne finent de braire.

Au IIJ cens qui ne voient goûte Li uns saches li autres boute, Si se douent mainte sacoute^, Qu'il n'i at nul qui lor esclaire.

L'Hôtel-Dieu ou la Maison-Dieu (Domus Dei), d'origine beaucoup plus ancienne, recevait force bienfaits sans doute, mais très irrégulièrement. Ainsi, après la mort du fils aîné de Louis le Gros, mort due à une chute de cheval provoquée par un porc errant, il fut défendu d'en posséder dans Paris. Les sergents du Châtelet avaient ordre de tuer ceux qu'ils rencontraient par les rues ; la tête leur était laissée et le corps devait être remis à l'Hôtel-Dieu.

En mars 1208, Philippe Auguste ordonna que chaque fois qu'il quitterait Paris pour aller séjourner ailleurs, toute la paille provenant de son palais serait transportée à l'Hôtel-Dieu. Saint Louis exempta de tout péage les chariots qui apporteraient des vivres destines aux malades. Puis Charles le Bel leur accorda le droit de prendre chaque année trois cents charretées de bois dans les forêts royales.

Le Livre des métiers nous apprend que, chez les orfèvres, une boutique restait ouverte chaque dimanche, à tour de rôle. Le gain fait pendant cette journée était

' Cognent.

^ Contusion. — « Ils se heurtent les uns contre les autres, et se font de fortes contusions, car personne ne les conduit. »

mis de côté et employé à donner, le jour de Pâques, un repas aux pauvres malades de l'Hôtel-Dieu*.

Pour chaque pièce de drap qu'ils achetaient, les drapiers versaient, dans une caisse spéciale, un denier parisis destiné à acheter du blé pour les pauvres^ Quand se réunissait la confrérie, un banquet suivait les exercices religieux, et les pauvres n'y étaient pas oubliés; à chacun de ceux de l'Hôtel-Dieu, on envoyait un pain, une pinte de vin et un morceau de viande^.

La volaille et le gibier saisis, en cas de contravention, chez les poulaillers, étaient attribués tantôt aux malades de l'Hôtel-Dieu, tantôt aux prisonniers du Châtelet^

' Enfin, j'ai reproduit plus haut, dans V Inventaire de Jeanne d'Evreux, cette mention : « Deux grans draps de lict où Madame trespassa. — Elle les laissa, avec autres choses, à l'Hostel-Dieu de Paris. »

De l'hôpital au cimetière la transition est facile. Le cimetière Saint-Jean fut fermé au treizième siècle*, mais la rive droite de la Seine en possédait encore quatre : le cimetière Saint-Gervais, au nord de l'église ; le cimetière Saint-Honoré, situé à l'angle de nos rues actuelles Sainl-Honovc et des Bons- Enfants) le cimetière Saint- Nicolas, qui était borné au nord par la rue du Cimetière

' Titre XI. art. 8.

- Statuts de 130!), art. 5.

^ Titre LXX, art. 11.

* Devenu placedu Marché-Saint-Jean, puis réuni à la rueBourgtibourg. Dès 1280, on le trouve uommè Platea veteris cimeterii (Jaillot, Quartier de la Grève, p. 38).

Sainl'NicolasK et le cimetière des Innocents, dont remplacement est aujourd'hui occupé par le square des Jn-^ nocents. C'était le plus important et l'un des plus anciens de la capitale, u In quo tôt millia virorum sepultJi, jacebant », disait déjà Rigord, le médecin de Philippe- Auguste-. Guillaume le Breton ajoute que ce vaste champ de sépultures servait de passage à tout venant, et était ouvert aux animaux comme aux hommes; on y riait, on y chantait, les marchands y débitaient leurs denrées, et pour comble d'irrévérence, « meretricabatur in illo" ». Philippe Auguste voulant porter remède à ces profanations, fit, en 1186, entourer tout le terrain d'un mur fort élevé.

Sur la rive gauche, l'Université disposait de deux cimetières : celui de Saint-Benoît, établi sur l'emplacement de la place actuelle du Collège de France, et le cimetière Saint- André, qui était limité par les rues actuelles Suger, de TÉperon, Serpente et des Poitevins. Malheureusement, et au grand préjudice de l'hygiène^ on n'enterrait pas que là, et le sol des édifices religieux était pavé de cadavres. Grands seigneurs, ecclésiastiques, bienfaiteurs, etc., obtenaient sans peine la faveur d'être inhumés sous les dalles de l'église qu'ils avaient fondée, aimée, servie ou protégée.

Puisque l'occasion s'en présente, disons ici un mot

' Réunie en 1851 à la rue Chapon.

2 Recueil des historiens, t. XVII, p. 21.

^ Recueil des historiens, t. XVII, p. 127.

^Jcs enterrements. Cela ne nous entraînera guère hors du domaine de l'hygiène.

Au moyen Age,' nos lettres de faire part étaient remplacées par les crieurs, fonctionnaires publics assermentés, qui allaient par les rues, annonçant les •décès, indiquant le jour et l'heure des enterrements; ils faisaient ensuite tinter leur sonnette autour du défunt pendant qu'il était exposé. On lit, en cflet, dans le compte des obsèques de Geofl'roi de Varennes, mort ■chambellan du roi en 1352, ce passage : a Pour deniers payez à Jehan Vingt-Soulz, crieur de corps, pour li et sept variez crieurs de corps, pour leur salaire de sonner entour le corps dudit chevalier par deux jours, ■et d'icelui crier au Palais et ailleurs à Paris, 40 sols. » Vers la lin du siècle, ils commencèrent à fournir quel- •(fues objets relatifs aux enterrements.

Aussitôt que le jour des obsèques avait été fixé, un ou plusieurs de ces crieurs, suivant la qualité du défunt, allaient u crier le corps par la ville ».

Une femme était chargée de rensevelissemcnt, qui exigeait en général trois aunes et demie de toile.

S'il s'agissait d'un personnage important, les herbiers et les apothicaires procédaient à l'embaumement. Le défunt était ensuite revêtu de son costume officiel, placé sur une toile cirée dans le cercueil, et ainsi exposé. Autour du poêle figuraient de nombreux écussons portant les armoiries du défunt, et aux quatre coins de Tcstrade élevée par un charpentier brûlaient des cierges dans de grands chandeliers de cuivre.

Les cloches de la paroisse à laquelle le défunt a[> 11 Ik

partenait sonnaient la veille, le jour et le lendemain de la cérémonie.

L'entrée de la maison mortuaire et la salle où l'on exposait le corps étaient tendues de serge noire. Il ne semble pas qu'il y ait eu de tenture à l'église.

Le luminaire, compris les gros cierges de l'exposition et les petites chandelles de cire brûlant sur les herses, représentait une assez forte dépense.

Après le service funèbre célébré dans l'église, le corps était porté à bras d'hommes à l'endroit oii il devait reposer. Des fossoyeurs avaient d'avance creusé la fosse ou, s'il existait une tombe, l'avaient disposée pour recevoir son nouvel hôte.

On se faisait gloire d'avoir à son convoi un grand nombre de pauvres, plus de cent parfois, qui tenaient une torche à la main. Tous recevaient une aumône, et, aussi bien que les membres de la famille, étaient habillés aux frais de la succession. On donnait aux pauvres des cottes de camelin; à la famille, des robes, des manteaux traînant jusqu'à terre et des chaperons embronchés, c'est-à-dire des capuchons dont la coiffe avançait assez pour cacher le visage : le tout était de drap noir.

Après l'enterrement, un copieux repas était servi. Tous ceux qui avaient suivi le convoi y prenaient place, même les ecclésiastiques officiants.

Les bières en bois portèrent d'abord le nom d'écrins, qui désignait alors plus souvent une boîte quelconque qu'un coffret de luxe. Les Chroniques de Saint-Denis racontent que le corps de Thibaut, roi de Navarre, « fu

cmbasmé et envelopc, cl mis en un escrin bien et gentcinenl* ». Ces bières étaient laites par les menuisiers; il paraît même qu'ils en louaient pour le transport des pauvres qui, une fois arrivés au cimetière, étaient enterrés sans cercueil : « que nus ne loue ne ne puisse louer coffres à gens mors », dit l'article 4 des statuts accordés en décembre 1290- aux huchers, ancêtres de nos menuisiers. Les plombiers fabriquaient les cercueils de plomb destinés aux gens riches.

L*esprit de confraternité qui unissait tous les membres d'une même corporation ouvrière s'affirmait encore lors du décès de l'un d'eux ou même de la femme de Tun d'eux. Ainsi, lorsque mourait un crieur, la communauté tout entière, en robe de confrérie, s'assemblait au domicile du défunt. Les uns portaient le corps sur leurs épaules, pendant que les autres l'entouraient, ayant à la main leur sonnette qu'ils faisaient tinter sans interruption. Deux crieurs, munis d'un pot de vin et d'une belle coupe, marchaient près (lu cercueil, versant à boire aux porteurs. Quand le convoi arrivait à un carrefour, on posait le cercueil sur des tréteaux, et on offrait du vin à tous les assistants : « Et iront deux d'iceux crieurs entour iceluy corps du crieur trespassé, l'un tenant un pot de vin et l'autre un beau hanap, pour présenter et donner à boire à tous ceux qui porteront le corps. Et mettront

' Edit. Paulin Parie, t. V, p. 21.

^ Dans Uepping, Ordonnances relatives aux métiers, p. 374.

reposer ledit corps à chacun carrefour sur des tresteaux, et en iceluy reposant, présenteront à boire a ceux qui là seront présens, aux dépens de la confrérie ^ »

11 ne semble pas que l'idée de solenniser un deuK par quelque marque apparente soit antérieure à la fin du treizième siècle. Un éminent ecclésiastique du douzième signale comme une coutume étrange de la part des Espagnols qu'à la mort des personnes qui leur 4^taient chères, ils bannissent tout luxe dans les vêtements et n'en portent plus que de noirs ^. En France, le noir fut aussi la première couleur que la tristesse choisit pour emblème, u Les veuves, dit Mahieu^ dans ,ses Lamenta commentés par M. Langlois, sont enrai^ées pour trouver un second mari. Elles restaient jadis en deuil pendant un an, et portaient des robes noires; elles se mettent maintenant en chasse dès le troisième jour, avec des robes de soie. » En 1303, Mahaut d'Artois, en deuil de son mari, tend de noir son lit et sa chambre '^. Philippe le liOng, gendre de Mahaut, lit de même en 1316, à la mort de son frère Louis le Hutin^

' Livre des métiers, titre V.

2 Pierre le Vénérable (P. de Montboissier), Epistolarum lib. l\\ epist. XVII. — Comment M. Quichcrat, en géûéral si exact, a-t-il pu attribuer ce passa^^e à Baudry de Bourgueir?

' Vers 1275.

♦ J.-M. Richard, La comtesse Mahaut, p. 166,

^ Compte de Geoiïroi de Fleuri.

Pour suivre un enterrement, les femmes recourraicnt leurs vêtements noirs d'un long manteau de Riême couleur :

Et s'elle veut aller au corps' De Gaultier, llorsan ou Jehanette, Il li faull robe de brunettc Et mantel pour faire le dueil-.

^ Au convoi.

* E. Dcschanjps, Le miroir du mariage, vers 1247 et suiv

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